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Full text of "La réforme intellectuelle et morale"

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LA  RÉFORME 

INTELLECTUELLE    ET    MORALE 


CHEZ    LES    MEMES    ÉDITEURS 


ŒUVRES     COMPLÈTES 

D'ERNEST  RENAN 


FORMAT     IN-8° 


Histoire    générale   des    langues  sémitiques.  —  4e  édition,  revue  et 

augmentée.  —  Imprimerie  impériale 1  volume. 

Vie  de  Jésus,  13e  édition,  revue  et  augmentée 1  volume. 

Les  Apôtres 1  volume. 

Saint  Paul,  avec  carte. .   ,    .  1  volume. 

Études  d'histoire  religieuse.  —  6e  édition 1  volume. 

Essais  de  morale  et  de  critique.  —  3e  édition 1  volume. 

Questions  contemporaines.  —  2e  édition 1  volume. 

La  réforme  intellectuelle  et  morale.  —  3e  édition 1  volume. 

Le    Livre    de    Job,    traduit  de  l'hébreu,  avec  une  étude  sur  l'âge  et  le 

caractère  du  poëme.  —  3P  édition 1  volume. 

Le  Cantique  des   cantiques,   traduit  de  l'hébreu,  avec  une  étude  sur 

le  plan,  l'âge   et  caractère  du  poëme.  —  3e  édition 1  volume. 

De  l'origine  du  langage.  —   4e  édition 1  volume. 

Averroès    et  l'averroïsme  ,  essais  historiques.  —  3c  édition,  revue  et 

comgée.    .   .   , 1  volume. 

De  la  part  des  peuples  sémitiques  dans  l'histoire  de  la  civili- 
sation. —  5e  édition Brochure. 

La    chaire   d'hébreu    au    collège    de    France,    explications    à   mes 

collègues.  —  3e  édition Brochure. 


POUR    PARAITRE    PROCHAINEMENT  : 
L'Antéchrist 1   volume. 

PARIS.  —  J.    CLAYK  ,     IMPRIMEUR,    7,    RUE     S  A  IN  T  -  B  E  NO  I  T. —  [372] 


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LA  RÉFORME 


NTELLECTDELLE    ET    MORALE^ 


PAR 


ERNEST    RENAN 


MHMBltE     DE     L    INSTITUT 


QUATRIÈME    EDITION 


6 


*gj   M-Ljp 

118948 


PARIS 

MICHEL  LÉVY  FRÈRES,  ÉDITEURS 

RUE     AUBER,      3,      PLACE     DE      L'OPERA 


A    LA   LIBRAIRIE    NOUVELLE 

BOULEVARD    DES    ITALIENS,    15,    AU    COIN    DE    LA    RUE    GRAMMONT 

1875 

Dioits  de  traduction  et  de  reproduction  réservés 


LIBRARY  ST.  MARY'S  COLLEGE 


H  -&£h<S 


PRÉFACE 


Le  plus  étendu  des  morceaux  contenus  dans  le 
présent  volume  renferme  les  réflexions  qui  me 
furent  suggérées  durant  ces  douloureuses  semaines 
où  un  bon  Français  ne  dut  avoir  de  pensée  que 
pour  les  souffrances  de  sa  patrie.  Je  ne  me  fais 
pas  d'illusion  sur  l'influence  que  ces  pages 
peuvent  exercer.  Le  rôle  des  écrivains  à  qui  est 
échu  le  lot  des  vérités  importunes  ne  diffère  pas 
beaucoup  du  sort  de  ce  fou  de  Jérusalem  qui 
allait  parcourant  sans  cesse  les  murs  de  la  cité 
vouée  à  l'exterminât  ion,   et  criant  :  «  Voix  de 


H  PRÉFACE. 

l'Orient!  voix  de  l'Occident!  voix  des  quatre 
vents!  malheur  à  Jérusalem  et  au  temple!  » 
Personne  ne  l'écouta ,  jusqu'au  jour  où,  frappé 
par  la  pierre  d'une  baliste ,  il  tomba  en  di- 
sant :  «  Malheur  à  moi  !  »  Le  petit  nombre  de 
personnes  qui  ont  suivi  en  politique  la  ligne 
que  j'ai  cru  devoir  adopter,  non  par  intérêt  ni 
ambition,  mais  par  simple  goût  du  bien  public, 
sont  les  plus  complètement  vaincues  dans  la 
funeste  crise  qui  se  déroule  sous  nos  yeux;  mais 
je  tiens  essentiellement  à  éviter  le  reproche 
d'avoir  refusé  aux  affaires  de  mon  temps  et  de 
mon  pays  l'attention  que  tout  citoyen  est  obligé 
d'y  donner.  Au  point  où  en  sont  venues  les 
sociétés  humaines,  il  faudrait  faire  peu  d'estime 
de  celui  qui  rechercherait  avidement  une  part 
de  responsabilité  dans  les  affaires  de  son  temps  et 
de  son  pays.  L'ambitieux  à  l'ancienne  manière, 
celui  qui  mettait  son  plaisir,  son  honneur  et  son 
espérance  de  fortune  dans  la   participation   au 


PREFACE.  m 

gouvernement,  serait  de  nos  jours  presque  un 
non-sens,  et  si,  à  l'heure  qu'il  est,  nous  voyions 
un  jeune  homme  aborder  la  vie  publique  avec  cette 
espèce  d'ardeur  un  peu  vaine,  cette  chaleur  de 
cœur  et  cet  optimisme  naïf  qui  caractérisèrent,  par 
exemple,  l'époque  de  la  Restauration,  nous  ne 
pourrions  retenir  un  sourire,  ni  nous  empêcher  de 
lui  prédire  de  cruelles  déceptions.  Un  des  plus 
mauvais  résultats  de  la  démocratie  est  de  faire  de 
la  chose  publique  la  proie  d'une  classe  de  politi- 
ciens médiocres  et  jaloux,  naturellement  peu  res- 
pectés de  la  foule,  qui  a  vu  son  mandataire 
d'aujourd'hui  humilié  hier  devant  elle,  et  qui  sait 
par  quel  charlatanisme  on  a  surpris  son  suffrage. 
Toutefois,  avant  de  proclamer  que  le  sage  doit  se 
renfermer  dans  la  pensée  pure,  il  faut  être  bien 
sûr  qu'on  a  épuisé  toutes  les  chances  de  faire 
entendre  la  voix  de  la  raison.  Quand  nous  aurons 
été  dix  fois  vaincus,  quand  dix  fois  la  foule  aura 
préféré  à  nos  avis  les  déclamations  des  complai- 


iv  PRÉFACE. 

sants  ou  des  exaltés,  quand  il  sera  bien  prouvé 
que,  nous  étant  légalement  offerts,  nous  avons  été 
rebutés,  refusés,  alors  nous  aurons  le  droit  de 
nous  retirer  fiers,  tranquilles,  et  de  faire  sonner 
bien  haut  notre  défaite.  On  n'est  pas  obligé  de 
réussir,  on  n'est  pas  obligé  de  faire  concurrence 
aux  procédés  que  se  permet  l'ambition  vulgaire; 
on  est  obligé  d'être  sincère.  Si  Turgot  eût  assez 
vécu  pour  voir  la  Révolution,  il  aurait  eu  presque 
seul  le  droit  de  rester  calme,  car  seul  il  avait  bien 
indiqué  ce  qu'il  fallait  faire  pour  la  prévenir. 

J'ai  joint  à  cet  essai  sur  les  réformes  qui  sem- 
blent les  plus  urgentes  un  ou  deux  morceaux 
parus  en  4869,  qui  en  sont  le  commentaire  et 
l'explication1.  On  trouvera,  si  l'on  veut,  que  ce 
sont  là  des  épaves  d'une  politique  bien  arriérée; 
les  solutions  du  libéralisme  modéré  se  voient  tou- 

\ .  Quelques  points  qui  peuvent  paraître  obscurs  dans  ces 
diverses  études  sont  développés  plus  au  long  dans  mes  Ques- 
tions contemporaines,  (Paris,  1868.) 


PRÉFACE.  v 

jours  ajournées  par  le  fait  des  situations  extrêmes  ; 
mais  elles  ne  doivent  pas  pour  cela  être  délais- 
sées; car  l'opinion  y  revient  tôt  ou  tard.  Mal- 
gré les  démentis  apparents  que  les  faits  m'ont 
donnés,  j'ai  relu  ces  morceaux  sans  amertume, 
et  j'ai  pensé  qu'ils  gardaient  encore  quelque 
prix. 

C'est,  au  contraire,  avec  une  profonde  douleur 
que  j'ai  réimprimé  les  deux  ou  trois  morceaux 
relatifs  à  la  guerre  qui  se  trouvent  en  ce  volume. 
J'avais  fait  le  rêve  de  ma  vie  de  travailler,  dans 
la  faible  mesure  de  mes  forces,  à  l'alliance  intellec- 
tuelle, morale  et  politique  de  l'Allemagne  et  de  la 
France,  alliance  entraînant  celle  de  l'Angleterre, 
et  constituant  une  force  capable  de  gouverner  le 
monde,  c'est-à-dire  de  le  diriger  dans  la  voie  de  la 
civilisation  libérale,  à  égale  distance  des  empres- 
sements naïvement  aveugles  de  la  démocratie  et 
des  puériles  velléités  de  retour  à  un  passé  qui 
ne  saurait  revivre.   Ma  chimère,  je  l'avoue,  est 


VI  PRÉFACE. 

détruite  pour  jamais.  Un  abîme  est  creusé  entre 
la  France  et  l'Allemagne;  des  siècles  ne  le  comble- 
ront pas.  La  violence  faite  à  l'Alsace  et  à  la  Lorraine 
*  restera  longtemps  une  plaie  béante;  la  prétendue 
garantie  de  paix  rêvée  par  les  journalistes  et  les 
hommes  d'État  de  l'Allemagne  sera  une  garantie 
de  guerres  sans  fin. 

L'Allemagne  avait  été  ma  maîtresse  ;  j'avais  la 
conscience  de  lui  devoir  ce  qu'il  y  a  de  meilleur 
en  moi.  Qu'on  juge  de  ce  que  j'ai  souffert,  quand 
j'ai  vu  la  nation  qui  m'avait  enseigné  l'idéalisme 
railler  tout  idéal,  quand  la  patrie  de  Kant,de  Fichte, 
de  Herder,  de  Gœthe  s'est  mise  à  suivre  unique- 
ment les  visées  d'un  patriotisme  exclusif,  quand  le 
peuple  que  j'avais  toujours  présenté  à  mes  compa- 
triotes comme  le  plus  moral  et  le  plus  cultivé  s'est 
montré  à  nous  sous  la  forme  de  soldats  ne  diffé- 
rant en  rien  des  soudards  de  tous  les  temps, 
méchants,  voleurs,  ivrognes,  démoralisés,  pillant 
comme  du  temps  de  Waldstein  ;  enfin,  quand  la 


PREFACE.  Vil 

noble  révoltée  de  1813,  la  nation  qui  souleva 
l'Europe  au  nom  de  la  «  générosité  »,  a  hautement 
repoussé  de  la  politique  toute  considération  de 
générosité,  a  posé  en  principe  que  le  devoir  d'un 
peuple  est  d'être  positif,  égoïste,  a  traité  de  crime 
la  touchante  folie  d'une  pauvre  nation,  trahie  par 
le  sort  et  par  ses  souverains,  nation  superficielle, 
dénuée  de  sens  politique,  je  l'avoue,  mais  dont 
l'unique  faute  est  d'avoir  tenté  étourdiment  une 
expérience  (celle  du  suffrage  universel)  dont  aucun 
autre  peuple  ne  se  tirera  mieux  qu'elle.  L'Alle- 
magne présentant  au  monde  le  devoir  comme  ridi- 
cule, la  lutte  pour  la  patrie  comme  criminelle, 
quelle  triste  désillusion  pour  ceux  qui  avaient  cru 
voir  dans  la  culture  allemande  un  avenir  de  civili- 
sation générale  !  Ce  que  nous  aimions  dans  l'Alle- 
magne, sa  largeur,  sa  haute  conception  de  la  raison 
et  de  l'humanité,  n'existe  plus.  L'Allemagne  n'est 
plus  qu'une  nation  ;  elle  est  à  l'heure  qu'il  est  la  plus 
forte  des  nations;  mais  on  sait  ce  que  durent  ces 


vin  PRÉFACE. 

hégémonies  et  ce  qu'elles  laissent  après  elles.  Une 
nation  qui  se  renferme  dans  la  pure  considération 
de  son  intérêt  n'a  plus  de  rôle  général.  Un  pays 
n'exerce  une  maîtrise  que  par  les  côtés  universels 
de  son  génie  ;  patriotisme  est  le  contraire  d'in- 
fluence morale  et  philosophique.  Nous  tous  qui 
avons  passé  notre  vie  à  nous  garder  des  erreurs  du 
chauvinisme  français,  comment  veut-on  que  nous 
épousions  les  étroites  pensées  '  d'un  chauvinisme 
étranger,  tout  aussi  injuste,  tout  aussi  intolérant 
que  le  chauvinisme  français?  L'homme  peut  s'élever 
au-dessus  des  préjugés  de  sa  nation  ;  mais,  erreur 
pour  erreur,  il  préférera  toujours  les  préjugés  pa- 
triotiques à  ceux  qui  se  présentent  comme  de  me- 
naçantes insultes  ou  d'injustes  dénigrements. 

Nul  plus  que  moi  n'a  toujours  rendu  justice  aux 
grandes  qualités  de  la  race  allemande,  à  ce  sérieux, 
à  ce  savoir,  à  cette  application,  qui  suppléent 
presque  au  génie  et  valent  mille  fois  mieux  que  le 
talent,  à  ce  sentiment  du  devoir,  que  je  préfère 


PRÉFACE.  ix 

beaucoup  au  mobile  de  vanité  et  d'honneur  qui 
fait  notre  force  et  notre  faiblesse.  Mais  l'Alle- 
magne ne  peut  se  charger  de  l'œuvre  tout  entière 
de  l'humanité.  L'Allemagne  ne  fait  pas  de  choses 
désintéressées  pour  le  reste  du  monde.  Très-noble 
est  le  libéralisme  allemand,  se  proposant  pour 
objet  moins  l'égalité  des  classes  que  la  culture 
et  l'élévation  de  la  nature  humaine  en  général; 
mais  les  droits  de  l'homme  sont  bien  aussi  quelque 
chose;  or  c'est  notre  philosophie  du  xvme  siècle, 
c'est  notre  révolution  qui  les  ont  fondés.  La 
réforme  luthérienne  n'a  été  faite  que  pour  les  pays 
germaniques;  l'Allemagne  n'a  jamais  eu  l'analogue 
de  nos  attachements  chevaleresques  pour  la  Polo- 
gne, pour  l'Italie.  La  nature  allemande,  d'ailleurs, 
semble  contenir  les  deux  pôles  opposés  :  l'Alle- 
mand doux  ,  obéissant ,  respectueux  ,  résigné  ; 
l'Allemand  ne  connaissant  que  la  force,  le  chef  au 
commandement  inexorable  et  dur,  le  vieil  homme 
de  fer  enfin;  jura  negat  sibi  nata.  On  peut  dire 


x  PREFACE. 

qu'il  n'y  a  rien  au  monde  de  meilleur  que  l'Alle- 
mand moral,  et  rien  de  plus  méchant  que  l'Alle- 
mand démoralisé.  Si  les  masses  sont  chez  nous 
moins  susceptibles  de  discipline  qu'en  Allemagne, 
les  classes  intermédiaires  sont  moins  capables  de 
vilenie;  disons  à  l'honneur  de  la  France  que,  pen- 
dant toute  la  dernière  guerre,  il  a  été  presque 
impossible  de  trouver  un  Français  pour  jouer  pas- 
sablement le  rôle  d'espion  ;  le  mensonge,  la  basse 
rouerie  nous  répugnent  trop. 

La  grande  supériorité  de  l'Allemagne  est  dans 
l'ordre  intellectuel  ;  mais  que  là  encore  elle  ne  se 
figure  pas  tout  posséder.  Le  tact,  le  charme  lui 
manquent.  L'Allemagne  a  beaucoup  à  faire  pour 
avoir  une  société  comme  la  société  française  duxvii6 
et  du  xvme  siècle,  des  gentilshommes  comme  La 
Rochefoucauld,  Saint-Simon,  Saint-Évremond,  des 
femmes  comme  Mme  de  Sévigné,  M1,e  de  la  Val- 
lière,  Ninon  de  Lenclos.  Môme  de  nos  jours, 
l'Allemagne  a-t-elle  un  r>oëte  comme  M.  Victor 


> 


PRÉFACE.  xi 

Hugo,  un  prosateur  comme  Mme  Sand,  un  critique 
comme  M .  Sainte-Beuve,  une  imagination  comme 
celle  de  M.  Michelet,  un  caractère  philosophique 
comme  celui  de  M.  Littré?  C'est  aux  connaisseurs 
des  autres  nations  à  répondre.  Nous  récusons  seu- 
lement les  jugements  injustes'de  ceux  qui  ne  veu- 
lent connaître  la  France  contemporaine  que  par  sa 
basse  presse,  par  sa  petite  littérature,  par  ces 
mauvais  petits  théâtres  dont  le  sot  esprit,  aussi 
peu  français  que  possible,  est  le  fait  d'étrangers 
et  en  partie  d'Allemands.  Si  l'on  jugeait  de  l'Al- 
lemagne par  ses  journaux  de  bas  étage,  on  la 
jugerait  aussi  fort  mal.  Quel  plaisir  peut-on 
trouver  à  se  nourrir  ainsi  d'idées  fausses,  d'appré- 
ciations haineuses  et  de  partialité?  On  aura  beau 
dire,  le  monde  sans  la  France  sera  aussi  défectueux 
qu'il  le  serait  si  la  France  était  le  monde  entier; 
un  plat  de  sel  n'est  rien,  mais  un  plat  sans  sel  est 
bien  fade.  Le  but  de  l'humanité  est  supérieur  au 
triomphe  de  telle  ou  telle  race  ;  toutes  les  races  y 


xii  PRÉFACE. 

servent  ;  toutes  ont  à  leur  manière  une  mission 
à  remplir. 

Puisse-t-il  se  Former  enfin  une  ligue  des  hommes 
de  bonne  volonté  de  toute  tribu,  de  toute  langue 
et  de  tout  peuple,  qui  sachent  créer  et  maintenir 
au-dessus  de  ces  luttes  ardentes  un  empyrée  des 
idées  pures,  un  ciel  où  il  n'y  ait  ni  Grec,  ni  bar- 
bare, ni  Germain,  ni  Latin  !  Quand  on  engageait 
Gœthe  à  faire  des  poésies  contre  la  France  : 
«  Gomment  voulez-vous  que  je  prêche  la  haine, 
répondait-il,  quand  je  ne  la  sens  pas  dans  mon 
cœur?  »  Telle  doit  être  notre  réponse,  quand  on 
nous  engagera  à  calomnier  l'Allemagne.  Soyons 
inexorablement  justes  et  froids.  La  France  ne 
nous  a  pas  écoutés,  quand  nous  la  conjurions  de 
ne  pas  lutter  contre  l'inévitable  ;  l'Allemagne 
nous  a  raillés,  quand  nous  l'avons  engagée  à  la 
modération  dans  la  victoire.  Sachons  attendre. 
Les  lois  de  l'histoire  sont  la  justice  de  Dieu. 
Dans  le  livre  de  Job,   Dieu,  pour  montrer  qu'il 


PRÉFACE.  xin 

est  fort,  se  plaît  à  écraser  celui  qui  triomphe  et 
à  exalter  l'humilié.  La  philosophie  de  l'histoire 
est  d'accord  sur  ce  point  avec  le  vieux  poëme. 
Toute  création  humaine  a  son  ver  qui  la  ronge; 
une  défaite  est  l'expiation  d'une  gloire  passée 
et  souvent  le  garant  d'une  victoire  pour  l'avenir. 
La  Grèce,  la  Judée  ont  payé  de  leur  existence 
nationale  leur  destinée  exceptionnelle  et  l'in- 
comparable honneur  d'avoir  fondé  des  enseigne- 
ments pour  toute  l'humanité.  L'Italie  a  expié 
par  deux  cents  ans  de  nullité  la  gloire  d'avoir 
inauguré  au  moyen  âge  la  vie  civile  et  d'avoir 
fait  la  renaissance  ;  au  xixe  siècle,  cette  double 
gloire  a  été  son  principal  titre  à  une  nouvelle  vie. 
L'Allemagne  a  expié  par  un  long  abaissement 
politique  la  gloire  d'avoir  fait  la  Réforme;  elle 
touche  maintenant  le  bénéfice  de  la  Réforme.  La 
France  expie  aujourd'hui  la  Révolution;  elle  en 
recueillera  peut-être  un  jour  les  fruits  dans  le 
souvenir  reconnaissant  des  peuples  émancipés. 


xiv  PRÉFACE. 

Consolations  de  vaincus,  dira-t-on,  vaine  pâture 
qu'on  se  jette  à  soi-même  pour  adoucir  le  mal- 
heur présent  par  les  rêves  de  l'avenir  !  —  Soit  ; 
mais  il  faut  avouer  aussi  que  jamais  consolations 
ne  furent  plus  solides.  Les  espérances  fondées  sur 
l'instabilité  de  la  fortune  n'ont  pas  manqué  une 
seule  fois  de  se  réaliser  depuis  qu'il  y  a  une  huma- 
nité. Nil  permanet  sub  sole,  a  dit  cet  aimable 
sceptique,  si  merveilleusement  pénétrant,  FEc- 
clésiaste,  le  plus  inspiré  des  auteurs  sacrés. 
L'histoire  aura  son  cours,  les  vainqueurs  d'au- 
jourd'hui seront  les  vaincus  de  demain.  Que  ce 
soit  là  une  vérité  triste  ou  gaie,  n'importe  ;  c'est 
une  vérité  qui  sera  vraie  dans  tous  les  temps. 
Voilà  pourquoi  le  souhait  du  philosophe  doit  être 
qu'il  y  ait  le  moins  possible  de  vainqueurs  et  de 
vaincus. 

«  0  monde,  que  tu  es  méchant  et  de  nature 
perverse  !  s'écrie  le  plus  grand  des  poètes  persans. 
Ce    que   tu  as   éievé,  tu.  le    détruis  toi-même. 


PRÉFACE.  vx 

Regarde  ce  qu'est  devenu  Féridoun,  le  héros  qui 
ravit  l'empire  au  vieux  Zohak.  Il  a  régné  pendant 
cinq  siècles;  à  la  fin  il  est  mort.  Il  est  mort 
comme  nous  mourrons  tous,  soit  que  nous  ayons 
été  le  berger,  soit  que  nous  ayons  été  le  trou- 
peau. » 


LA    REFORME 

INTELLECTUELLE    ET    MORALE 
DE    LA    FRANGE 


PREMIERE    PARTIE 


LE   MAL 

Ceux  qui  veulent  à  tout  prix  découvrir  dans  l'his- 
toire l'application  d'une  rigoureuse  justice  distribu- 
tive  s'imposent  une  tâche  assez  rude.  Si,  en  beau- 
coup de  cas,  nous  voyons  les  crimes  nationaux  suivis 
d'un  prompt  châtiment,  dans  une  foule  de  cas  aussi 
nous  voyons  le  monde  régi  par  des  jugements  moins 
sévères;  beaucoup  de  pays  ont  pu  être  faibles  et 
corrompus  impunément.  C'est  certainement  un  des 
signes  de  grandeur  de  la  France  que  cela  ne  lui  ait 


2    RÉFORME  INTELLECTUELLE  ET  MORALE 

pas  été  permis.  Énervée  par  la  démocratie,  démora- 
lisée par  sa  prospérité  même,  la  France  a  expié  de 
la  manière  la  plus  cruelle  ses  années  d'égarement. 
La  raison  de  ce  fait  est  dans  l'importance  même  de 
la  France  et  dans  la  noblesse  de  son  passé.  Il  y  a 
une  justice  pour  elle  ;  il  ne  lui  est  pas  loisible  de 
s'abandonner,  de  négliger  sa  vocation;  il  est  évident 
que  la  Providence  l'aime  ;  car  elle  la  châtie.  Un  pays 
qui  a  joué  un  rôle  de  premier  ordre  n'a  pas  le  droit 
de  se  réduire  au  matérialisme  bourgeois  qui  ne 
demande  qu'à  jouir  tranquillement  de  ses  richesses 
acquises.  N'est  pas  médiocre  qui  veut.  L'homme 
qui  prostitue  un  grand  nom ,  qui  manque  à  une 
mission  écrite  dans  sa  nature,  ne  peut  se  permettre 
sans  conséquence  une  foule  de  choses  que  l'on  par- 
donne à  l'homme  ordinaire,  qui  n'a  ni  passé  à  con- 
tinuer, ni  grand  devoir  à  remplir. 

Pour  voir  en  ces  dernières  années  que  l'état 
moral  de  la  France  était  gravement  atteint,  il  fal- 
lait quelque  pénétration  d'esprit,  une  certaine  habi- 
tude des  raisonnements  politiques  et  historiques. 
Pour  voir  le  mal  aujourd'hui,  il  ne  faut,  hélas I 
que  des  yeux.  L'édifice  de  nos  chimères  s'est  effon- 
dré comme  les  châteaux  féeriques  qu'on  bâtit  en  rêve. 
Présomption,  vanité  puérile,  indiscipline,  manque 
de  sérieux,  d'application,  d'honnêteté,  faiblesse  de 


DE    LA    FRANCE.  3 

tête,  incapacité  de  tenir  à  la  fois  beaucoup  d'idées 
sous  le  regard,  absence  d'esprit  scientifique,  naïve 
et  grossière  ignorance,  voilà  depuis  un  an  l'abrégé 
de  notre  histoire.  Cette  armée,  si  fière  et  si  pré- 
tentieuse, n'a  pas  rencontré  une  seule  bonne  chance. 
Ces  hommes  d'État,  si  sûrs  de  leur  fait,  se  sont 
trouvés  des  enfants.  Cette  administration  infatuée  a 
été  convaincue  d'incapacité.  Cette  instruction  pu- 
blique, fermée  à  tout  progrès,  est  convaincue  d'avoir 
laissé  l'esprit  de  la  France  s'abîmer  dans  la  nullité. 
Ce  clergé  catholique,  qui  prêchait  hautement  l'in- 
fériorité des  nations  protestantes,  est  resté  specta- 
teur atterré  d'une  ruine  qu'il  avait  en  partie  faite. 
Cette  dynastie,  dont  les  racines  dans  le  pays  sem- 
blaient si  profondes,  n'eut  pas  le  lx  septembre  un 
seul  défenseur.  Cette  opposition,  qui  prétendait 
avoir  dans  ses  recettes  révolutionnaires  des  remèdes 
à  tous  les  maux,  s'est  trouvée  au  bout  de  quelques 
jours  aussi  impopulaire  que  la  dynastie  déchue.  Ce 
parti  républicain,  qui,  plein  des  funestes  erreurs 
qu'on  répand  depuis  un  demi-siècle  sur  l'histoire  de 
la  Révolution,  s'est  cru  capable  de  répéter  une  partie 
qui  ne  fut  gagnée  il  y  a  quatre-vingts  ans  que  par  suite 
de  circonstances  tout  à  fait  différentes  de  celles  d'au- 
jourd'hui, s'est  trouvé  n'être  qu'un  halluciné,  pre- 
nant ses  rêves  pour  des  réalités.   Tout  a  croulé 


4  RÉFORME    INTELLECTUELLE    ET   MORALE 

comme  en  une  vision  d'Apocalypse.  La  légende 
même  s'est  vue  blessée  à  mort.  Celle  de  l'Empire  a 
été  détruite  par  Napoléon  III  ;  celle  de  1792  a  reçu 
le  coup  de  grâce  de  M.  Gambetta;  celle  de  la  Ter- 
reur (car  la  Terreur  même  avait  chez  nous  sa  légende) 
a  eu  sa  hideuse  parodie  dans  la  Commune  ;  celle  de 
Louis  XIV  ne  sera  plus  ce  qu'elle  était  depuis  le 
jour  où  le  descendant  de  l'électeur  de  Brandebourg 
a  relevé  l'empire  de  Charlemagne  dans  la  salle  des 
fêtes  de  Versailles.  Seul,  Bossuet  se  trouve  avoir 
été  prophète,  quand  il  dit  :  Et  nwic,  reges,  inteU 
ligiteï 

De  nos  jours  (et  cela  rend  la  tâche  des  réforma- 
teurs difficile),  ce  sont  les  peuples  qui  doivent  com- 
prendre. Essayons,  par  une  analyse  aussi  exacte  que 
possible,  de  nous  rendre  compte  du  mal  de  la  France, 
pour  tâcher  de  découvrir  le  remède  qu'il  convient 
d'y  appliquer.  Les  forces  du  malade  sont  très-grandes; 
ses  ressources  sont  comme  infinies;  sa  bonne  volonté 
est  réelle.  C'est  au  médecin  à  ne  pas  se  tromper;  car 
tel  régime  étroitement  conçu,  tel  remède  applique 
hors  de  propos,  révolterait  le  malade,  le  tuerait  ou 
aggraverait  son  mal. 


DE    LA    FRANGE. 


L'histoire  de  France  est  un  tout  si  bien  lié  dans 
ses  parties,  qu'on  ne  peut  comprendre  un  seul  de 
nos  deuils  contemporains  sans  en  rechercher  la  cause 
dans  le  passé.  Nous  avons,  il  y  a  deux  ans1,  exposé 
ce  que  nous  regardons  comme  la  marche  régulière 
des  États  sortis  de  la  féodalité  du  moyen  âge, 
marche  dont  l'Angleterre  est  le  type  le  plus  parfait, 
puisque  l'Angleterre,  sans  rompre  avec  sa  royauté, 
avec  sa  noblesse,  avec  ses  comtés,  avec  ses  com- 
munes, avec  son  Église,  avec  ses  universités,  a  trouvé 
moyen  d'être  l'État  le  plus  libre,  le  plu*  prospère  et 
le  plus  patriote  qu'il  y  ait.  Tout  autre  fut  la  marche 
de  la  société  française  depuis  le  xne  siècle.  La  royauté 
capétienne,  comme  il  arrive  d'ordinaire  aux  grandes 
forces,  porta  son  principe  jusqu'à  l'exagération.  Elle 
détruisit  la  possibilité  de  toute  vie  provinciale,  de 
toute  représentation  de  la  nation.  Déjà,  sous  Philippe 
le  Bel,  le  mal  est  évident.  L'élément  qui  a  fait  ail- 
leurs la  vie  parlementaire,  la  petite  noblesse  de 

I.  Dans  le  travail  sur  la  monarchie  constitutionnelle,  réim- 
primé à  la  fin  de  ce  volume 


6  RÉFORME   INTELLECTUELLE   ET  MORALE 

campagne,  a  perdu  son  importance.  Le  roi  ne  con- 
voque les  états  généraux  que  pour  qu'on  le  supplie  de 
faire  ce  qu'il  a  déjà  décidé.  Gomme  instruments  de 
gouvernement,  il  ne  veut  plus  employer  que  ses 
parents,  puissante  aristocratie  de  princes  du  sang, 
assez  égoïstes,  et  des  gens  de  loi  ou  d'administration 
anoblis  [milites  régis),  serviteurs  complaisants  du 
pouvoir  absolu.  Cet  état  de  choses  se  fait  amnistier 
au  xvne  siècle  par  la  grandeur  incomparable  qu'il 
donne  à  la  France  ;  mais  bientôt  après  le  contraste 
devient  criant.  La  nation  la  plus  spirituelle  de  l'Eu- 
rope n'a  pour  réaliser  ses  idées  qu'une  machine 
politique  informe.  Turgot  considère  les  parlements 
comme  le  principal  obstacle  à  tout  bien  ;  il  n'espère 
rien  des  assemblées.  Cet  homme  admirable,  si 
dégagé  de  tout  amour-propre,  se  trompait-il?  non. 
11  voyait  juste,  et  ce  qu'il  voyait  équivalait  à  dire 
que  le  mal  était  sans  remède.  Ajoutez  à  cela  une 
profonde  démoralisation  du  peuple;  le  protestan- 
tisme, qui  l'eût  élevé,  avait  été  expulsé;  le  catho- 
licisme n'avait  pas  fait  son  éducation.  L'ignorance 
des  basses  classes  était  effroyable.  Richelieu,  l'abbé 
Fleury  posent  nettement  en  principe  que  le  peuple 
ne  doit  savoir  ni  lire  ni  écrire.  A  côté  de  cette  bar- 
barie, une  société  charmante,  pleine  d'esprit,  de 
lumières  et  de  grâce.  On  ne  vit  jamais  plus  clai- 


DE    LA   FRANCE.  7 

rement  les  aptitudes  intimes  de  la  France,  ce  qu'elle 
peut  et  ce  qu'elle  ne  peut  pas.  La  France  sait  admi- 
rablement faire  de  la  dentelle  ;  elle  ne  sait  pas  faire 
de  la  toile  de  ménage.  Les  besognes  humbles,  comme 
celle  du  magister,  seront  toujours  chez  nous  pau- 
vrement exécutées.  La  France  excelle  dans  l'exquis; 
elle  est  médiocre  dans  le  commun.  Par  quel  caprice 
est-elle  avec  cela  démocratique  ?  Par  le  même  caprice 
qui  fait  que  Paris ,  tout  en  vivant  de  la  cour  et  du 
luxe,  est  une  ville  socialiste,  que  Paris,  qui  passe 
son  temps  à  persifler  toute  croyance  et  toute  vertu, 
est  intraitable,  fanatique,  badaud,  quand  il  s'agit  de 
sa  chimère  de  république. 

Admirables  assurément  furent  les  débuts  de  la 
Révolution,  et,  si  l'on  s'était  borné  à  convoquer  les 
états  généraux,  à  les  régulariser,  à  les  rendre 
annuels,  on  eût  été  parfaitement  dans  la  vérité.  Mais 
la  fausse  politique  de  Rousseau  l'emporta.  On  voulut 
faire  une  constitution  a  priori.  On  ne  remarqua  pas 
que  l'Angleterre,  le  plus  constitutionnel  des  pays, 
n'a  jamais  eu  de  constitution  écrite,  strictement 
libellée.  On  se  laissa  déborder  par  le  peuple;  on 
applaudit  puérilement  au  désordre  de  la  prise  de 
la  Bastille,  sans  songer  que  ce  désordre  empor- 
terait tout  plus  tard.  Mirabeau,  le  plus  grand,  le  seul 
grand  politique  du  temps ,  débuta  par  des  impru- 


8  '   REFORME  INTELLECTUELLE  ET  MORALE 

dences  qui  l'eussent  probablement  perdu,  s'il  eût 
vécu;  car,  pour  un  homme  d'État,  il  est  bien  plus 
avantageux  d'avoir  débuté  par  la  réaction  que  par 
des  complaisances  pour  l'anarchie.  L'étourderie  des 
avocats  de  Bordeaux,  leurs  déclamations  creuses, 
leur  légèreté  morale  achevèrent  de  tout  ruiner.  On 
se  figura  que  l'État,  qui  s'était  incarné  dans  le  roi, 
pouvait  se  passer  du  roi,  et  que  l'idée  abstraite  de 
la  chose  publique  suffirait  pour  maintenir  un  pays 
où  les  vertus  publiques  font  trop  souvent  défaut. 

Le  jour  où  la  France  coupa  la  tête  à  son  roi,  elle 
commit  un  suicide.  La  France  ne  peut  être  comparée 
à  ces  petites  patries  antiques,  se  composant  le  plus 
souvent  d'une  ville  avec  sa  banlieue,  où  tout  le 
monde  était  parent.  La  France  était  une  grande 
société  d'actionnaires  formée  par  un  spéculateur  de 
premier  ordre,  la  maison  capétienne.  Les  action- 
naires ont  cru  pouvoir  se  passer  du  chef,  et  puis 
continuer  seuls  les  afïaires.  Cela  ira  bien,  tant  que 
les  affaires  seront  bonnes;  mais,  les  affaires  devenant 
mauvaises,  il  y  aura  des  demandes  de  liquidation, 
La  France  avait  été  faite  par  la  dynastie  capétienne. 
En  supposant  que  la  vieille  Gaule  eût  le  sentiment 
de  son  unité  nationale,  la  domination  romaine,  la 
conquête  germanique  avaient  détruit  ce  sentiment. 
L'empire  franc,  soit  sous  les  Mérovingiens,  soit  sous 


DE   LA   FRANCE.  9 

les  Carlovingiens,  est  une  construction  artificielle 
dont  l'unité  ne  gît  que  dans  la  force  des  conquérants. 
Le  traité  de  Verdun,  qui  rompt  cette  unité,  coupe 
l'empire  franc  du  nord  au  sud  en  trois  bandes,  dont 
l'une,  la  part  de  Charles  ou  Carolingie,  répond  si  peu 
à  ce  que  nous  appelons  la  France,  que  la  Flandre 
entière  et  la  Catalogne  en  font  partie,  tandis  que  vers 
l'est  elle  a  pour  limites  la  Saône  et  les  Cévennes.  La 
politique  capétienne  arrondit  ce  lambeau  incorrect, 
et  en  huit  cents  ans  fit  la  France  comme  nous  l'en- 
tendons, la  France  qui  a  créé  tout  ce  dont  nous 
vivons,  ce  qui  nous  lie,  ce  qui  est  notre  raison  d'être. 
La  France  est  de  la  sorte  le  résultat  de  la  politique 
capétienne  continuée  avec  une  admirable  suite. 
Pourquoi  le  Languedoc  est-il  réuni  à  la  France  du 
nord,  union  que  ni  la  langue,  ni  la  race,  ni  l'histoire, 
ni  le  caractère  des  populations  n'appelaient?  Parce 
que  les  rois  de  Paris,  pendant  tout  le  xme  siècle, 
exercèrent  sur  ces  contrées  une  action  persistante 
et  victorieuse.  Pourquoi  Lyon  fait- il  partie  de  la 
France?  Parce  que  Philippe  le  Bel,  au  moyen  des 
subtilités  de  ses  légistes,  réussit  à  le  prendre  dans 
les  mailles  de  son  filet.  Pourquoi  les  Dauphinois 
sont-ils  nos  compatriotes?  Parce  que,  le  dauphin 
Humbert  étant  tombé  dans  une  sorte  de  folie,  le  roi 
de  France  se  trouva  là  pour  acheter   ses  terres  à 


10        REFORME  INTELLECTUELLE   ET  MORALE 

beaux  deniers  comptants.  Pourquoi  la  Provence 
a-t-elle  été  entraînée  dans  le  tourbillon  de  la  Caro- 
lingie,  où  rien  ne  semblait  d'abord  faire  penser 
qu'elle  dût  être  portée?  Grâce  aux  roueries  de 
Louis  XI  et  de  son  compère  Palamède  de  Forbin. 
Pourquoi  la  Franche-Comté,  l'Alsace,  la  Lorraine  se 
sont-elles  réunies  à  la  Garolingie,  malgré  la  ligne 
méridienne  tracée  par  le  traité  de  Verdun  ?  Parce  que 
la  maison  de  Bourbon  retrouva  pour  agrandir  le 
domaine  royal  le  secret  qu'avaient  si  admirablement 
pratiqué  les  premiers  Capétiens.  Pourquoi  enfin 
Paris,  ville  si  peu  centrale,  est-elle  la  capitale  de  la 
France?  Parce  que  Paris  a  été  la  ville  des  Capétiens, 
parce  que  l'abbé  de  Saint-Denis  est  devenu  roi  de 
France  *.  Naïveté  sans  égale  !  Cette  ville,  qui  réclame 
sur  le  reste  de  la  France  un  privilège  aristocratique 
de  supériorité  et  qui  doit  ce  privilège  à  la  royauté, 

1.  « Challes,  li  rois  de  Saint  Denis.  * 

(Roman  de  Roncevaux,  laisse  40.) 

Hugues  le  Blanc  dut  sa  fortune  à  la  possession  des  grandes 
abbayes  de  Saint-Denis,  de  Sainl-Germain-des-Prés,  de  Saint- 
Martin  de  Tours,  qui  faisait  de  lui  le  tuteur  de  pays  riches 
et  prospères.  La  bannière  du  roi  capétien,  c'est  la  bannière 
de  Saint- Denis.  Son  cri  de  ralliement  est  Montjoie  Saint- 
Denis.  Les  premiers  Capétiens  chantent  au  chœur  à  Saint- 
Denis. 


DE    LA   FRANCE.  H 

est  en  même  temps  le  centre  de  l'utopie  républicaine. 
Comment  Paris  ne  voit-il  pas  qu'il  n'est  ce  qu'il  est 
que  par  la  royauté,  qu'il  ne  reprendra  toute  son 
importance  de  capitale  que  par  la  royauté,  qu'une 
république,  selon  la  règle  posée  par  l'illustre  fon- 
dateur des  États-Unis  d'Amérique,  créerait  néces- 
sairement pour  son  gouvernement  central,  à  Amboise 
ou  à  Blois,  un  petit  Washington  ? 

Voilà  ce  que  ne  comprirent  pas  les  hommes  igno- 
rants et  bornés  qui  prirent  en  main  les  destinées  de 
la  France  à  la  fin  du  dernier  siècle.  Ils  se  figurèrent 
qu'on  pouvait  se  passer  du  roi;  ils  ne  comprirent 
pas  que,  le  roi  une  fois  supprimé,  l'édifice  dont  le  roi 
était  la  clef  de  voûte  croulait.  Les  théories  répu- 
blicaines du  xvme  siècle  avaient  pu  réussir  en 
Amérique,  parce  que  l'Amérique  était  une  colonie 
formée  par  le  concours  volontaire  d'émigrants  cher- 
chant la  liberté  ;  elles  ne  pouvaient  réussir  en  France, 
parce  que  la  France  avait  été  construite  en  vertu 
d'un  tout  autre  principe.  Une  dynastie  nouvelle 
faillit  sortir  de  la  convulsion  terrible  qui  agitait  la 
France  ;  mais  on  vit  alors  combien  il  est  difficile  aux 
nations  modernes  de  se  créer  d'autres  maisons  sou- 
veraines que  celles  qui  sont  sorties  de  la  conquête 
germanique.  Le  génie  extraordinaire  qui  avait  élevé 
Napoléon  sur  le  pavois  l'en  précipita,  et  la  vieille 


12        RÉFORME    INTELLECTUELLE  ET  MORALE 

dynastie  revint,  en  apparence  décidée  à  tenter 
l'expérience  de  monarchie  constitutionnelle  qui  avait 
si  tristement  échoué  entre  les  mains  du  pauvre 
Louis  XVI. 

Il  était  écrit  que,  dans  cette  grande  et  tragique 
histoire  de  France,  le  roi  et  la  nation  rivaliseraient 
d'imprudence.  Cette  fois,  les  fautes  de  la  royauté 
furent  les  plus  graves.  Les  ordonnances  de  juillet  1830 
peuvent  vraiment  être  qualifiées  de  crime  politique; 
on  ne  les  tira  de  l'article  14  de  la  Charte  que  par 
un  sophisme  évident.  Cet  article  lk  n'avait  nulle- 
ment dans  la  pensée  de  Louis  XVIII  le  sens  que 
lui  prêtèrent  les  ministres  de  Charles  X.  Il  n'est  pas 
admissible  que  l'auteur  de  la  Charte  eût  mis  dans 
la  Charte  un  article  qui  en  renversait  toute  l'écono- 
mie. C'était  le  cas  d'appliquer  l'axiome  :  Contra  eum 
qui  dicere  potuit  clarius  prœsumptio  est  facienâa. 
Si  avant  M.  de  Polignac  quelqu'un  eût  pu  penser  que 
cet  article  donnait  au  roi  le  droit  de  supprimer  la 
Charte,  c'eût  été  l'objet  d'une  perpétuelle  protesta- 
tion; or  personne  ne  protesta;  car  personne  ne 
pensa  jamais  que  cet  insignifiant  article  contînt  le 
droit  implicite  des  coups  d'État.  L'insertion  de  cet 
article  ne  vint  pas  de  la  royauté,  qui  s'y  serait 
réservé  un  moyen  d'éluder  ses  engagements  ;  il  fai- 
sait partie  du  projet  de  constitution  élaboré  par  les 


DE    LA    FRANCE.  13 

chambres  de  181/i,  fort  attentives  à  ne  pas  exagérer 
les  droits  du  roi  ;  il  ne  donna  lieu  alors  à  aucune 
observation;  «  on  n'y  voyait  qu'une  sorte  de  lieu 
commun  emprunté  aux  constitutions  antérieures,  et 
personne  n'y  soupçonnait  le  sens  redoutable  et 
mystérieux  qu'on  a  voulu  depuis  y  attacher  *.  » 

Les  députés  de  1830  eurent  donc  raison  de  résister 
aux  ordonnances,  et  les  citoyens  qui  étaient  à  portée 
d'entendre  leur  appel  firent  bien  de  s'armer.  La 
situation  était  celle  du  roi  d'Angleterre,  qui  plus 
d'une  fois  s'est  trouvé  en  lutte  avec  son  parlement. 
Mais,  dès  que  le  roi,  vaincu,  eut  retiré  les  ordon- 
nances, il  fallait  s'arrêter  et  maintenir  le  roi  dans  son 
palais.  Il  lui  convint  d'abdiquer;  il  fallait  prendre 
celui  en  faveur  de  qui  il  abdiquait.  On  fit  autrement. 
Hâtons-nous  de  dire  que  dix-huit  années  d'un  règne 
plein  de  sagesse  justifièrent  à  beaucoup  d'égards  le 
choix  du  10  août  1830,  et  que  ce  choix  pouvait 
s'autoriser  de  quelques-uns  des  précédents  de  la 
révolution  de  1688  en  Angleterre;  mais,  pour  qu'une 
substitution  aussi  hardie  devînt  légitime,  il  fallait 
qu'elle  durât.  Par  une  série  d'impardonnables  étour- 
deries  de  la  part  de  la  nation  et  par  suite  d'une 
regrettable  faiblesse  de  la  dynastie  nouvelle,  cette 

1.  M.  de  Viel-Castel,  Uist.  de  la  Restauration,  1. 1,  p.  429 


14   RÉFORME  INTELLECTUELLE  ET  MORALE 

consécration  manqua.  Le  roi  et  ses  fils,  au  lieu  de 
maintenir  leur  droit  par  les  armes,  se  retirèrent 
et  laissèrent  l'émeute  parisienne  violer  outrageuse- 
ment la  volonté  de  la  nation.  Déchirure  funeste 
faite  à  un  titre  un  peu  caduc  en  son  origine  et  qui 
ne  pouvait  acquérir  de  force  que  par  sa  persistance. 
Une  dynastie  doit  à  la  nation,  qui  toujours  est  censée 
l'appuyer,  de  résister  à  une  minorité  turbulente. 
L'humanité  est  satisfaite,  pourvu  qu'après  la  bataille 
le  pouvoir  vainqueur  se  montre  généreux  et  traite 
les  rebelles,  non  comme  des  coupables,  mais  comme 
des  vaincus. 

Nous  entrions  pour  la  plupart  dans  la  vie  publique, 
quand  survint  le  néfaste  incident  du  24  février.  Avec 
un  instinct  parfaitement  juste,  nous  sentîmes  que  ce 
qui  se  passa  ce  jour-là  était  un  grand  malheur. 
Libéraux  par  principes  philosophiques,  nous  vîmes 
bien  que  les  arbres  de  la  liberté  qu'on  plantait  avec 
une  joie  si  naïve  ne  verdiraient  jamais;  nous  com- 
prîmes que  les  problèmes  sociaux  qui  se  posaient 
d'une  façon  audacieuse  étaient  destinés  à  jouer  un  rôle 
de  premier  ordre  dans  l'avenir  du  monde.  Le  bap- 
tême de  sang  des  journées  de  juin ,  les  réactions  qui 
suivirent  nous  serrèrent  le  cœur;  il  était  clair  que 
l'âme  et  l'esprit  de  la  France  couraient  un  véritable 
péril.  La  légèreté  des  hommes  de  1848  fut  vraiment 


DE    LA    FRANCE.  15 

sans  pareille.  Ils  donnèrent  à  la  France,  qui  ne  le 
demandait  pas,  le  suffrage  universel.  Ils  ne  songè- 
rent pas  que  ce  suffrage  ne  bénéficierait  qu'à  cinq 
millions  de  paysans,  étrangers  à  toute  idée  libérale. 
Je  voyais  assidûment  à  cette  époque  M.  Cousin.  Dans 
les  longues  promenades  que  ce  profond  connaisseur 
de  toutes  les  gloires  françaises  me  faisait  faire  dans 
les  rues  de  Paris  de  la  rive  gauche,  m'expliquant 
l'histoire  de  chaque  maison  et  de  ses  propriétaires 
au  xvne  siècle ,  il  me  disait  souvent  ce  mot  :  «  Mon 
ami,  on  ne  comprend  pas  encore  quel  crime  a  été 
la  révolution  de  février;  le  dernier  terme  de  cette 
révolution  sera  peut-être  le  démembrement  de  la 
France.  » 

Le  coup  d'État  du  2  décembre  nous  froissa  pro- 
fondément. Dix  ans  nous  portâmes  le  deuil  du  droit; 
nous  protestâmes  selon  nos  forces  contre  le  système 
d'abaissement  intellectuel  savamment  dirigé  par 
M.  Fortoul,  à  peine  mitigé  par  ceux  qui  lui  succédè- 
rent. Il  arriva  cependant  ce  qui  arrive  toujours.  Le 
pouvoir  inauguré  par  la  violence  s'améliorait  en  vieil- 
lissant; il  se  prit  à  voir  que  le  développement  libéral 
de  l'homme  est  un  intérêt  majeur  pour  tout  gouver- 
nement. Le  pays,  d'un  autre  côté ,  était  enchanté  de 
ce  gouvernement  médiocre.  Il  avait  ce  qu'il  voulait; 
chercher  à  renverser  un  tel  gouvernement  malgré  le 


10        RÉFORME  INTELLECTUELLE   ET  MORALE 

vœu  évident  du  plus  grand  nombre  eût  été  insensé. 
Ce  qu'il  y  avait  de  plus  sage  était  de  tirer  du  mal 
le  meilleur  parti  possible,  de  faire  comme  les  évêques 
du  ve  siècle  et  du  vie,  qui,  ne  pouvant  repousser  les 
barbares,  cherchaient  à  les  éclairer.  Nous  consen- 
tîmes donc  à  servir  le  gouvernement  de  l'empe- 
reur Napoléon  III  dans  ce  qu'il  avait  de  bon,  c'est- 
à-dire  en  tant  qu'il  touchait  aux  intérêts  éternels  de 
la  science,  de  l'éducation  publique,  du  progrès  des 
lumières,  à  ces  devoirs  sociaux  enfin  qui  ne  chôment 
jamais. 

Il  est  incontestable,  d'ailleurs,  que  le  règne  de 
l'empereur  Napoléon  III,  malgré  ses  immenses 
lacunes,  avait  résolu  une  moitié  du  problème.  La 
majorité  de  la  France  était  parfaitement  contente. 
Elle  avait  ce  qu'elle  voulait,  l'ordre  et  la  paix.  La 
liberté  manquait,  il  est  vrai;  la  vie  politique  était 
des  plus  faibles;  mais  cela  ne  blessait  qu'une  mino- 
rité d'un  cinquième  ou  d'un  sixième  de  la  nation,  et 
encore  dans  cette  minorité  faut-il  distinguer  un  petit 
nombre  d'hommes  instruits,  intelligents,  vraiment 
libéraux,  d'une  foule  peu  réfléchie,  animée  de  cet 
esprit  séditieux  qui  a  pour  unique  programme  d'être 
toujours  en  opposition  avec  le  gouvernement  et  de 
chercher  à  le  renverser.  L'administration  était  très- 
mauvaise;  mais  quiconque  ne  niait  pas  le  principe 


DE   LA  FRANGE.  17 

des  droits  de  la  dynastie  souffrait  peu.  Les  hommes 
d'opposition  eux-mêmes  étaient  plutôt  gênés  dans 
leur  activité  que  persécutés.  La  fortune  du  pays 
s'augmentait  dans  des  proportions  inouïes.  A  la  date 
du  8  mai  1870,  après  de  très-graves  fautes  commises, 
sept  millions  et  demi  d'électeurs  se  déclarèrent 
encore  satisfaits.  Il  ne  venait  à  l'esprit  de  presque 
personne  qu'un  tel  état  pût  être  exposé  à  la  plus 
effroyable  des  catastrophes.  Cette  catastrophe,  en 
effet,  ne  sortit  pas  d'une  nécessité  générale  de  situa- 
tion ;  elle  vint  d'un  trait  particulier  du  caractère  de 
l'empereur  Napoléon  III. 


Il 


L'empereur  Napoléon  III  avait  fondé  sa  fortune  en 
répondant  au  besoin  de  réaction ,  d'ordre,  de  repos 
qui  fut  la  conséquence  de  la  révolution  de  1S48.  Si 
l'empereur  Napoléon  III  se  fût  renfermé  dans  ce  pro- 
gramme, s'il  se  fût  contenté  de  comprimer  à  l'inté- 
rieur toute  idée,  toute  liberté  politique,  de  développer 
les  intérêts  matériels,  de  s'appuyer  sur  un  clérica- 
lisme modéré  et  sans  conviction,  son  règne  et  celui 
de  sa  dynastie  eussent  été  assurés  pour  longtemps. 

2 


18        RÉFORME  INTELLECTUELLE   ET   MORALE 

Le  pays  s'enfonçait  de  plus  en  plus  dans  la  vulgarité, 
oubliait  sa  vieille  histoire  ;  la  nouvelle  dynastie  était 
fondée.  La  France  telle  que  l'a  faite  le  suffrage  uni- 
versel est  devenue  profondément  matérialiste;  les 
nobles  soucis  de  la  France  d'autrefois,  le  patriotisme, 
l'enthousiasme  du  beau,  l'amour  de  la  gloire,  ont 
disparu  avec  les  classes  nobles  qui  représentaient 
l'âme  de  la  France.  Le  jugement  et  le  gouvernement 
des  choses  ont  été  transportés  à  la  masse  ;  or  la  masse 
est  lourde,  grossière,  dominée  par  la  vue  la  plus 
superficielle  de  l'intérêt.  Ses  deux  pôles  sont  l'ouvrier 
et  le  paysan.  L'ouvrier  n'est  pas  éclairé;  le  paysan 
veut  avant  tout  acheter  de  la  terre,  arrondir  son 
champ.  Parlez  au  paysan,  au  socialiste  de  l'Inter- 
nationale, de  la  France,  de  son  passé,  de  son  génie, 
il  ne  comprendra  pas  un  tel  langage.  L'honneur 
militaire,  de  ce  point  de  vue  borné,  paraît  une  folie  ; 
le  goût  des  grandes  choses,  la  gloire  de  l'esprit  sont 
des  chimères;  l'argent  dépensé  pour  l'art  et  la 
science  est  de  l'argent  perdu,  dépensé  follement, 
pris  dans  la  poche  de  gens  qui  se  soucient  aussi  peu 
que  possible  d'art  et  de  science.  Voilà  l'esprit  pro- 
vincial que  l'empereur  servit  merveilleusement  dans 
les  premières  années  de  son  règne.  S'il  était  resté 
le  docile  et  aveugle  serviteur  de  cette  réaction  mes- 
quine, aucune  opposition  n'aurait  réussi  à  l'ébranler. 


DE    LA   FRANGE.  19 

Toutes  les  oppositions  réunies  eussent  trouvé  leur 
limite  en  deux  millions  de  voix  tout  au  plus.  Le 
chiffre  des  opposants  augmentait  chaque  année; 
d'où  quelques  personnes  concluaient  qu'il  grandirait 
jusqu'à  devenir  majorité.  Erreur;  ce  chiffre  eût 
rencontré  un  point  d'arrêt  qu'il  n'eût  pas  dépassé. 
Disons-le,  puisque  nous  avons  la  certitude  que  ces 
lignes  ne  seront  lues  que  par  des  personnes  intelli- 
gentes :  un  gouvernement  qui  aura  pour  unique 
désir  de  s'établir  en  France  et  de  s'y  éterniser  aura 
désormais,  je  le  crains,  une  voie  bien  simple  à 
suivre:  imiter  le  programme  de  Napoléon  III,  moins 
la  guerre.  De  la  sorte  il  amènera  la  France  au  degré 
d'abaissement  où  arrive  toute  société  qui  renonce 
aux  hautes  visées;  mais  il  ne  mourra  qu'avec  le 
pays,  de  la  mort  lente  de  ceux  qui  s'abandonnent 
au  courant  de  la  destinée,  sans  jamais  le  contrarier. 
Tel  n'était  pas  l'empereur  Napoléon  III.  Il  était 
supérieur  en  un  sens  à  la  majorité  du  pays;  il  aimait 
le  bien  ;  il  avait  un  goût,  peu  éclairé  sans  doute, 
réel  cependant,  de  la  noble  culture  de  l'humanité.  A 
plusieurs  égards,  il  était  en  totale  dissonance  avec 
ceux  qui  l'avaient  nommé.  Il  rêvait  la  gloire  mili- 
taire; le  fantôme  de  Napoléon  I*r  le  hantait.  Cela  est 
d'autant  plus  étrange  que  l'empereur  Napoléon  III 
voyait  fort  bien  qu'il  n'avait  ni  aptitudes,  ni  pra- 


20   RÉFORME  INTELLECTUELLE  ET  MORALE 

tique  pour  la  guerre,  et  qu'il  savait  que  la  France 
avait  perdu  à  cet  égard  toutes  ses  qualités.  Mais 
l'idée  innée  l'emportait.  L'empereur  sentait  si  bien 
que  ses  vues  personnelles  à  cet  égard  étaient  une 
sorte  de  nœvus  qu'il  fallait  cacher,  que  toujours,  à 
l'époque  de  la  fondation  de  son  pouvoir,  nous  le 
voyons  occupé  à  protester  qu'il  veut  la  paix.  Il 
reconnaissait  que  c'était  là  le  moyen  de  se  rendre 
populaire.  La  guerre  de  Crimée  ne  fut  acceptée  dans 
l'opinion  que  parce  qu'on  la  crut  sans  conséquence 
pour  la  paix  générale.  La  guerre  d'Italie  ne  fut  par- 
donnée  que  quand  on  la  vit  tourner  court  et  rester 
à  mi-chemin. 

Le  plus  simple  bon  sens  commandait  à  l'empe- 
reur Napoléon  III  de  ne  jamais  faire  la  guerre.  La 
France,  il  le  savait,  ne  la  désirait  en  aucune  sorte1. 
En  outre,  un  pays  travaillé  par  les  révolutions,  qui  a 
des  divisions  dynastiques,  n'estpas  capable  d'un  grand 
effort  militaire.  Le  roi  Jean,  Charles  VII,  François  Ier 
et  même  Louis  XIV  traversèrent  des  situations  aussi 
critiques  que  celle  de  Napoléon  III  après  la  capitula- 
tion de  Sedan  ;  ils  ne  furent  pas  pour  cela  renversés, 
ni  même  un  moment  ébranlés.  Le  roi  de  Prusse  Fré- 
déric-Guillaume III,  après  la  bataille   d'Iéna,   se 

4.  Enquête  des  préfets.  Journal  des  Débats,  3  et  4  oc- 
tobre 4  870. 


DE   LA   FRANGE.  21 

trouva  plus  solide  que  jamais  sur  son  trône  ;  mais 
Napoléon  III  ne  pouvait  supporter  une  défaite.  Il 
était  comme  un  joueur  qui  jouerait  à  la  condition 
d'être  fusillé  s'il  perd  une  partie.  Un  pays  divisé 
sur  les  questions  dynastiques  doit  renoncer  à  la 
guerre  ;  car,  au  premier  échec,  cette  cause  de  fai- 
blesse apparaît,  et  fait  de  tout  accident  un  cas 
mortel.  L'homme  qui  a  une  blessure  mal  cicatrisée 
peut  se  livrer  aux  actes  de  la  vie  ordinaire  sans 
qu'on  s'aperçoive  de  son  infirmité  ;  mais  tout  exer- 
cice violent  lui  est  interdit;  à  la  première  fatigue 
sa  blessure  se  rouvre,  et  il  tombe.  On  ne  con- 
çoit pas  que  Napoléon  III  se  soit  fait  une  si  com- 
plète illusion  sur  la  solidité  de  l'édifice  qu'il  avait 
fait  lui-même  d'argile.  Comment  ne  vit-il  pas  qu'un 
tel  édifice  ne  résisterait  pas  à  une  secousse,  et  que 
le  choc  d'un  ennemi  puissant  devait  nécessairement 
le  faire  crouler? 

La  guerre  déclarée' au  mois  de  juillet  1870  est  donc 
une  aberration  personnelle,  l'explosion  ou  plutôt  le 
retour  offensif  d'une  idée  depuis  longtemps  latente 
dans  l'esprit  de  Napoléon  III,  idée  que  les  goûts 
pacifiques  du  pays  l'obligeaient  de  dissimuler,  et  à 
laquelle  il  semble  qu'il  avait  lui-même  presque 
renoncé.  11  n'y  a  pas  un  exemple  de  plus  complète 
trahison  d'un  État  par  son  souverain,  en  prenant  le 


22   RÉFORME  INTELLECTUELLE  ET  MORALE 

mot  trahison  pour  désigner  l'acte  du  mandataire  qui 
substitue  sa  volonté  à  celle  du  mandant.  Est-ce  à 
dire  que  le  pays  ne  soit  pas  responsable  de  ce  qui 
est  arrivé?  Hélas!  nous  ne  pouvons  le  soutenir.  Le 
pays  a  été  coupable  de  s'être  donné  un  gouvernement 
peu  éclairé  et  surtout  une  chambre  misérable,  qui, 
avec  une  légèreté  dépassant  toute  imagination,  vota 
sur  la  parole  d'un  ministre  la  plus  funeste  des 
guerres.  Le  crime  de  la  France  fut  celui  d'un  homme 
riche  qui  choisit  un  mauvais  gérant  de  sa  fortune, 
et  lui  donne  une  procuration  illimitée  ;  cet  homme 
mérite  d'être  ruiné  ;  mais  on  n'est  pas  juste  si  l'on 
prétend  qu'il  a  fait  lui-même  les  actes  que  son  fondé 
de  pouvoirs  a  faits  sans  lui  et  malgré  lui. 

Quiconque  connaît  la  France,  en  effet,  dans  son 
ensemble  et  dans  ses  variétés  provinciales,  n'hési- 
tera pas  à  reconnaître  que  le  mouvement  qui  em- 
porte ce  pays  depuis  un  demi-siècle  est  essentiel- 
lement pacifique.  La  génération  militaire,  froissée 
par  les  défaites  de  1814  et  de  1815,  avait  à  peu  près 
disparu  sous  la  Restauration  et  sous  le  règne  de 
Louis-Philippe.  Un  patriote  profondément  honnête, 
mais  souvent  superficiel,  raconta  nos  anciennes  vic- 
toires d'un  ton  de  triomphe  qui  souvent  put  blesser 
l'étranger;  mais  cette  dissonance  allait  s'affaiblis- 
sant  chaque  jour.  On  peut  dire  qu'elle  avait  cesés 


DE  LA    FRANGE.  23 

depuis  18A8.  Deux  mouvements  commencèrent  alors, 
qui  devaient  être  la  fin  non-seulement  de  tout  esprit 
guerrier,  mais  de  tout  patriotisme  :  je  veux  parler 
de  l'éveil  extraordinaire  des  appétits  matériels  chez 
les  ouvriers  et  chez  les  paysans.  Il  est  clair  que  le 
socialisme  des  ouvriers  est  l'antipode  de  l'esprit  mili- 
taire; c'est  presque  la  négation  de  la  patrie  ;  les  doc- 
trines de  l'Internationale  sont  là  pour  le  prouver.  Le 
paysan,  d'un  autre  côté,  depuis  qu'on  lui  a  ouvert 
la  voie  de  la  richesse  et  qu'on  lui  a  montré  que  son 
industrie  est  la  plus  sûrement  lucrative,  le  paysan  a 
senti  redoubler  son  horreur  pour  la  conscription.  Je 
parle  par  expérience.  Je  fis  la  campagne  électorale 
de  mai  1869  dans  une  circonscription  toute  rurale 
de  Seine-et-Marne;  je  puis  assurer  que  je  ne 
trouvai  pas  sur  mon  chemin  un  seul  élément  de  l'an- 
cienne vie  militaire  du  pays.  Un  gouvernement  à 
bon  marché,  peu  imposant,  peu  gênant,  un  honnête 
désir  de  liberté,  une  grande  soif  d'égalité,  une  totale 
indifférence  à  la  gloire  du  pays,  la  volonté  arrêtée  de 
ne  faire  aucun  sacrifice  à  des  intérêts  non  pal- 
pables, voilà  ce  qui  me  parut  l'esprit  du  paysan 
dans  la  partie  de  la  France  où  le  paysan  est,  comme 
on  dit,  le  plus  avancé. 

Je  ne  veux  pas  dire  qu'il  ne  restât  plus  de  traces 
du   vieil  esprit   qui   se   nourrit  des  souvenirs  du 


24        RÉFORME   INTELLECTUELLE   ET  MORALE 

premier  empire.  Le  parti  très  peu  nombreux  qu'on 
peut  appeler  bonapartiste,  au  sens  propre,  entou- 
rait l'empereur  de  déplorables  excitations.  Le  parti 
catholique,  par  ses  lieux  communs  erronés  sur 
la  prétendue  décadence  des  nations  protestantes, 
cherchait  aussi  à  rallumer  un  feu  presque  éteint. 
Mais  cela  ne  touchait  nullement  le  pays.  L'expé- 
rience de  1870  l'a  bien  montré;  l'annonce  de  la 
guerre  fut  accueillie  avec  consternation;  les  sottes 
rodomontades  des  journaux,  lescriailleries  des  gamins 
sur  le  boulevard  sont  des  faits  dont  l'histoire  n'aura 
de  compte  à  tenir  que  pour  montrer  à  quel  point  une 
bande  d'étourdis  peut  donner  le  change  sur  les  vrais 
sentiments  d'un  pays.  La  guerre  prouva  jusqu'à 
l'évidence  que  nous  n'avions  plus  nos  anciennes 
facultés  militaires.  Il  n'y  a  rien  là  qui  doive  étonner 
celui  qui  s'est  fait  une  idée  juste  de  la  philosophie  de 
notre  histoire.  La  France  du  moyen  âge  est  une  con- 
struction germanique,  élevée  par  une  aristocratie  mili- 
taire germanique  avec  des  matériaux  gallo-romains. 
Le  travail  séculaire  de  la  France  a  consisté  à  expulser 
de  son  sein  tous  les  éléments  déposés  par  l'invasion 
germanique,  jusqu'à  la  Révolution,  qui  a  été  la  der- 
nière convulsion  de  cet  effort.  L'esprit  militaire  de 
la  France  venait  de  ce  qu'elle  avait  de  germanique  ; 
en  chassant  violemment  les  éléments  germaniques 


DE   LA  FRANGE.  25 

et  en  les  remplaçant  par  une  conception  philoso- 
phique et  égalitaire  de  la  société,  la  France  a  rejeté 
du  même  coup  tout  ce  qu'il  y  avait  en  elle  d'esprit 
militaire.  Elle  est  restée  un  pays  riche,  considérant 
la  guerre  comme  une  sotte  carrière,  très-peu 
rémunératrice.  La  France  est  ainsi  devenue  le  pays 
le  plus  pacifique  du  monde  ;  toute  son  activité  s'est 
tournée  vers  les  problèmes  sociaux,  vers  l'acquisi- 
tion de  la  richesse  et  les  progrès  de  l'industrie.  Les 
classes  éclairées  n'ont  pas  laissé  dépérir  le  goût  de 
l'art,  de  la  science,  de  la  littérature,  d'un  luxe  élégant; 
mais  la  carrière  militaire  a  été  abandonnée.  Peu  de 
familles  de  la  bourgeoisie  aisée,  ayant  à  choisir  un 
état  pour  leur  fils,  ont  préféré  aux  riches  perspec- 
tives du  commerce  et  de  l'industrie  une  profession 
dont  elles  ne  comprennent  pas  l'importance  sociale. 
L'école  de  Saint-Cyr  n'a  guère  eu  que  le  rebut  de  la 
jeunesse,  jusqu'à  ce  que  l'ancienne  noblesse  et  le 
parti  catholique  aient  commencé  à  la  peupler,  chan- 
gement dont  les  conséquences  n'ont  pas  encore  eu 
4e  temps  de  se  développer.  Cette  nation  a  été  autre- 
fois brillante  et  guerrière  ;  mais  elle  l'a  été  par  sélec- 
tion, si  j'ose  le  dire.  Elle  entretenait  et  produisait 
une  noblesse  admirable ,  pleine  de  bravoure  et 
d'éclat.  Cette  noblesse  une  fois  tombée,  il  est  resté 
un  fond  indistinct  de  médiocrité,    sans  originalité 


26        RÉFORME   INTELLECTUELLE    ET    MORALE 

ni  hardiesse,  une  roture  ne  comprenant  ni  le  privi- 
lège de  l'esprit  ni  celui  de  l'épée.  Une  nation  ainsi 
faite  peut  arriver  au  comble  de  la  prospérité  maté- 
rielle; elle  n'a  plus  de  rôle  dans  le  monde,  plus  d'ac- 
tion à  l'étranger.  D'autre  part,  il  est  impossible  de 
sortir  d'un  pareil  état  avec  le  suffrage  universel.  Car 
on  ne  dompte  pas  le  suffrage  universel  avec  lui-même  ; 
on  le  trompe,  on  l'endort;  mais,  tant  qu'il  règne,  il 
oblige  ceux  qui  relèvent  de  lui  de  pactiser  avec  lui 
et  de  subir  sa  loi.  Il  y  a  cercle  vicieux  à  rêver  qu'on 
peut  réformer  les  erreurs  d'une  opinion  inconvertis- 
sable  en  prenant  son  seul  point  d'appui  dans  l'opi- 
nion. 

La  France  n'a  fait,  du  reste,  que  suivre  en  cela  le 
mouvement  général  de  toutes  les  nations  de  l'Europe, 
la  Prusse  et  la  Russie  exceptées.  M.  Gobden,  que  je 
vis  vers  1857,  était  enchanté  de  nous.  L'Angleterre 
nous  avait  devancés  dans  cette  voie  du  matérialisme 
industriel  et  commercial  ;  seulement,  bien  plus  sages 
que  nous,  les  Anglais  surent  faire  marcher  leur 
gouvernement  d'accord  avec  la  nation ,  tandis  que 
notre  maladresse  a  été  telle,  que  le  gouvernement  de 
notre  choix  a  pu  nous  engager  malgré  nous  dans  la 
guerre.  Je  ne  sais  si  je  me  trompe  ;  mais  il  y  a  une 
vue  d'ethnographie  historique  qui  s'impose  de  plus 
en  plus  à  mon  esprit.  La  similitude  de  l'Angleterre  et 


DE  LA  FRANGE.  27 

de  la  France  du  Nord  m'apparaît  chaque  jour  davan- 
tage. Notre  étourderie  vient  du  Midi,  et,  si  la  France 
n'avait  pas  entraîné  le  Languedoc  et  la  Provence 
dans  son  cercle  d'activité ,  nous  serions  sérieux , 
actifs,  protestants,  parlementaires.  Notre  fond  de 
race  est  le  même  que  celui  des  Iles-Britanniques; 
l'action  germanique,  bien  qu'elle  ait  été  assez  forte 
dans  ces  îles  pour  faire  dominer  un  idiome  germa- 
nique, n'a  pas,  en  somme,  été  plus  considérable 
sur  l'ensemble  des  trois  royaumes  que  sur  l'ensemble 
de  la  France.  Gomme  la  France,  l'Angleterre  me 
paraît  en  train  d'expulser  son  élément  germanique, 
cette  noblesse  obstinée,  fière,  intraitable,  qui  la  gou- 
vernait du  temps  de  Pitt,  de  Gastlereagh,  de  Wel- 
lington. Que  cette  pacifique  et  toute  chrétienne  école 
d'économistes  est  loin  de  la  passion  des  hommes  de 
fer  qui  imposèrent  à  leur  pays  de  si  grandes  choses! 
L'opinion  publique  de  l'Angleterre,  telle  qu'elle  se 
produit  depuis  trente  ans,  n'est  nullement  germa- 
nique; on  y  sent  l'esprit  celtique,  plus  doux,  plus 
sympathique,  plus  humain.  Ces  sortes  d'aperçus  doi- 
vent être  pris  d'une  façon  très-large;  on  peut  dire 
cependant  que  ce  qui  reste  encore  d'esprit  militaire 
dans  le  monde  est  un  fait  germanique.  C'est  proba- 
blement par  la  race  germanique,  en  tant  que  féodale 
et  militaire,  que  le  socialisme  et  la  démocratie  éga- 


28        RÉFORME    INTELLECTUELLE    ET    MORALE 

litaire,  qui  chez  nous  autres  Celtes  ne  trouveraient 
pas  facilement  leur  limite,  arriveront  à  être  domptés, 
et  cela  sera  conforme  aux  précédents  historiques  ;  car 
un  des  traits  de  la  race  germanique  a  toujours  été  de 
faire  marcher  de  pair  l'idée  de  conquête  et  l'idée  de 
garantie;  en  d'autres  termes,  de  faire  dominer  le  fait 
matériel  et  brutal  de  la  propriété  résultant  de  la  con- 
quête sur  toutes  les  considérations  des  droits  de 
l'homme  et  sur  les  théories  abstraites  de  contrat 
social.  La  réponse  à  chaque  progrès  du  socialisme 
pourra  être  de  la  sorte  un  progrès  du  germanisme, 
et  on  entrevoit  le  jour  où  tous  les  pays  de  socialisme 
seront  gouvernés  par  des  Allemands.  L'invasion 
du  ive  et  du  ve  siècle  se  fit  par  des  raisons  analo- 
gues ,  les  pays  romains  étant  devenus  incapables  de 
produire  de  bons  gendarmes,  de  bons  mainteneurs 
de  propriété. 

En  réalité  notre  pays,  surtout  la  province,  allait 
vers  une  forme  sociale  qui,  malgré  la  diversité 
des  apparences,  avait  plus  d'une  analogie  avec 
l'Amérique,  vers  une  forme  sociale  où  beaucoup  de 
choses  tenues  autrefois  pour  choses  d'Ëtat  seraient 
laissées  à  l'initiative  privée.  Certes,  on  pouvait  n'être 
pas  le  partisan  d'un  tel  avenir;  il  était  clair  que  la 
France  en  se  développant  dans  ce  sens  resterait  fort 
au-dessous  de  l'Amérique.  A  son  manque  d'éduca- 


DE   LA   FRANGE.  29 

tion,  de  distinction,  à  ce  vide  que  laisse  toujours 
dans  un  pays  l'absence  de  cour,  de  haute  société, 
d'anciennes  institutions,  l'Amérique  supplée  par  le 
feu  de  sa  jeune  croissance,  par  son  patriotisme,  par 
la  confiance  exagérée  peut-être  qu'elle  a  dans  sa 
force,  par  la  persuasion  qu'elle  travaille  à  la  grande 
œuvre  de  l'humanité,  par  l'efficacité  de  ses  convictions 
protestantes,  par  sa  hardiesse  et  son  esprit  d'entre- 
prise, par  l'absence  presque  totale  de  germes  socia- 
listes ,  par  la  facilité  avec  laquelle  la  différence  du 
riche  et  du  pauvre  y  est  acceptée,  par  le  privilège 
surtout  qu'elle  a  de  se  développer  à  l'air  libre,  dans 
l'infini  de  l'espace  et  sans  voisins.  Privée  de  ces  avan- 
tages, faisant  son  expérience,  pour  ainsi  dire,  en  vase 
clos,  à  la  fois  trop  pesante  et  trop  légère,  trop  crédule 
et  trop  railleuse,  la  France  n'aurait  jamais  été  qu'une 
Amérique  de  second  ordre,  mesquine,  médiocre, 
peu* -être  plus  semblable  au  Mexique  ou  à  l'Amérique 
du  Sud  qu'aux  États-Unis.  La  royauté  conserve  dans 
nos  vieilles  sociétés  une  foule  de  choses  bonnes  à 
garder;  avec  l'idée  que  j'ai  de  la  vîeille  France  et 
de  son  génie,  j'appellerais  cet  adieu  à  la  gloire  et 
aux  grandes  choses  :  Finis  Franciœ.  Mais,  en  poli- 
tique, il  faut  se  garder  de  prendre  ses  sympathies 
pour  ce  qui  doit  être  ;  ce  qui  réussit  en  ce  monde 
est  d'ordinaire  le  rebours  de  nos  instincts,  à  nous 


30   RÉFORME  INTELLECTUELLE  ET  MORALE 

autres  idéalistes,  et  presque  toujours  nous  sommes 
autorisés  à  conclure,  de  ce  qu'une  chose  nous  déplaît, 
qu'elle  sera.  Ce  désir  d'un  état  politique  impliquant 
le  moins  possible  de  gouvernement  central  est  le  vœu 
universel  de  la  province.  L'antipathie  qu'elle  témoigne 
contre  Paris  n'est  pas  seulement  la  juste  indignation 
contre  les  attentats  d'une  minorité  factieuse  ;  ce  n'est 
pas  seulement  le  Paris  révolutionnaire,  c'est  le  Paris 
gouvernant  que  la  France  n'aime  pas.  Paris  est 
pour  la  France  synonyme  d'exigences  gênantes.  C'est 
Paris  qui  lève  les  hommes,  qui  absorbe  l'argent,  qui 
l'emploie  à  une  foule  de  fins  que  la  province  ne  com- 
prend pas.  Le  plus  capable  des  administrateurs  du 
dernier  règne  me  disait,  àpropos  des  élections  de  1869, 
que  ce  qui  lui  paraissait  le  plus  compromis  en  France 
était  le  système  de  l'impôt,  la  province  à  chaque 
élection  forçant  ses  élus  à  prendre  des  engagements, 
qu'il  faudrait  bien  tenir  tôt  ou  tard  dans  une  certaine 
mesure  et  dont  l'accomplissement  serait  la  destruc- 
tion des  finances  de  l'État.  La  première  fois  que  je 
rencontrai  Prevost-Paradol ,  au  retour  de  sa  cam- 
pagne électorale  dans  la  Loire  -  Inféri  eure  ,  je  lui 
demandai  son  impression  dominante  :  «  Nous  verrons 
bientôt  la  fin  de  l'État,  »  me  dit-il.  C'est  exacte- 
ment ce  que  j'aurais  répondu,  s'il  m'avait  demandé 
mes  impressions  de  Seine-et-Marne.  Que  le  préfet 


DE   LA   FRANGE.  31 

se  mêle  d'aussi  peu  de  choses  que  possible,  que 
l'impôt  et  le  service  militaire  soient  aussi  réduits 
que  possible,  et  la  province  sera  satisfaite.  La  plu- 
part des  gens  n'y  demandent  guère  qu'une  seule 
chose,  c'est  qu'on  les  laisse  tranquillement  faire 
fortune.  Seuls,  les  pays  pauvres  montrent  encore  de 
l'avidité  pour  les  places;  dans  les  départements 
riches,  les  fonctions  ne  sont  pas  considérées  et  sont 
tenues  pour  un  des  emplois  les  moins  avantageux 
qu'on  ait  à  faire  de  son  activité. 

Tel  est  l'esprit  de  ce  qu'on  peut  appeler  la  démo- 
cratie provinciale.  Un  pareil  esprit,  on  le  voit,  diffère 
sensiblement  de  l'esprit  républicain  ;  il  peut  s'accom- 
moder de  l'empire  et  de  la  royauté  constitutionnelle 
aussi  bien  que  de  la  république,  et  même  mieux  à  quel- 
ques égards.  Aussi  indifférent  à  telle  ou  telle  dynastie 
qu'à  tout  ce  qui  peut  s'appeler  gloire  ou  éclat,  il  pré- 
fère au  fond  avoir  une  dynastie,  comme  garantie 
d'ordre  ;  mais  il  ne  veut  faire  aucun  sacrifice  à  l'éta- 
blissement de  cette  dynastie.  C'est  le  pur  matéria- 
lisme politique,  l'antipode  de  la  part  d'idéalisme  qui 
est  l'âme  des  théories  légitimistes  et  républicaines. 
Un  tel  parti,  qui  est  celui  de  l'immense  majorité 
des  Français,  est  trop  superficiel,  trop  borné  pour 
pouvoir,  conduire  les  destinées  d'un  pays.  L'énorme 
sottise  qu'il   fit  à  son  point  de  vue  quand   il  prit 


32   RÉFORME  INTELLECTUELLE  ET  MORALE 

en  1848  le  prince  Louis-Napoléon  pour  gérant  de  ses 
affaires ,  il  la  renouvellera  vingt  fois.  Son  sort  est 
d'être  dupe  sans  fin ,  car  il  est  défendu  à  l'homme 
bassement  intéressé  d'être  habile;  la  simple  plati- 
tude bourgeoise  ne  peut  susciter  la  quantité  de 
dévouement  nécessaire  pour  créer  un  ordre  de  choses 
et  pour  le  maintenir. 

Il  y  a  du  vrai,  en  effet,  dans  le  principe  germa- 
nique qu'une  société  n'a  un  droit  plein  à  son  patri- 
moine que  tandis  qu'elle  peut  le  garantir.  Dans  un 
sens  général,  il  n'est  pas  bon  que  celui  qui  possède 
soit  incapable  de  défendre  ce  qu'il  possède.  Le  duel 
des  chevaliers  du  moyen  âge,  la  menace  de  l'homme 
armé  venant  présenter  la  bataille  au  propriétaire 
qui  s'endort  dans  la  mollesse,  était  à  quelques  égards 
légitime.  Le  droit  du  brave  a  fondé  la  propriété  ; 
l'homme  d'épée  est  bien  le  créateur  de  toute  richesse, 
puisqu'en  défendant  ce  qu'il  a  conquis  il  assure  le 
bien  des  personnes  qui  sont  groupées  sous  sa  pro- 
tection. Disons  au  moins  qu'un  état  comme  celui 
qu'avait  rêvé  la  bourgeoisie  française,  état  où  celui 
qui  possédait  et  jouissait  ne  tenait  pas  réellement 
l'épée  (par  suite  de  la  loi  sur  le  remplacement) 
pour  défendre  sa  propriété,  constituait  un  véritable 
porte  à  faux  d'architecture  sociale.  Une  classe  pos- 
sédante qui  vit  dans  une  oisiveté  relative,  qui  rend 


DE  LA    FRANGE.  33 

peu  de  services  publics,  et  qui  se  montre  néanmoins 
arrogante,  comme  si  elle  avait  un  droit  de  nais- 
sance à  posséder  et  comme  si  les  autres  avaient 
par  naissance  le  devoir  de  la  défendre,  une  telle 
classe,  dis-je,  ne  possédera  pas  longtemps.  Notre 
société  devient  trop  exclusivement  une  association 
de  faibles;  une  telle  société  se  défend  mal;  il  lui 
est  difficile  de  réaliser  ce  qui  est  le  grand  critérium 
du  droit  et  de  la  volonté  qu'a  une  réunion  d'hommes 
de  vivre  ensemble  et  de  se  garantir  mutuellement, 
je  veux  dire  une  puissante  force  armée.  L'auteur 
de  la  richesse  est  aussi  bien  celui  qui  la  garantit 
par  ses  armes  que  celui  qui  la  crée  par  son  travail. 
L'économie  politique,  uniquement  préoccupée  de  la 
création  de  la  richesse  par  le  travail,  n'a  jamais 
compris  la  féodalité,  laquelle  était  au  fond  tout 
aussi  légitime  que  la  constitution  de  l'armée  mo- 
derne. Les  ducs,  les  marquis,  les  comtes,  étaient 
au  fond  les  généraux,  les  colonels,  les  comman- 
dants d'une  Landwehr,  dont  les  appointements  con- 
sistaient e'i  terres  et  en  droits  seigneuriaux. 


34    RÉFORME  INTELLECTUELLE  ET  MORALE 


III 


Ainsi  la  tradition  d'une  politique  nationale  se  per- 
dait de  jour  en  jour.  Le  principe  du  goût  que  la  ma- 
jorité des  Français  a  pour  la  monarchie  étant  essen- 
tiellement matérialiste,  et  aussi  éloigné  que  possible 
de  ce  qui  peut  s'appeler  fidélité,  loyalisme,  amour  de 
ses  princes,  la  France,  tout  en  voulant  une  dynastie, 
se  montre  très-coulante  sur  le  choix  de  la  dynastie 
elle-même.  Le  règne  éphémère  mais  brillant  de  Napo- 
léon Ier  avait  suffi  pour  créer  un  titre  auprès  de  ce 
peuple,  étranger  à  toute  idée  de  légitimité  séculaire. 
Le  prince  Louis-Napoléon  se  présentant  en  1848 
comme  héritier  de  ce  titre,  et  paraissant  fait  exprès 
pour  tirer  la  France  d'un  état  qui  lui  est  antipathique 
et  dont  elle  s'exagérait  les  dangers,  la  France  le  sai- 
sit comme  une  bouée  de  sauvetage,  l'aida  dans  ses 
entreprises  les  plus  téméraires,  se  fit  complice  de 
ses  coups  d'État.  Pendant  près  de  vingt  ans,  les  fau- 
teurs du  10  décembre  purent  croire  qu'ils  avaient 
eu  raison.  La  France  développa  prodigieusement  ses 
ressources  intérieures.  Ce  fut  une  vraie  révélation. 
Grâce  à  l'ordre,  à  la  paix,  aux  traités  de  com- 


DE   LA   FBANCE.  35 

merce ,  Napoléon  III  apprit  à  la  France  sa  propre 
richesse.  L'abaissement  politique  intérieur  mécon- 
tentait une  fraction  intelligente  ;  le  reste  avait  trouvé 
ce  qu'il  voulait,  et  il  n'est  pas  douteux  que  le  règne 
de  Napoléon  III  restera  pour  certaines  classes  de  la 
nation  un  véritable  idéal.  Je  le  répète,  si  Napoléon  III 
eût  voulu  ne  pas  faire  la  guerre,  la  dynastie  des 
Bonapartes  était  fondée  pour  des  siècles.  Mais  telle 
est  la  faiblesse  d'un  état  dénué  de  base  morale, 
qu'un  jour  de  folie  suffit  pour  tout  perdre.  Comment 
l'empereur  ne  vit-il  pas  que  la  guerre  avec  l'Alle- 
magne était  une  épreuve  trop  forte  pour  un  pays 
aussi  affaibli  que  la  France?  Un  entourage  ignorant 
et  sans  sérieux,  conséquence  du  péché  d'origine  de 
la  monarchie  nouvelle ,  une  cour  où  il  n'y  avait 
qu'un  seul  homme  intelligent  (ce  prince  plein  d'es- 
prit et  connaissant  merveilleusement  son  siècle,  que 
la  fatalité  de  sa  destinée  laissa  presque  sans  auto- 
rité), rendaient  possibles  toutes  les  surprises,  tous 
les  malheurs. 

Pendant  que  la  fortune  publique,  en  effet,  prenait 
des  accroissements  inouïs,  pendant  que  le  paysan 
acquérait  par  ses  économies  des  richesses  qui  n'éle- 
vaient en  rien  son  état  intellectuel,  sa  civilité,  sa 
culture,  l'abaissement  de  toute  aristocratie  se  pro- 
duisait en   d'effrayantes  proportions;  la  moyenne 


30        RÉFORME    INTELLECTUELLE   ET    MORALE 

intellectuelle  du  public  descendait  étrangement.  Le 
nombre  et  la  valeur  des  hommes  distingués  qui  sor- 
taient de  la  nation  se  maintenaient,  augmentaient 
peut-être;  dans  plus  d'un  genre  de  mérite,  les  nou- 
veaux venus  ne  le  cédaient  à  aucun  des  noms  illustres 
des  générations  écloses  sous  un  meilleur  soleil  ;  mais 
l'atmosphère  s'appauvrissait;  on  mourait  de  froid. 
L'Université,  déjà  faible,  peu  éclairée,  était  systéma- 
tiquement affaiblie;  les  deux  seuls  bons  enseigne- 
ments qu'elle  possédât,  celui  de  l'histoire  et  celui  de 
la  philosophie,  furent  à  peu  près  supprimés.  L'École 
polytechnique,  l'École  normale  étaient  découronnées. 
Quelques  efforts  d'amélioration  qui  se  firent  à  partir 
de  4860  restèrent  incohérents  et  sans  suite.  Les 
hommes  de  bonne  volonté  qui  s'y  compromirent  ne 
furent  pas  soutenus.  Les  exigences  cléricales  aux- 
quelles on  se  soumettait  ne  laissaient  passer  qu'une 
inoffensive  médiocrité;  tout  ce  qui  était  un  peu  origi- 
nal se  voyait  condamné  à  une  sorte  de  bannissement 
dans  son  propre  pays.  Le  catholicisme  restait  la  seule 
force  organisée  en  dehors  de  l'État  et  confisquait  à 
son  profit  l'action  extérieure  de  la  France.  Paris  était 
envahi  par  l'étranger  viveur,  par  les  provinciaux, 
qui  n'y  encourageaient  qu'une  petite  presse  ridicule 
et  la  sotte  littérature,  aussi  peu  parisienne  que  pos- 
sible, du  nouveau  genre  bouffon.  Le  pays,  en  atten- 


DE   LA    FRANGE.  37 

dant,  s'enfonçait  dans  un  matérialisme  hideux.  N'ayant 
pas  de  noblesse  pour  lui  donner  l'exemple,  le  paysan 
enrichi,  content  de  sa  lourde  et  triviale  aisance,  ne 
savait  pas  vivre,  restait  gauche,  sans  idées.  Oves 
non  habentes  pastorem,  telle  était  la  France  :  un  feu 
sans  flamme  ni  lumière;  un  cœur  sans  chaleur;  un 
peuple  sans  prophètes  sachant  dire  ce  qu'il  sent; 
une  planète  morte,  parcourant  son  orbite  d'un  mou- 
vement machinal. 

La  corruption  administrative  n'était  pas  le  vol 
organisé,  comme  cela  s'est  vu  à  Naples,  en  Espagne; 
c'était  l'incurie ,  la  paresse ,  un  laisser  aller  universel, 
une  complète  indifférence  pour  la  chose  publique. 
Toute  fonction  était  devenue  une. sinécure,  un  droit 
cà  une  rente  pour  ne  rien  faire.  Avec  cela,  tout  le 
monde  était  inattaquable.  Grâce  à  une  loi  sur  la  diffa- 
mation qui  a  l'air  d'avoir  été  faite  pour  protéger  les 
moins  honorables  des  citoyens,  grâce  surtout  à 
l'universel  discrédit  où  la  presse  tomba  par  sa  véna- 
lité, une  prime  énorme  était  assurée  à  la  médio- 
crité et  à  la  malhonnêteté.  Celui  qui  hasardait 
quelque  critique  devenait  vite  un  être  à  part  et 
bientôt  un  homme  dangereux.  On  ne  le  persécutait 
pas;  cela  était  bien  inutile.  Tout  se  perdait  dans 
une  mollesse  générale,  dans  un  manque  complet 
d'attention  et  de  précision.  Quelques  hommes  d'esprit 


38        RÉFORME    INTELLECTUELLE   ET   MORALE 

et  de  cœur,  qui  donnaient  d'utiles  conseils,  étaient 
impuissants.  L'impertinence  vaniteuse  de  l'adminis- 
tration officielle,  persuadée  que  l'Europe  l'admirait 
et  l'enviait,  rendait  toute  observation  inutile  et  toute 
réforme  impossible. 

L'opposition  était-elle  plus  éclairée  que  le  gouver- 
nement? à  peine.  Les  orateurs  de  l'opposition  se  mon- 
traient, en  ce  qui  concerne  les  affaires  allemandes,  plus 
étourdis  encore  que  M.  Rouher.  En  somme,  l'opposi- 
tion ne  représentait  nullement  un  principe  supérieur 
de  moralité.  Étrangère  à  toute  idée  de  politique 
savante,  elle  ne  sortait  pas  de  l'ornière  du  super- 
ficiel radicalisme  français.  A  part  quelques  hommes 
de  valeur,  qu'on  s'étonne  de  voir. issus  d'une  source 
aussi  trouble  que  le  suffrage  parisien,  le  reste  n'était 
que  déclamation,  parti  pris  démocratique.  La  pro- 
vince valait  mieux  à  quelques  égards.  Des  besoins 
d'une  vie  locale  régulière,  d'une  sérieuse  décentra- 
lisation au  profit  de  la  commune,  du  canton,  du 
département,  le  désir  impérieux  d'élections  libres,  la 
volonté  arrêtée  de  réduire  le  gouvernement  au  strict 
nécessaire,  de  diminuer  considérablement  l'armée,  de 
supprimer  les  sinécures,  d'abolir  l'aristocratie  des 
fonctionnaires,  constituaient  un  programme  assez 
libéral,  quoique  mesquin,  puisque  le  fond  de  ce  pro- 
gramme était  de  payer  le  moins  possible ,  de  renoncer 


DE    LA    FRANGE.  39 

à  tout  ce  qui  peut  s'appeler  gloire,  force,  éclat.  De 
ces  vœux  accomplis,  fût  résulté  avec  le  temps  une 
petite  vie  provinciale,  matériellement  très-florissante, 
indifférente  à  l'instruction  et  à  la  culture  intellec- 
tuelle, assez  libre;  une  vie  de  bourgeois  aisés,  indé- 
pendants les  uns  des  autres,  sans  souci  de  la  science, 
de  l'art,  de  la  gloire,  du  génie;  une  vie,  je  le  répète, 
assez  semblable  à  la  vie  américaine,  sauf  la  diffé- 
rence des  mœurs  et  du  tempérament. 

Tel  était  l'avenir  de  la  France,  si  Napoléon  III 
n'eût  volontairement  couru  à  sa  ruine.  On  allait  à 
pleines  voiles  vers  la  médiocrité.  D'une  part,  les 
progrès  de  la  prospérité  matérielle  absorbaient  la 
bourgeoisie;  de  l'autre,  les  questions  sociales  étouf- 
faient complètement  les  questions  nationales  et 
patriotiques.  Ces  deux  ordres  de  questions  se  font  en 
quelque  sorte  équilibre;  l'avènement  des  unes  signale 
l'éclipsé  des  autres.  La  grande  amélioration  qui 
s'était  faite  dans  la  situation  de  l'ouvrier  était  loin 
d'être  favorable  à  son  amélioration  morale.  Le  peuple 
est  bien  moins  capable  que  les  classes  élevées  ou 
éclairées  de  résister  à  la  séduction  des  plaisirs  faciles, 
qui  ne  sont  sans  inconvénients  que  quand  on  est 
blasé  sur  leur  compte.  Pour  que  le  bien-être  ne 
démoralise  pas,  il  faut  y  être  habitué;  l'homme 
sans  éducation  s'abîme  vite  dans  le  plaisir,  le  prend 


40   RÉFORME  INTELLECTUELLE  ET  MORALE 

lourdement  au  sérieux,  ne  s'en  dégoûte  pas.  La 
moralité  supérieure  du  peuple  allemand  vient  de  ce 
qu'il  a  été  jusqu'à  nos  jours  très-maltraité.  Les 
politiques  qui  soutiennent  qu'il  faut  que  le  peuple 
souffre  pour  qu'il  soit  bon  n'ont  malheureusement 
pas  tout  à  fait  tort. 

Le  dirai-je?  notre  philosophie  politique  concourait 
au  même  résultat.  Le  premier  principe  de  notre 
morale,  c'est  de  supprimer  le  tempérament,  de  faire 
dominer  le  plus  possible  la  raison  sur  l'animalité; 
or  c'est  là  l'inverse  de  l'esprit  guerrier.  Quelle  pou- 
vait être  notre  règle  de  conduite,  à  nous  autres  libé- 
raux, qui  ne  pouvons  pas  admettre  le  droit  divin  en 
politique,  quand  nous  n'admettons  pas  le  surnaturel 
en  religion?  Un  simple  droit  humain,  un  compromis 
entre  le  rationalisme  absolu  de  Condorcet  et  du 
xvine  siècle,  ne  reconnaissant  que  le  droit  de  la  raison 
à  gouverner  l'humanité,  et  les  droits  résultant  de  l'his- 
toire. L'expérience  manquée  de  la  Révolution  nous  a 
guéris  du  culte  de  la  raison;  mais,  en  y  mettant  toute  la 
bonne  volonté  possible,  nous  n'avuns  pu  en  venir  au 
culte  de  la  force  ou  du  droit  fondé  sur  la  force,  qui  est 
le  résumé  de  la  politique  allemande.  Le  consentement 
des  diverses  parties  d'un  État  nous  paraît  Yultima 
ratio  de  l'existence  de  cet  État.  —  Tels  étaient  nos 
principes,  et  ils  avaient  deux  défauts  essentiels  :  le 


DE  LA  FRANCE.  41 

premier,  c'est  qu'il  se  trouvait  au  monde  des  gens 
qui  en  avaient  de  tout  autres,  qui  vivaient  des  dures 
doctrines  de  l'ancien  régime,  lequel  faisait  consister 
l'unité  de  la  nation  dans  les  droits  du  souverain, 
tandis  que  nous  nous  imaginions  que  le  xixe  siècle 
avait  inauguré  un  droit  nouveau,  le  droit  des  popu- 
lations ;  le  second  défaut,  c'est  que  ces  principes,  nous 
ne  réussîmes  pas  toujours  à  les  faire  prévaloir  chez 
nous.  Les  principes  que  je  disais  tout  à  l'heure  sont 
bien  des  principes  français,  en  ce  sens  qu'ils  sortent 
logiquement  de  notre  philosophie,  de  notre  révo- 
lution, de  notre  caractère  national  avec  ses  qualités  et 
ses  défauts.  Malheureusement,  le  parti  qui  les  pro- 
fesse n'est,  comme  tous  les  partis  intelligents,  qu'une 
minorité,  et  cette  minorité  a  été  trop  souvent  vaincue 
chez  nous.  L'expédition  de  Rome  a  été  la  plus  évi- 
dente dérogation  à  la  seule  politique  qui  pouvait  nous 
convenir.  La  tentative  de  nous  immiscer  dans  les 
affaires  allemandes  a  été  une  flagrante  inconséquence, 
et  celle-ci  ne  doit  pas  être  mise  uniquement  à  la 
charge  du  gouvernement  déchu  ;  l'opposition  n'avait 
cessé  d'y  pousser  depuis  Sadovva.  Ceux  qui  ont  tou- 
jours repoussé  la  politique  de  conquête  ont  le  droit 
de  dire:  «  Prendre  l'Alsace  malgré  elle  est  un  crime; 
la  céder  autrement  que  devant  une  nécessité  absolue 
serait  un  crime  aussi.  »  Mais  ceux  qui  ont  prêché 


42   RÉFORME  INTELLECTUELLE  ET  MORALE 

la  doctrine  des  frontières  naturelles  et  des  conve- 
nances nationales  n'ont  pas  le  droit  de  trouver  mau- 
vais qu'on  leur  fasse  ce  qu'ils  voulaient  faire  aux 
autres.  La  doctrine  des  frontières  naturelles  et  celle 
du  droit  des  populations  ne  peuvent  être  invoquées 
par  la  même  bouche,  sous  peine  d'une  évidente  con- 
tradiction. 

Ainsi  nous  nous  sommes  trouvés  faibles,  désavoués 
par  notre  propre  pays.  La  France  pouvait  se  désin- 
téresser de  toute  action  extérieure  comme  le  fit 
sagement  Louis- Philippe.  Dès  qu'elle  agissait  à 
l'étranger,  elle  ne  pouvait  servir  que  son  propre 
principe,  le  principe  des  nations  libres,  composées  de 
provinces  libres,  maîtresses  de  leurs  destinées.  C'est 
de  ce  point  de  vue  que  nous  vîmes  avec  sympathie 
la  guerre  d'Italie  de  l'empereur  Napoléon  III,  même 
à  quelques  égards  la  guerre  de  Crimée,  et  surtout 
l'aide  qu'il  donna  à  la  formation  d'une  Allemagne  du 
Nord  autour  de  la  Prusse.  Nous  crûmes  un  moment 
que  notre  rêve  allait  se  réaliser,  c'est-à-dire  l'union 
politique  et  intellectuelle  de  l'Allemagne,  de  l'An- 
gleterre et  de  la  France,  constituant  à  elles  trois  une 
force  directrice  de  l'humanité  et  de  la  civilisation, 
faisant  digue  à  la  Russie,  ou  plutôt  la  dirigeant  dans 
sa  voie  et  l'élevant.  Hélas  !  que  faire  avec  un  esprit 
étrange  et  inconsistant?  La  guerre  d'Italie  eut  pour 


DE  LA  FRANCE.  43 

contre-partie  l'occupation  prolongée  de  Rome,  néga- 
tion complète  de  tous  les  principes  français;  la 
guerre  de  Grimée,  qui  n'eût  été  légitime  que  si  elle 
avait  abouti  à  émanciper  les  bonnes  populations 
tenues  dans  la  sujétion  par  la  Turquie,  n'eut  pour 
résultat  que  de  fortifier  le  principe  ottoman  ;  l'expé- 
dition du  Mexique  fut  un  défi  jeté  à  toute  idée  libé- 
rale. Les  titres  réels  qu'on  s'était  acquis  à  la  recon- 
naissance de  l'Allemagne,  on  les  perdit  en  prenant 
après  Sadowa  une  attitude  de  mauvaise  humeur  et 
de  provocation. 

Il  est  injuste,  disons-le  encore,  de  rejeter  toutes 
ces  fautes  sur  le  compte  du  dernier  régime,  et  un 
des  tours  les  plus  dangereux  que  pourrait  prendre 
l'amour-propre  national  serait  de  s'imaginer  que 
nos  malheurs  n'ont  eu  pour  cause  que  les  fautes  de 
Napoléon  III,  si  bien  que,  Napoléon  III  une  fois 
écarté,  la  victoire  et  le  bonheur  devraient  nous 
revenir.  La  vérité  est  que  toutes  nos  faiblesses 
eurent  une  racine  plus  profonde,  une  racine  qui  n'a 
nullement  disparu,  la  démocratie  mal  entendue.  Un 
pays  démocratique  ne  peut  être  bien  gouverné,  bien 
administré,  bien  commandé.  La  raison  en  est  simple. 
Le  gouvernement,  l'administration,  le  commande- 
ment sont  dans  une  société  le  résultat  d'une  sélection 
qui  tire  de  la  masse  un  certain  nombre  d'individus 


U        REFORME  INTELLECTUELLE  ET  MORALE 

qui  gouvernent,  administrent,  commandent.  Cette 
sélection  peut  se  faire  de  quatre  manières  qui  ont 
été  appliquées  tantôt  isolément,  tantôt  concurrem- 
ment dans  diverses  sociétés  :  1°  par  la  naissance; 
2°  par  le  tirage  au  sort;  3°  par  l'élection  populaire; 
!x°  par  les  examens  et  les  concours. 

Le  tirage  au  sort  n'a  guère  été  appliqué  qu'à 
Athènes  et  à  Florence,  c'est-à-dire  dans  les  deux 
seules  villes  où  il  y  ait  eu  un  peuple  d'aristocrates, 
un  peuplé  donnant  par  son  histoire,  au  milieu  des 
plus  étranges  écarts,  le  plus  fin  et  le  plus  charmant 
spectacle.  Il  est  clair  que  dans  nos  sociétés,  qui  res- 
semblent à  de  vastes  Scythies,  au  milieu  desquelles 
les  cours,  les  grandes  villes,  les  universités  repré- 
sentent des  espèces  de  colonies  grecques,  un  tel 
mode  de  sélection  amènerait  des  résultats  absurdes; 
il  n'est  pas  besoin  de  s'y  arrêter. 

Le  système  des  examens  et  des  concours  n'a  été 
appliqué  en  grand  qu'en  Chine.  Il  y  a  produit  une 
sénilité  générale  et  incurable.  Nous  avons  été  nous- 
mêmes  assez  loin  dans  ce  sens,  et  ce  n'est  pas  là  une 
des  moindres  causes  de  notre  abaissement. 

Le  système  de  l'élection  ne  peut  être  pris  comme 
base  unique  d'un  gouvernement.  Appliquée  au  com- 
mandement militaire,  en  particulier,  l'élection  est 
une  sorte  de  contradiction,   la  négation  même  du 


DE  LA  FRANCE.  45 

commandement,  puisque,  dans  les  choses  militaires, 
le  commandement  est  absolu  ;  or  l'élu  ne  commande 
jamais  absolument  à  son  électeur.  Appliquée  au  choix 
île  la  personne  du  souverain,  l'élection  encourage  le 
charlatanisme,  détruit  d'avance  le  prestige  de  l'élu, 
j'oblige  à  s'humilier  devant  ceux  qui  doivent  lui 
obéir.  A  plus  forte  raison  ces  objections  s'appliquent- 
elles  si  le  suffrage  est  universel.  Appliqué  au  choix 
des  députés,  le  suffrage  universel  n'amènera  jamais, 
tant  qu'il  sera  direct,  que  des  choix  médiocres.  Il 
est  impossible  d'en  faire  sortir  une  chambre  haute, 
une  magistrature,  ni  même  un  bon  conseil  départe- 
mental ou  municipal.  Essentiellement  borné,  le  suf- 
frage universel  ne  comprend  pas  la  nécessité  de  la 
science,  la  supériorité  du  noble  et  du  savant.  Il  ne 
peut  être  bon  qu'à  former  un  corps  de  notables,  et 
encore  à  condition  que  l'élection  se  fasse  dans  une 
forme  que  nous  spécifierons  plus  tard. 

Il  est  incontestable  que,  s'il  fallait  s'en  tenir  à  un 
moyen  de  sélection  unique,  la  naissance  vaudrait 
mieux  que  l'élection.  Le  hasard  de  la  naissance  est 
moindre  que  le  hasard  du  scrutin.  La  naissance  en- 
traîne d'ordinaire  des  avantages  d'éducation  et  quel- 
quefois une  certaine  supériorité  de  race.  Quand  il 
s'agit  de  la  désignation  du  souverain  et  des  chefs 
militaires,  le  critérium  de  la  naissance  s'impose 


46   RÉFORME  INTELLECTUELLE  ET  MORALE 

presque  nécessairement.  Ce  critérium,  après  tout, 
ne  blesse  que  le  préjugé  français,  qui  voit  dans  la 
fonction  une  rente  à  distribuer  au  fonctionnaire 
bien  plus  qu'un  devoir  public.  Ce  préjugé  est  l'in- 
verse du  vrai  principe  de  gouvernement,  lequel 
ordonne  de  ne  considérer  dans  le  choix  du  fonction- 
naire que  le  bien  de  l'État  ou,  en  d'autres  termes, 
la  bonne  exécution  de  la  fonction.  Nul  n'a  droit  à 
une  place  ;  tous  ont  droit  que  les  places  soient  bien 
remplies.  Si  l'hérédité  de  certaines  fonctions  était 
un  gage  de  bonne  gestion,  je  n'hésiterais  pas  à  con- 
seiller pour  ces  fonctions  l'hérédité. 

On  comprend  maintenant  comment  la  sélection  du 
commandement,  qui,  jusqu'à  la  fin  du  xvne  siècle, 
s'est  faite  si  remarquablement  en  France,  est  main- 
tenant si  abaissée,  et  a  pu  produire  ce  corps  de  gou- 
vernants, de  ministres,  de  députés,  de  sénateurs, 
de  maréchaux,  de  généraux,  d'administrateurs  que 
nous  avions  au  mois  de  juillet  de  l'année  dernière,  et 
qu'on  peut  regarder  comme  un  des  plus  pauvres 
personnels  d'hommes  d'État  que  jamais  pays  ait  vus 
en  fonction.  Tout  cela  venait  du  suffrage  universel, 
puisque  l'empereur,  source  de  toute  initiative,  et  le 
Corps  législatif,  seul  contre-poids  aux  initiatives  de 
l'empereur,  en  venaient.  Ce  misérable  gouvernement 
était  bien  le  résultat  de  la  démocratie;  la  France 


DE  LA  FRANCE.  47 

l'avait  voulu,  l'avait  tiré  de  ses  entrailles.  La  France 
du  suffrage  universel  n'en  aura  jamais  de  beaucoup 
meilleur.  Il  serait  contre  nature  qu'une  moyenne 
intellectuelle  qui  atteint  à  peine  celle  d'un  homme 
ignorant  et  borné  se  fît  représenter  par  un  corps  de 
gouvernement  éclairé,  brillant  et  fort.  D'un  tel  pro- 
'  cédé  de  sélection,  d'une  démocratie  aussi  mal  enten- 
due ne  peut  sortir  qu'un  complet  obscurcissement  de 
la  conscience  d'un  pays.  Le  collège  grand  électeur 
formé  par  tout  le  monde  est  inférieur  au  plus  mé- 
diocre souverain  d'autrefois;  la  cour  de  Versailles 
valait  mieux  pour  les  choix  des  fonctionnaires  que  le 
suffrage  universel  d'aujourd'hui  ;  ce  suffrage  produira 
un  gouvernement  inférieur  à  celui  du  xviir9  siècle 
à  ses  plus  mauvais  jours. 

Un  pays  n'est  pas  la  simple  addition  des  individus 
qui  le  composent;  c'est  une  âme,  une  conscience,  une 
personne,  une  résultante  vivante.  Cette  âme  peut  rési- 
der en  un  fort  petit  nombre  d'hommes;  il  vaudrait 
mieux  que  tous  pussent  y  participer  ;  mais  ce  qui  est 
indispensable,  c'est  que,  par  la  sélection  gouverne- 
mentale, se  forme  une  tête  qui  veille  et  pense  pen- 
dant que  le  reste  du  pays  ne  pense  pas  et  ne  sent 
guère.  Or  la  sélection  française  est  la  plus  faible  de 
toutes.  Avec  son  suffrage  universel  non  organisé, 
livré  au  hasard,  la  France  ne  peut  avoir  qu'une  tête 


48   RÉFORME  INTELLECTUELLE  ET  MORALE 

sociale  sans  intelligence  ni  savoir,  sans  prestige  ni 
autorité.  La  France  voulait  la  paix,  et  elle  a  si  sotte- 
ment choisi  ses  mandataires  qu'elle  a  été  jetée  dans 
la  guerre.  La  chambre  d'un  pays  ultra-pacifique  a 
voté  d'enthousiasme  la  guerre  la  plus  funeste.  Quel- 
ques braillards  de  carrefour,  quelques  journalistes 
imprudents  ont  pu  passer  pour  l'expression  de  l'opi- 
nion de  la  nation.  Il  y  a  en  France  autant  de  gens  de 
cœur  et  de  gens  d'esprit  que  dans  aucun  autre  pays  ; 
mais  tout  cela  n'est  pas  mis  en  valeur.  Un  pays 
qui  n'a  d'autre  organe  que  le  suffrage  universel 
direct  est  dans  son  ensemble,  quelle  que  soit  la 
valeur  des  hommes  qu'il  possède,  un  être  ignorant, 
sot,  inhabile  à  trancher  sagement  une  question  quel- 
conque. Les  démocrates  se  montrent  bien  sévères 
pour  l'ancien  régime,  qui  amenait  souvent  au  pou- 
voir des  souverains  incapables  ou  méchants.  Sûre- 
ment les  États  qui  font  résider  la  conscience  natio- 
nale dans  une  famille  royale  et  son  entourage  ont  des 
hauts  et  des  bas;  mais  prenons  dans  son  ensemble 
la  dynastie  capétienne,  qui  a  régné  près  de  neuf  cents 
ans  ;  pour  quelques  périodes  de  baisse  au  xive,  au 
xvie,  au  xviii6  siècle,  quelles  admirables  séries  au  xne, 
au  xme,  au  xvne  siècle,  de  Louis  le  Jeune  à  Phi- 
lippe le  Bel,  de  Henri  IV  à  la  deuxième  moitié  du 
règne  de  Louis  XIV  !  Il  n'y  a  pas  de  système  électif 


DE    LA  FRANCE.  49 

qui  puisse  donner  une  représentation  comme  celle-là. 
L'homme  le  plus  médiocre  est  supérieur  à  la  résul- 
tante collective  qui  sort  de  trente-six  millions  d'indi- 
vidus, comptant  chacun  pour  une  unité.  Puisse  l'ave- 
nir me  donner  tort!  Mais  on  peut  craindre  qu'avec  des 
ressources  infinies  de  courage,  de  bonne  volonté,  et 
même  d'intelligence,  la  France  ne  s'étouffe  comme 
un  feu  mal  disposé.  L'égoïsme,  source  du  socialisme, 
la  jalousie,  source  delà  démocratie,  ne  feront  jamais 
qu'une  société  faible ,  incapable  de  résister  à  de 
puissants  voisins.  Une  société  n'est  forte  qu'à  la 
condition  de  reconnaître  le  fait  des  supériorités  natu- 
relles, lesquelles  au  fond  se  réduisent  à  une  seule, 
celle  de  la  naissance,  puisque  la  supériorité  intellec- 
tuelle et  morale  n'est  elle-même  que  la  supériorité 
d'un  germe  de  vie  éclos  dans  des  conditions  parti- 
culièrement favorisées. 


IV 


Si  nous  eussions  été  seuls  au  monde  ou  sans 
voisins,  nous  aurions  pu  continuer  indéfiniment 
notre  décadence  et  même  nous  y  complaire;  mais 
nous  n'étions  pas  seuls  au  monde»  Notre  passé  de 


50    RÉFORME  INTELLECTUELLE  ET  MORALE 

gloire  et  d'empire  venait  comme  un  spectre  troubler 
notre  fête.  Celui  dont  les  ancêtres  ont  été  mêlés  à 
de  grandes  luttes  n'est  pas  libre  de  mener  une  vie 
paisible  et  vulgaire  ;  les  descendants  de  ceux  que 
ses  pères  ont  tués  viennent  sans  cesse  le  réveillei 
dans  sa  bourgeoise  félicité  et  lui  porter  l'épée  au 
front. 

Toujours  légère  et  inconsidérée,  la  France  avait  è 
la  lettre  oublié  qu'elle  avait  insulté  il  y  a  un  demi- 
siècle  la  plupart  des  nations  de  l'Europe,  et  en  parti- 
culier la  race  qui  offre  en  tout  le  contraire  de  nos 
qualités  et  de  nos  défauts.  La  conscience  française 
est  courte  et  vive  ;  la  conscience  allemande  est  longue 
tenace  et  profonde.  Le  Français  est  bon,  étourdi;  i 
oublie  vite  le  mal  qu'il  a  fait  et  celui  qu'on  lui  a  fait 
l'Allemand  est  rancunier,  peu  généreux;  il  comprenc 
médiocrement  la  gloire,  le  point  d'honneur;  il  n< 
connaît  pas  le  pardon .  Les  revanches  de  1814  e 
de  1815  n'avaient  pas  satisfait  l'énorme  haine  qu< 
les  guerres  funestes  de  l'Empire  avaient  allumée  dan 
le  cœur  de  l'Allemagne.  Lentement,  savamment,  elh 
préparait  la  vengeance  d'injures  qui  pour  nous  étaien 
des  faits  d'un  autre  âge,  avec  lequel  nous  ne  nou 
sentions  aucun  lien  et  dont  nous  ne  croyions  nulle- 
ment porter  la  responsabilité. 

Pendant  que  nous  descendions  insouciants  la  penti 


DE   LA   FRANCE.  51 

d'un  matérialisme  inintelligent  ou  d'une  philosophie 
trop  généreuse,  laissant  presque  se  perdre  tout  sou- 
venir d'esprit  national  (sans  songer  que  notre  état 
social  était  si  peu  solide  qu'il  suffisait  pour  tout 
perdre  du  caprice  de  quelques  hommes  imprudents), 
un  tout,  autre  esprit,  le  vieil  esprit  de  ce  que  nous 
appelons  l'ancien  régime,  vivait  en  Prusse,  et  à 
beaucoup  d'égards  en  Russie.  L'Angleterre  et  le 
reste  de  l'Europe,  ces  deux  pays  exceptés,  étaient 
engagés  dans  la  même  voie  que  nous,  voie  de  paix, 
d'industrie,  de  commerce,  présentée  par  l'école  des 
économistes  et  par  la  plupart  des  hommes  d'État 
comme  la  voie  même  de  la  civilisation.  Mais  il  y  avait 
deux  pays  où  l'ambition  dans  le  sens  d'autrefois , 
l'envie  de  s'agrandir,  la  foi  nationale,  l'orgueil  de 
race  duraient  encore.  La  Russie,  par  ses  instincts 
profonds,  par  son  fanatisme  à  la  fois  religieux  et 
politique,  conservait  le  feu  sacré  des  temps  anciens, 
ce  qu'on  trouve  bien  peu  chez  un  peuple  usé  comme 
le  nôtre  par  l'égoïsme,  c'est-à-dire  la  prompte 
disposition  à  se  faire  tuer  pour  une  cause  à  laquelle 
ne  se  rattache  aucun  intérêt  personnel.  En  Prusse, 
une  noblesse  privilégiée,  des  paysans  soumis  à  un 
régime  quasi-féodal,  un  esprit  militaire  et  nationa 
poussé  jusqu'à  la  rudesse,  une  vie  dure,  une  cer- 
taine pauvreté  générale,   avec  un  peu  de  jalousie 


52   RÉFORME  INTELLECTUELLE  ET  MORALE 

contre  les  peuples  qui  mènent  une  vie  plus  douce, 
maintenaient  les  conditions  qui  ont  été  jusqu'ici  la 
force  des  nations.  Là,  l'état  militaire,  chez  nous 
déprécié  ou  considéré  comme  synonyme  d'oisiveté  et 
de  vie  désœuvrée ,  était  le  principal  titre  d'honneur, 
une  sorte  de  carrière  savante.  L'esprit  allemand 
avait  appliqué  à  l'art  de  tuer  la  puissance  de  ses 
méthodes.  Tandis  que,  de  ce  côté  du  Rhin,  tous  nos 
efforts  consistaient  à  extirper  les  souvenirs  selon 
nous  néfastes  du  premier  empire ,  le  vieil  esprit  des 
Blucher,  des  Scharnhorst  vivait  là  encore.  Chez  nous, 
le  patriotisme  se  rapportant  aux  souvenirs  mili- 
taires était  ridiculisé  sous  le  nom  de  chauvinisme  ; 
là-bas,  tous  sont  ce  que  nous  appelons  des  chau- 
vins, et  s'en  font  gloire.  La  tendance  du  libéralisme 
français  était  de  diminuer  l'État  au  profit  de  la  liberté 
individuelle;  l'État  en  Prusse  était  bien  plus  tyran- 
nique  qu'il  ne  le  fut  jamais  chez  nous;  le  Prussien , 
élevé,  dressé,  moralisé,  instruit,  enrégimenté,  tou- 
jours surveillé  par  l'État,  était  bien  plus  gouverné 
(mieux  gouverné  aussi  sans  doute)  que  nous  ne  le 
fûmes  jamais,  et  ne  se  plaignait  pas.  Ce  peuple 
est  essentiellement  monarchique  ;  il  n'a  nul  besoin 
d'égalité;  il  a  des  vertus,  mais  des  vertus  de  classes. 
Tandis  que  parmi  nous  un  même  type  d'honneur  est 
l'idéal  de  tous,  en  Allemagne,  le  noble,  le  bourgeois, 


DE   LA  FRANCE.  53 

le  professeur,  le  paysan,  l'ouvrier,  ont  leur  formule 
particulière  du  devoir;  les  devoirs  de  l'homme,  les 
droits  de  l'homme  sont  peu  compris;  et  c'est  là  une 
grande  force,  car  l'égalité  est  la  plus  grande  cause 
d'affaiblissement  politique  et  militaire  qu'il  y  ait. 
Joignez-y  la  science,  la  critique,  l'étendue  et  la  pré- 
cision de  l'esprit,  toutes  qualités  que  développe  au 
plus  haut  degré  l'éducation  prussienne,  et  que  notre 
éducation  française  oblitère  ou  ne  développe  pas  ; 
joignez-y  surtout  les  qualités  morales  et  en  particu- 
lier la  qualité  qui  donne  toujours  la  victoire  à  une 
race  sur  les  peuples  qui  l'ont  moins,  la  chasteté1,  et 
vous  comprendrez  que,  pour  quiconque  a  un  peu  de 
philosophie  de  l'histoire  et  a  compris  ce  que  c'est 
que  la  vertu  des  nations,  pour  quiconque  a  lu  les  deux 
beaux  traités  de  Plutarque,  De  la  vertu  et  de  la 
fortune  d'Alexandre,  De  la  vertu  et  de  la  fortune  des 
Romains,  il  ne  pouvait  y  avoir  de  doute  sur  ce  qui  se 
préparait.  Il  était  facile  de  voir  que  la  révolution 
française,  faiblement  arrêtée  un  moment  par  les 
événements  de  1814  et  de  1815,  allait  une  seconde 
fois  voir  se  dresser  devant  elle  son  éternelle  ennemie, 
la  race  germanique  ou  plutôt  slavo- germanique  du 

1.  Les  femmes  comptent  en  France  pour  une  part  énorme 
du  mouvement  social  et  politique;  en  Prusse,  elles  comptent 
pour  infiniment  moins. 


54   RÉFORME  INTELLECTUELLE  ET  MORALE 

Nord,  en  d'autres  termes,  la  Prusse,  demeurée  pays 
d'ancien  régime,  et  ainsi  préservée  du  matérialisme 
industriel,  économique,  socialiste,  révolutionnaire, 
qui  a  dompté  la  virilité  de  tous  les  autres  peuples. 
La  résolution  fixe  de  l'aristocratie  prussienne  de 
vaincre  la  révolution  française  a  eu  ainsi  deux  phases 
distinctes,  l'une  de  1792  à  1815,  l'autre  de  1848  à 
1871,  toutes  deux  victorieuses,  et  il  en  sera  proba- 
blement encore  ainsi  à  l'avenir,  à  moins  que  la  révo- 
lution ne  s'empare  de  son  ennemi  lui-même,  ce  à 
quoi  l'annexion  de  l'Allemagne  à  la  Prusse  fournira 
de  grandes  facilités,  mais  non  encore  pour  un  avenir 
immédiat. 

La  guerre  est  essentiellement  une  chose  d'ancien 
régime.  Elle  suppose  une  grande  absence  de  réflexion 
égoïste,  puisque,  après  la  victoire,  ceux  qui  ont  le 
plus  contribué  à  la  faire  remporter,  je  veux  dire  les 
morts,  n'en  jouissent  pas;  elle  est  le  contraire  de 
ce  manque  d'abnégation,  de  cette  âpreté  dans  la 
revendication  des  droits  individuels,  qui  est  l'esprit 
de  notre  moderne  démocratie.  Avec  cet  esprit-là  il 
n'y  a  pas  de  guerre  possible.  La  démocratie  est 
le  plus  fort  dissolvant  de  l'organisation  militaire. 
L'organisation  militaire  est  fondée  sur  la  discipline; 
la  démocratie  est  la  négation  de  la  discipline.  L'Alle- 
magne a  bien  son  mouvement  démocratique;  mais  ce 


DE   LA  FRANCE.  55 

mouvement  est  subordonné  au  mouvement  patrio- 
tique national.  La  victoire  de  l'Allemagne  ne  pou- 
vait donc  manquer  d'être  complète;  car  une  force 
organisée  bat  toujours  une  force  non  organisée, 
même  numériquement  supérieure.  La  victoire  de 
l'Allemagne  a  été  la  victoire  de  l'homme  discipliné 
sur  celui  qui  ne  l'est  pas,  de  l'homme  respectueux, 
soigneux,  attentif,  méthodique  sur  celui  qui  ne  l'est 
pas;  c'a  été  la  victoire  de  la  science  et  de  la  raison; 
mais  c'a  été  en  même  temps  la  victoire  de  l'ancien 
régime,  du  principe  qui  nie  la  souveraineté  du  peuple 
et  le  droit  des  populations  à  régler  leur  sort.  Ces  der- 
nières idées,  loin  de  fortifier  une  race,  la  désarment, 
la  rendent  impropre  à  toute  action  militaire,  et,  pour 
comble  de  malheur ,  elles  ne  la  préservent  pas  de  se 
remettre  entre  les  mains  d'un  gouvernement  qui 
lui  fasse  faire  les  plus  grandes  fautes.  L'acte  incon- 
cevable du  mois  de  juillet  1870  nous  jeta  dans  un 
gouffre.  Tous  les  germes  putrides  qui  eussent  amené 
sans  cela  une  lente  consomption  devinrent  un  accès 
pernicieux;  tous  les  voiles  se  déchirèrent;  des 
défauts  de  tempérament  qu'on  ne  faisait  que  soup- 
çonner apparurent  d'une  manière  sinistre. 

Une  maladie  ne  va  jamais  seule;  car  un  corps 
affaibli  n'a  plus  la  force  de  comprimer  les  causes  de 
destruction  qui    sont  toujours  à  l'état  latent   dans 


5G        RÉFORME  INïELLEC    UELLE   ET  MORALE 

l'organisme,  et  que  l'état  de  santé  empêche  de  faire 
éruption.  L'horrible  épisode  de  la  Commune  est 
venu  montrer  une  plaie  sous  la  plaie,  un  abîme  au- 
dessous  de  l'abîme.  Le  18  mars  1871  est,  depuis 
mille  ans^  le  jour  où  la  conscience  française  a  été  le 
plus  bas.  Nous  doutâmes  un  moment  si  elle  se  refor- 
merait, si  la  force  vitale  de  ce  grand  corps,  atteinte 
au  point  même  du  cerveau  où  réside  le  sensorium 
commune,  serait  suffisante  pour  l'emporter  sur  la 
pourriture  qui  tendait  à  l'envahir.  L'œuvre  des  Capé- 
tiens parut  compromise,  et  on  put  croire  que  la  future 
formule  philosophique  de  notre  histoire  clorait  en 
1871  le  grand  développement  commencé  par  les 
ducs  de  France  au  ixe  siècle.  Il  n'en  a  pas  été  ainsi. 
La  conscience  française,  quoique  frappée  d'un  coup 
terrible,  s'est  retrouvée  elle-même  ;  elle  est  sortie  en 
trois  ou  quatre  jours  de  son  évanouissement.  La 
France  s'est  reprise  à  la  vie,  le  cadavre  que  les  vers 
déjà  se  disputaient  a  retrouvé  sa  chaleur  et  son  mou- 
vement. Dans  quelles  conditions  va  se  produire  cette 
existence  d'outre-tombe?  Sera-ce  le  court  éclair  de  la 
vie  d'un  ressuscité?  La  France  va-t-elle  reprendre 
un  chapitre  interrompu  de  son  histoire?  Ou  bien  va- 
t-elle  entrer  dans  une  phase  entièrement  nouvelle  de 
ses  longues  et  mystérieuses  destinées?  Quels  sont 
les  vœux  qu'un  bon  Français  peut  former  en  de  telles 


DE   LA   FRANGE.  57 

circonstances?  quels  sont  les  conseils  qu'il  peut  don- 
ner à  son  pays?  Nous  allons  essayer  de  le  dire,  non 
avec  cette  assurance  qui  serait  en  de  pareils  jours 
l'indice  d'un  esprit  bien  superficiel,  mais  avec  cette 
réserve  qui  fait  une  large  part  aux  hasards  de  tous 
les  jours  et  aux  incertitudes  de  l'avenir. 


DEUXIEME    PARTIE 


LES   REMÈDES 


Une  chose  connue  de  tout  le  monde  est  la  faci- 
lité avec  laquelle  notre  pays  se  réorganise.  Des 
faits  récents  ont  prouvé  combien  la  France  a  été 
peu  atteinte  dans  sa  richesse.  Quant  aux  pertes 
d'hommes,  s'il  était  permis  de  parler  d'un  pareil  sujet 
avec  une  froideur  qui  a  l'air  cruel,  je  dirais  qu'elles 
sont  à  peine  sensibles.  Une  question  se  pose  donc  à 
tout  esprit  réfléchi.  Que  va  faire  la  France?  Ya-t-elle 
se  remettre  sur  la  pente  d'affaiblissement  national  et 
de  matérialisme  politique  où  elle  était  engagée  avant 
la  guerre  de  1870,  ou  bien  va-t-elle  réagir  énergi- 
quement  contre  la  conquête  étrangère,  répondre  à 
l'aiguillon  qui  l'a  piquée  au  vif,  et,  comme  l'Alle- 
magne de  1807,  prendre  dans  sa  défaite  le  point  de 
départ  d'une  ère  de  rénovation? — La  France  est  très- 
oublieuse.  Si  la  Prusse  n'avait  pas  exigé  de  cessions 


RÉFORME  INTELLECTUELLE  DE  LA  FRANCE.  59 

territoriales,  je  n'hésiterais  pas  à  répondre  que  le  mou- 
vement industriel,  économique,  socialiste,  eût  repris 
son  cours;  les  pertes  d'argent  eussent  été  réparées 
au  bout  de  quelques  années;  le  sentiment  de  la 
gloire  militaire  et  de  la  vanité  nationale  se  fût  perdu 
de  plus  en  plus.  Oui,  l'Allemagne  avait  entre  les  mains 
après  Sedan  le  plus  beau  rôle  de  l'histoire  du  monde. 
En  restant  sur  sa  victoire,  en  ne  faisant  violence  à 
aucune  partie  de  la  population  française,  elle  en- 
terrait la  guerre  pour  l'éternité,  autant  qu'il  est  per- 
mis de  parler  d'éternité,  quand  il  s'agit  des  choses 
humaines.  Elle  n'a  pas  voulu  de  ce  rôle;  elle  a  pris 
violemment  deux  millions  de  Français,  dont  une 
très-petite  fraction  peut  être  supposée  consentante  à 
une  telle  séparation.  Il  est  clair  que  tout  ce  qui 
reste  de  patriotisme  français  n'aura  de  longtemps 
qu'un  objectif,  regagner  les  provinces  perdues.  Ceux 
même  qui  sont  philosophes  avant  d'être  patriotes  ne 
pourront  être  insensibles  au  cri  de  deux  millions 
d'hommes,  que  nous  avons  été  obligés  de  jeter  à  la 
mer  pour  sauver  le  reste  des  naufragés,  mais  qui 
étaient  liés  avec  nous  pour  la  vie  et  pour  la  mort.  La 
France  a  donc  là  une  pointe  d'acier  enfoncée  en  sa 
chair,  qui  ne  la  laissera  plus  dormir.  Mais  quelle 
voie  va-t-elle  suivre  dans  l'œuvre  de  sa  réforme?  En 
quoi  sa  renaissance  ressemblera-t-elleàtant  d'autres 


60    RÉFORME  INTELLECTUELLE  ET  MORALE 

tentatives  de  résurrection  nationale?  Quelle  y  sera  la 
part  de  l'originalité  française?  C'est  ce  qu'il  faut 
rechercher,  en  tenant  a  priori  pour  probable  qu'une 
conscience  aussi  impressionnable  que  la  conscience 
française  aboutira,  sous  l'étreinte  de  circonstances 
uniques,  aux  manifestations  les  plus  inattendues. 


11  existe  un  modèle  excellent  de  la  manière  dont 
une  nation  peut  se  relever  des  derniers  désastres. 
C'est  la  Prusse  elle-même  qui  nous  l'a  donné,  et  elle 
ne  peut  nous  reprocher  de  suivre  son  exemple.  Que 
fit  la  Prusse  après  la  paix  de  Tilsitt?  Elle  se  résigna, 
se  recueillit.  Le  territoire  qui  lui  restait  était  tout  au 
plus  le  cinquième  de  ce  qui  nous  reste  ;  ce  territoire 
était  le  plus  pauvre  de  l'Europe,  et  les  conditions 
militaires  qui  lui  étaient  faites  semblaient  de  nature 
à  le  condamner  pour  jamais  à  l'impuissance.  Il  y 
avait  de  quoi  décourager  un  patriotisme  moins  âpre. 
La  Prusse  s'organisa  silencieusement;  loin  de  chasser 
sa  dynastie,  elle  se  serra  autour  d'elle,  adora  son 
roi  médiocre,  sa  reine  Louise,  qui  pourtant  avait  été 
une   des  causes  immédiates  de  la  guerre.  Toutes 


DE    LA   FRANCE.  61 

les  capacités  de  la  nation  furent  appelées;  Stein 
dirigea  tout  avec  son  ardeur  concentrée.  La  réforme 
de  l'armée  fut  un  chef-d'œuvre  d'étude  et  de 
réflexion;  l'université  de  Berlin  fut  le  centre  de 
la  régénération  de  l'Allemagne;  une  collaboration 
cordiale  fut  demandée  aux  savants,  aux  philoso- 
phes, qui  ne  mirent  qu'une  condition  à  leur  con- 
cours, celle  qu'ils  mettent  et  doivent  mettre  tou- 
jours, leur  liberté.  De  ce  sérieux  travail  poursuivi 
pendant  cinquante  ans,  la  Prusse  sortit  la  première 
nation  de  l'Europe.  Sa  régénération  eut  une  solidité 
que  ne  saurait  donner  la  simple  vanité  patriotique, 
elle  eut  une  base  morale  ;  elle  fut  fondée  sur  l'idée 
du  devoir,  sur  la  fierté  que  donne  le  malheur  no- 
blement supporté. 

Il  est  clair  que,  si  la  France  voulait  imiter  son 
exemple,  elle  serait  prête  en  moins  de  temps.  Si  le 
mal  de  la  France  venait  d'un  épuisement  profond,  il 
n'y  aurait  rien  à  faire  ;  mais  tel  n'est  pas  le  cas  ;  les 
ressources  sont  immenses  ;  il  s'agit  de  les  organiser. 
Il  est  incontestable  aussi  que  les  circonstances  nous 
viendraient  en  aide.  «  La  figure  de  ce  monde 
passe,  »  dit  l'Écriture.  Certaines  personnes  mour- 
ront ;  les  difficultés  intérieures  de  l'Allemagne  revien- 
dront; le  parti  catholique  et  le  parti  démocratique 
des  deux  Internationales,  comme  on  dit  en  Prusse) 


62   RÉFORME  INTELLECTUELLE  ET  MORALE 

créeront  à  M.  de  Bismark  et  à  ses  successeurs  de 
perpétuelles  difficultés  ;  il  faut  songer  que  l'unité 
de  l'Allemagne  n'est  nullement  encore  l'unité  de  la 
France;  il  y  a  des  parlements  à  Dresde,  à  Munich,  à 
Stuttgard;  qu'on  se  figure  Louis  XIV  dans  de  pareilles 
conditions.  En  Prusse,  la  rivalité  du  parti  féodal  et  du 
parti  libéral,  habilement  conjurée  par  M.  de  Bis- 
mark, éclatera  ;  le  rayonnement  fécond  et  pacifique 
du  germanisme  s'arrêtera.  Le  facteur  de  la  con- 
science slave,  c'est  la  conscience  allemande;  la 
conscience  des  Slaves  grandira  et  s'opposera  de  plus 
en  plus  à  celle  des  Allemands  ;  l'inconvénient  qu'il  y 
a  pour  un  État  à  détenir  des  pays  malgré  eux  se 
révélera  de  plus  en  plus;  la  crise  interminable  de 
l'Autriche  amènera  les  péripéties  les  plus  dange- 
reuses; Vienne  deviendra  de  toute  manière  un  em- 
barras pour  Berlin;  quoi  qu'on  fasse,  cet  empire  est 
né  bicéphale  ;  il  vivra  difficilement.  La  roue  de  for- 
tune tourne  et  tournera  toujours.  Après  avoir  monté, 
on  descend;  et  voilà  pourquoi  l'orgueil  est  quelque 
chose  de  si  peu  raisonnable.  Les  organisations  mili- 
taires sont  comme  les  outillages  industriels;  un  outil- 
lage vieillit  vite,  et  il  est  rare  que  l'industriel  réforme 
de  lui-même  l'outillage  qui  est  en  sa  possession; 
Cet  outillage,  en  effet,  représente  un  immense  capital 
d'établissement;  on  veut  le  garder  ;  on  ne  le  change 


DU  LA  FRANCE.  03 

que  si  la  concurrence  vous  y  force.  En  ce  cas,  il  ar- 
rive presque  toujours  que  le  concurrent  a  l'avantage  ; 
car  il  construit  à  neuf,  et  n'a  pas  de  concession  à 
faire  à  un  établissement  antérieur.  Sans  le  fusil  à 
aiguille,  la  France  n'eût  jamais  remplacé  son  fusil 
à  piston;  mais  le  fusil  à  aiguille  l'ayant  mise  en 
mouvement,  elle  a  fait  le  chassepot.  Les  organisa- 
tions militaires  se  succèdent  de  la  sorte  comme 
les  machines  de  l'industrie.  La  machine  militaire 
de  Frédéric  le  Grand  eut  en  son  temps  l'excel- 
lence ;  en  1792,  elle  était  totalement  vieillie  et  im- 
puissante. La  machine  de  Napoléon  eut  ensuite  la 
force  ;  de  nos  jours,  la  machine  de  M.  de  Moltke  a 
prouvé  son  immense  supériorité.  Ou  les  choses  hu- 
maines vont  changer  leur  marche ,  ou  ce  qui  est  le 
meilleur  aujourd'hui  ne  le  sera  pas  demain.  Les  apti- 
tudes militaires  changent  d'une  génération  à  l'autre. 
Les  armées  de  la  République  et  de  l'Empire  succé- 
dèrent à  celles  qui  furent  battues  à  Rosbach.  Une 
fois  la  France  entraînée,  une  fois  son  embonpoint 
bourgeois  et  ses  habitudes  casanières  secoués,  im- 
possible de  dire  ce  qui  arrivera. 

Il  est  donc  certain  que,  si  la  France  veut  se  sou- 
mettre aux  conditions  d'une  réforme  sérieuse,  elle 
peut  très-vite  reprendre  sa  place  dans  le  concert 
européen.   Je  ne  saurais  croire  qu'aucun  homme 


64        RÉFORME    INTELLECTUELLE    ET  MORALE 

d'Etat  sérieux  ait  fait  en  Allemagne  le  raisonne- 
ment qu'ont  sans  cesse  répété  les  journaux  alle- 
mands :  «  Prenons  l'Alsace  et  la  Lorraine  pour  mettre 
la  France  hors  d'état  de  recommencer.  »  S'il  ne 
s'agit  que  de  surface  territoriale  et  de  chiffres 
d'âmes,  la  France  est  à  peine  entamée.  La  question 
est  de  savoir  si  elle  voudra  entrer  dans  la  voie  d'une 
réforme  sérieuse,  en  d'autres  termes,  imiter  la  con- 
duite de  la  Prusse  après  Iéna. 

Cette  voie  serait  austère  ;  ce  serait  celle  de  la 
pénitence.  En  quoi  consiste  la  vraie  pénitence?  Tous 
les  Pères  de  la  vie  spirituelle  sont  d'accord  sur  ce 
point  :  la  pénitence  ne  consiste  pas  à  mener  une  vie 
dure,  à  jeûner,  à  se  mortifier.  Elle  consiste  à  se  cor- 
riger de  ses  défauts,  et  parmi  ses  défauts  à  se  cor- 
riger justement  de  ceux  qu'on  aime,  de  ce  défaut  favori 
qui  est  presque  toujours  le  fond  même  de  notre 
nature,  le  principe  secret  de  nos  actions.  Quel  est 
pour  la  France  ce  défaut  favori,  dont  il  importe  avant 
tout  qu'elle  se  corrige?  c'est  le  goût  de  la  démo- 
cratie superficielle.  La  démocratie  fait  notre  faiblesse 
militaire  et  politique  ;  elle  fait  notre  ignorance,  notre 
sotte  vanité  ;  elle  fait,  avec  le  catholicisme  arriéré, 
l'insuffisance  de  notre  éducation  nationale.  Je  com- 
prendrais donc  qu'un  bon  esprit  et  un  bon  patriote, 
plus  jaloux  d'être  utile  à  ses  concitoyens  que  de 


DE  LA  FRANCE.  65 

leur  plaire,  s'exprimât  à  peu  près  en  ces  termes  : 
a  Corrigeons-nous  de  la  démocratie.  Rétablissons 
la  royauté,  rétablissons  clans  une  certaine  mesure  la 
noblesse  ;  fondons  une  solide  instruction  nationale 
primaire  et  supérieure  ;   rendons  l'éducation  plus 
rude,   le   service   militaire  obligatoire    pour   tous; 
devenons  sérieux,  appliqués,  soumis  aux  puissances, 
amis  de  la  règle  et  de  la  discipline.  Soyons  humbles 
surtout.  Défions-nous  de  la  présomption.  La  Prusse 
a  mis  soixante-trois  ans  cà  se  venger  d'Iéna  ;  mettons- 
en  au  moins  vingt  à  nous  venger  de  Sedan  ;  pendant 
dix  ou  quinze  ans,  abstenons-nous  complètement 
des  affaires   du  monde;  renfermons-nous  dans  le 
travail  obscur  de  notre  réforme  intérieure.  A  aucun 
prix  ne  faisons  de  révolution,  cessons  de  croire  que 
nous  avons  en  Europe  le  privilège  de  l'initiative; 
renonçons  à  une  attitude  qui  fait  de  nous  une  per- 
pétuelle exception  à  l'ordre  général.  De  la  sorte,  il 
est  incontestable  que,  les  changements  ordinaires 
du  monde  y  aidant,  nous  aurons  dans  quinze  ou 
vingt  ans  retrouvé  notre  rang. 

«  Nous  ne  le  retrouverions  pas  autrement.  La 
victoire  de  la  Prusse  a  été  la  victoire  de  la  royauté 
de  droit  quasi-divin  (de  droit  historique)  ;  une  nation 
ne  saurait  se  réformer  sur  le  type  prussien  sans  la 

royauté  historique  et  sans  la  noblesse.  La  démocratie 

5 


60   RÉFORME  INTELLECTUELLE  ET  MORALE 

ne  discipline  ni  ne  moralise.  On  ne  se  discipline  pas 
soi-même;  des  enfants  mis  ensemble  sans  maître  ne 
s'élèvent  pas  ;  ils  jouent  et  perdent  leur  temps.  De  la 
masse  ne  peut  émerger  assez  de  raison  pour  gouver- 
ner et  réformer  un  peuple.  Il  faut  que  la  réforme  et 
l'éducation  viennent  du  dehors,  d'une  force  n'ayant 
d'autre  intérêt  que  celui  de  la  nation,  mais  distincte 
de  la  nation  et  indépendante  d'elle.  Il  y  a  quelque 
chose  que  la  démocratie  ne  fera  jamais,  c'est  la 
guerre,  j'entends  la  guerre  savante  comme  la  Prusse 
l'a  inaugurée.  Le  temps  des  volontaires  indisciplinés 
et  des  corps  francs  est  passé.  Le  temps  des  brillants 
officiers,  ignorants,  braves,  frivoles,  est  passé  aussi. 
La  guerre  est  désormais  un  problème  scientifique  et 
d'administration,  une  œuvre  compliquée  que  la  démo- 
cratie superficielle  n'est  pas  plus  capable  de  mener  à 
bonne  fin  que  des  constructeurs  de  barques  ne  sau- 
raient faire  une  frégate  cuirassée.  La  démocratie  à  la 
française  ne  donnera  jamais  assez  d'autorité  aux 
savants  pour  qu'ils  puissent  faire  prévaloir  une  direc- 
tion rationnelle.  Comment  les  choisirait-elle,  obsédée 
qu'elle  est  de  charlatans  et  incompétente  pour  déci- 
der entre  eux?  La  démocratie,  d'ailleurs,  ne  sera 
pas  assez  ferme  pour  maintenir  longtemps  l'effort 
énorme  qu'il  faut  pour  une  grande  guerre.  Rien  ne 
se  fait  en  ces  gigantesques  entreprises  communes,  si 


DE  LA  FRANGE.  67 

chacun,  selon  une  expression  vulgaire,  «  en  prend  et 
en  laisse  »  ;  or  la  démocratie  ne  peut  sortir  de  sa 
mollesse  sans  entrer  dans  la  terreur.  Enfin,  la  répu- 
blique doit  toujours  être  en  suspicion  contre  l'hypo- 
thèse d'un  général  victorieux.  La  monarchie  est  si 
naturelle  à  la  France,  que  tout  général  qui  aurait 
donné  à  son  pays  une  éclatante  victoire  serait  capable 
de  renverser  les  institutions  républicaines.  La  répu- 
blique ne  peut  exister  que  dans  un  pays  vaincu  ou 
absolument  pacifié.  Dans  tout  pays  exposé  à  la 
guerre,  le  cri  du  peuple  sera  toujours  le  cri  des 
Hébreux  à  Samuel  :  «  Un  roi  qui  marche  à  notre  tête 
«  et  fasse  la  guerre  avec  nous.  » 

«  La  France  s'est  trompée  sur  la  forme  que  peut 
prendre  la  conscience  d'un  peuple.  Son  suffrage  uni- 
versel est  comme  un  tas  de  sable,  sans  cohésion  ni 
rapport  fixe  entre  les  atomes.  On  ne  construit  pas  une 
maison  avec  cela.  La  conscience  d'une  nation  réside 
dans  la  partie  éclairée  de  la  nation,  laquelle  entraîne 
et  commande  le  reste.  La  civilisation  à  l'origine  a  été 
une  œuvre  aristocratique,  l'œuvre  d'un  tout  petit 
nombre  (nobles  et  prêtres),  qui  l'ont  imposée  par  ce 
que  les  démocrates  appellent  force  et  imposture  ;  la 
conservation  de  la  civilisation  est  une  œuvre  aristo- 
cratique aussi.  Patrie,  honneur,  devoir,  sont  choses 
créées  et  maintenues  par  un  tout  petit  nombre  au  sein 


68        RÉFORME  INTELLECTUELLE  ET   MORALE 

d'une  foule  qui,  abandonnée  à  elle-même,  les  laisse 
tomber.  Que  fût  devenue  Athènes,  si  on  eût  donné  le 
suffrage  à  ses  deux  cent  mille  esclaves  et  noyé  sous 
le  nombre  la  petite  aristocratie  d'hommes  libres  qui 
l'avaient  faite  ce  qu'elle  était?  La  France  de  même 
avait  été  créée  par  le  roi,  la  noblesse,  le  clergé,  le 
tiers  état.  Le  peuple  proprement  dit  et  les  paysans, 
aujourd'hui  maîtres  absolus  de  la  maison,  y  sont  en 
réalité  des  intrus,  des  frelons  impatronisés  dans  une 
ruche  qu'ils  n'ont  pas  construite.  L'âme  d'une  nation 
ne  se  conserve  pas  sans  un  collège  officiellement 
chargé  de  la  garder.  Une  dynastie  est  la  meilleure 
institution  pour  cela  ;  car,  en  associant  les  chances  de 
la  nation  à  celles  d'une  famille,  une  telle  institution 
crée  les  conditions  les  plus  favorables  à  une  bonne 
continuité.  Un  sénat  comme  celui  de  Rome  et  de 
Venise  remplit  très-bien  le  même  office;  les  institutions 
religieuses,  sociales,  pédagogiques,  gymnastiques  des 
Grecs  y  suffisaient  parfaitement;  le  prince  électif  à  vie 
a  même  soutenu  des  états  sociaux  assez  forts  ;  mais 
ce  qui  ne  s'est  jamais  vu,  c'est  le  rêve  de  nos  démo- 
crates, une  maison  de  sable,  une  nation  sans  insti- 
tutions traditionnelles,  sans  corps  chargé  de  faire  la 
continuité  de  la  conscience  nationale,  une  nation 
fondée  sur  ce  déplorable  principe  qu'une  génération 
n'engage  pas  la  génération  suivante,  si  bien  qu'il  n'y 


DE  LA  FRANCE.  69 

a  nulle  chaîne  des  morts  aux  vivants,  nulle  sûreté 
pour  l'avenir.  Rappelez-vous  ce  qui  a  tué  toutes 
les  sociétés  coopératives  d'ouvriers  :  l'incapacité  de 
constituer  dans  de  telles  sociétés  une  direction 
sérieuse,  la  jalousie  contre  ceux  que  la  société  avait 
revêtus  d'un  mandat  quelconque,  la  prétention  de  les 
subordonner  toujours  à  leurs  mandants,  le  refus 
obstiné  de  leur  faire  une  position  digne.  La  démo- 
cratie française  fera  la  même  faute  en  politique;  il 
ne  sortira  jamais  une  direction  éclairée  de  ce  qui  est 
la  négation  même  de  la  valeur  du  travail  intellectuel 
et  de  la  nécessité  d'un  tel  travail. 

«Etne  dites  pas  qu'une  assemblée  pourra  remplir  ce 
rôle  des  vieilles  dynasties  et  des  vieilles  aristocraties. 
Le  nom  seul  de  république  est  une  excitation  à  un  cer- 
tain développement  démocratique  malsain;  on  le  verra 
bien  au  progrès  d'exaltation  qui  se  manifestera  dans 
les  élections,  comme  cela  eut  lieu  en  1850  et  1851. 
Pour  arrêter  ce  mouvement,  une  assemblée  se  mon- 
trera impitoyable;  mais  alors  se  dévoilera  une  autre 
tendance,  celle  qui  porte  à  préférer  une  monarchie 
libérale  à  une  république  réactionnaire.  La  fatalité  de 
la  république  est  à  la  fois  de  provoquer  l'anarchie  et 
de  la  réprimer  très-durement.  Une  assemblée  n'est 
jamais  un  grand  homme.  Une  assemblée  a  les  défauts 
qui  chez  un  souverain  sont  les  plus  rédhibitoires  :  bor- 


70    RÉFORME  INTELLECTUELLE  ET  MORALE 

née,  passionnée,  emportée,  décidant  vite,  sans  res- 
ponsabilité, sous  le  coup  de  l'idée  du  moment.  Espérer 
qu'une  assemblée  composée  de  notabilités  départe- 
mentales, d'honnêtes  provinciaux,  pourra  prendre  et 
soutenir  le  brillant  héritage  de  la  royauté,  de  la 
noblesse  françaises,  est  une  chimère.  Il  faut  un  centre 
aristocratique  permanent,  conservant  Fart,  la  science, 
le  goût,  contre  le  béotisme  démocratique  et  provin- 
cial. Paris  le  sent  bien;  jamais  aristocratie  n'a  tenu 
à  son  privilège  séculaire  autant  que  Paris  à  ce  privi- 
lège qu'il  s'attribue  d'être  une  institution  de  la  France, 
d'agir  à  certains  jours  comme  tête  et  souverain,  et  de 
réclamer  l'obéissance  du  reste  du  pays;  mais  que 
Paris,  en  réclamant  son  privilège  de  capitale,  se  pré- 
tende encore  républicain  et  ait  fondé  le  suffrage  de 
tous,  c'est  là  une  des  plus  fortes  inconséquences  dont 
l'histoire  des  siècles  ait  gardé  le  souvenir. 

«La  synagogue  de  Prague  a  dans  ses  traditions  une 
vieille  légende  qui  m'a  toujours  paru  un  symbole 
frappant.  Un  cabbaliste  du  xvie  siècle  avait  fait  une 
statue  si  parfaitement  conforme  aux  proportions 
de  l'archétype  divin,  qu'elle  vivait,  agissait.  En  lui 
mettant  sous  la  langue  le  nom  ineffable  de  Dieu  (le 
mystique  tétragramme),  le  cabbaliste  conféraitmême  à 
l'homme  de  plâtre  la  raison,  mais  une  raison  obscure, 
imparfaite,  qui  avait  toujours  besoin  d'être  guidée; 


DE    LA    FRANGE.  71 

il  se  servait  de  lui  comme  d'un  domestique  pour 
diverses  besognes  serviles  ;  le  samedi,  il  lui  ôtait  de  la 
bouche  le  talisman  merveilleux,  pour  qu'il  observât  le 
saint  repos.  Or  une  fois  il  oublia  cette  précaution 
bien  nécessaire.  Pendant  qu'on  était  au  service  divin, 
on  entendit  dans  le  ghetto  un  bruit  épouvantable  ; 
c'était  l'homme  de  plâtre  qui  cassait,  brisait  tout. 
On  accourt,  on  se  saisit  de  lui.  À  partir  de  ce  moment, 
on  lui  ôta  pour  jamais  le  tétragramme,  et  on  le  mit 
sous  clef  dans  le  grenier  de  la  synagogue,  où  il  se 
voit  encore.  Hélas!  nous  avions  cru  qu'en  faisant  bal- 
butier quelques  mots  de  raison  à  l'être  informe  que  la 
lumière  intérieure  n'éclaire  pas,  nous  en  faisions  un 
homme.  Le  jour  où  nous  l'avons  abandonné  à  lui- 
même,  la  machine  brutale  s'est  détraquée;  je  crains 
qu'il  ne  faille  la  remiser  pour  des  siècles. 

«  Relever  un  droit  historique,  en  place  de  cette 
malheureuse  formule  du  droit  «  divin  »  que  les  publi- 
cistes  d'il  y  a  cinquante  ans  mirent  en  vogue,  serait 
donc  la  tâche  qu'il  faudrait  se  proposer.  La  monar- 
chie, en  liant  les  intérêts  d'une  nation  à  ceux  d'une 
famille  riche  et  puissante,  constitue  le  système  de 
plus  grande  fixité  pour  la  conscience  nationale. 
La  médiocrité  du  souverain  n'a  même  en  un  tel 
système  que  de  faibles  inconvénients.  Le  degré  de 
raison  nationale  émanant  d'un  peuple  qui  n'a  pas 


72    RÉFORME  INTELLECTUELLE  ET  MORALE 

contracté  un  mariage  séculaire  avec  une  famille 
est,  au  contraire,  si  faible,  si  discontinu,  si  inter- 
mittent qu'on  ne  peut  le  comparer  qu'à  la  raison 
d'un  homme  tout  à  fait  inférieur  ou  même  à  l'in- 
stinct d'un  animal.  Le  premier  pas  est  donc  évidem- 
ment que  la  France  reprenne  sa  dynastie.  Un  pays 
n'a  qu'une  dynastie,  celle  qui  a  fait  son  unité  au 
sortir  d'un  état  de  crise  ou  de  dissolution.  La  famille 
qui  a  fait  la  France  en  neuf  cents  ans  existe;  plus 
heureux  que  la  Pologne,  nous  possédons  notre 
vieux  drapeau  d'unité;  seulement,  une  déchirure 
funeste  le  dépare.  Les  pays  dont  l'existence  est 
fondée  sur  la  royauté  souffrent  toujours  les  maux 
les  plus  graves  quand  il  y  a  des  dissidences  sur 
l'hérédité  légitime.  D'un  autre  côté,  l'impossible 
est  l'impossible...  Sans  doute  on  ne  peut  soute- 
nir que  la  branche  d'Orléans,  depuis  sa  retraite 
sans  combat  en  février  (acte  qui  put  être  le  fait 
de  bons  citoyens,  mais  ne  fut  pas  celui  de  princes), 
ait  des  droits  royaux  bien  stricts;  mais  elle  a  un 
titre  excellent,  le  souvenir  du  règne  de  Louis - 
Philippe ,  l'estime  et  l'affection  de  la  partie  éclairée 
de  la  nation. 

«  Il  ne  faut  pas  nier,  d'un  autre  côté,  que  la  Révo- 
lution et  les  années  qui  ont  suivi  furent  à  beaucoup 
d'égards  une  de  ces  crises  génératrices  où  tous  les 


DE  LA  FRANGE.  73 

casuistes  politiques  reconnaissent  que  se  fonde  le 
droit  des  dynasties.  La  maison  Bonaparte  émer- 
gea du  chaos  révolutionnaire  qui  accompagna  et 
suivit  la  mort  de  Louis  XVI,  comme  la  maison  capé- 
tienne sortit  de  l'anarchie  qui  accompagna  en  France 
la  décadence  de  la  maison  carlovingienne.  Sans  les 
événements  de  1814  et  de  1815,  il  est  probable  que 
la  maison  Bonaparte  héritait  du  titre  des  Capétiens. 
La  remise  en  valeur  du  titre  bonapartiste  à  la  suite  de 
la  révolution  de  1848  lui  a  donné  une  réelle  force.  Si 
la  révolution  de  la  fin  du  dernier  siècle  doit  un  jour 
être  considérée  comme  le  point  de  départ  d'une 
France  nouvelle,  il  est  possible  que  la  maison  Bona- 
parte devienne  la  dynastie  de  cette  nouvelle  France  ; 
car  Napoléon  Ier  sauva  la  révolution  d'un  naufrage 
inévitable,  et  personnifia  très-bien  les  besoins  nou- 
veaux. La  France  est  certainement  monarchique; 
mais  l'hérédité  repose  sur  des  raisons  politiques  trop 
profondes  pour  qu'elle  les  comprenne.  Ce  qu'elle 
veut,  c'est  une  monarchie  sans  la  loi  bien  fixe,  ana- 
logue à  celle  des  Césars  romains.  La  maison  de  Bour- 
bon ne  doit  pas  se  prêter  à  ce  désir  de  la  nation  ;  elle 
manquerait  à  tous  ses  devoirs  si  elle  consentait 
jamais  à  jouer  les  rôles  de  podestats,  de  stathou- 
ders,  de  présidents  provisoires  de  républiques  avor- 
tées. On  ne  se  taille  pas  un  justaucorps  dans  le  man- 


74        RÉFORME   INTELLECTUELLE  ET  MORALE 

teau  de  Louis  XIV.  La  maison  Bonaparte,  au  contraire, 
ne  sort  pas  de  son  rôle  en  acceptant  ces  positions 
indécises,  qui  ne  sont  pas  en  contradiction  avec 
ses  origines  et  que  justifie  la  pleine  acceptation 
quelle  a  toujours  faite  du  dogme  de  la  souveraineté 
du  peuple. 

«  La  France  est  dans  la  position  de  l'Hercule  du 
sophiste  Prodicus,  Hercules  in  bivio.  Il  faut  que  d'ici 
à  quelques  mois  elle  décide  de  son  avenir.  Elle  peut 
garder  la  république  :  mais  qu'on  ne  veuille  pas  des 
choses  contradictoires.  Il  y  a  des  esprits  qui  se  figu- 
rent une  république  puissante,  influente,  glorieuse. 
Qu'ils  se  détrompent  et  choisissent.  Oui,  la  répu- 
blique est  possible  en  France,  mais  une  république 
à  peine  supérieure  en  importance  à  la  confédéra- 
tion helvétique  et  moins  considérée.  La  république 
ne  peut  avoir  ni  armée  ni  diplomatie  ;  la  république 
serait  un  état  militaire  d'une  rare  nullité;  la  disci- 
pline y  serait  très-imparfaite;  car,  ainsi  que  l'a 
bien  montré  M.  Stofïel,  il  n'y  a  pas  de  discipline 
dans  l'armée,  s'il  n'y  en  a  pas  dans  la  nation.  Le 
principe  de  la  république,  c'est  l'élection;  une 
société  républicaine  est  aussi  faible  qu'un  corps 
d'armée  qui  nommerait  ses  officiers;  la  peur  de 
n'être  pas  réélu  paralyse  toute  énergie.  M.  de  Savi- 
gny  a  montré  qu'une  société  a  besoin  d'un  gouver- 


DE   LA  FRANGE.  75 

nement  venant  du  dehors,  d'au  delà,  d'avant  elle, 
que  le  pouvoir  social  n'émane  pas  tout  entier  de  la 
société,  qu'il  y  a  un  droit  philosophique  et  historique 
(divin,  si  l'on  veut)  qui  s'impose  à  la  nation.  La 
royauté  n'est  nullement,  comme  affecte  de  le  croire 
notre  superficielle  école  constitutionnelle,  une  pré- 
sidence héréditaire.  Le  président  des  États-Unis  n'a 
pas  fait  la  nation,  tandis  que  le  roi  a  fait  la  nation. 
Le  roi  n'est  pas  une  émanation  de  la  nation  ;  le  roi 
et  la  nation  sont  deux  choses;  le  roi  est  en  dehors  de 
la  nation.  La  royauté  est  ainsi  un  fait  divin  pour 
ceux  qui  croient  au  surnaturel ,  un  fait  historique 
pour  ceux  qui  n'y  croient  pas.  La  volonté  actuelle 
de  la  nation,  le  plébiscite,  même  sérieusement  pra- 
tiqué, ne  suffit  pas.  L'essentiel  n'est  pas  que  telle 
volonté  particulière  de  la  majorité  se  fasse;  l'essentiel 
est  que  la  raison  générale  de  la  nation  triomphe.  La 
majorité  numérique  peut  vouloir  l'injustice,  l'immo- 
ralité; elle  peut  vouloir  détruire  son  histoire,  et  alors 
la  souveraineté  de  la  majorité  numérique  n'est  plus 
que  la  pire  des  erreurs. 

«  C'est,  en  tout  cas,  l'erreur  qui  affaiblit  le  plus 
une  nation.  Une  assemblée  élue  ne  réforme  pas. 
Donnez  à  la  France  un  roi  jeune,  sérieux,  austère  en 
ses  mœurs;  qu'il  règne  cinquante  ans,  qu'il  groupe 
autour  de  lui  des  hommes  âpres  au  travail,  fanatiques 


76        RÉFORME    INTELLECTUELLE   ET  MORALE 

de  leur  œuvre,  et  la  France  aura  encore  un  siècle  de 
gloire  et  de  prospérité.  Avec  la  république,  elle  aura 
l'indiscipline,  le  désordre,  des  francs  tireurs,  des 
volontaires  cherchant  à  faire  croire  au  pays  qu'ils  se 
vouent  à  la  mort  pour  lui,  et  n'ayant  pas  assez 
d'abnégation  pour  accepter  les  conditions  communes 
de  la  vie  militaire.  Ces  conditions,  obéissance,  hié- 
rarchie, etc.,  sont  le  contraire  de  tout  ce  que  con- 
seille le  catéchisme  démocratique,  et  voilà  pourquoi 
une  démocratie  ne  saurait  vivre  avec  un  état  mili- 
taire considérable.  Cet  état  militaire  ne  peut  se  déve- 
lopper sous  un  pareil  régime,  ou,  s'il  se  développe, 
il  absorbe  la  démocratie.  On  m'objectera  l'Amérique; 
mais,  outre  que  l'avenir  de  ce  pays  est  très-obscur, 
il  faut  dire  que  l'Amérique,  par  sa  position  géogra- 
phique, est  placée,  en  ce  qui  concerne  l'armée,  dans 
une  situation  toute  particulière,  à  laquelle  la  nôtre 
ne  saurait  être  comparée. 

a  Je  ne  conçois  qu'une  issue  à  ces  hésitations,  qui 
tuent  le  pays;  c'est  un  grand  acte  d'autorité  natio- 
nale. On  peut  être  royaliste  sans  admettre  le  droit 
divin,  comme  on  peut  être  catholique  sans  croire 
à  l'infaillibilité  du  pape,  chrétien  sans  croire  au 
surnaturel  et  à  la  divinité  de  Jésus-Christ.  La  dynastie 
est  en  un  sens  antérieure  et  supérieure  à  la  nation, 
puisque  c'est  la  dynastie  qui  a  fait  la  nation  ;  mais 


DE  LA  FRANCE.  77 

elle  ne  peut  rien  contre  la  nation  ni  sans  elle.  Les 
dynasties  ont  des  droits  sur  le  pays  qu'elles  repré- 
sentent historiquement;  mais  le  pays  a  aussi  des 
droits  sur  elles,  puisque  les  dynasties  n'existent 
qu'en  vue  du  pays.  Un  appel  adressé  au  pays  dans 
des  circonstances  extraordinaires  pourrait  constituer 
un  acte  analogue  au  grand  fait  national  qui  créa 
la  dynastie  capétienne,  ou  à  la  décision  de  l'univer- 
sité de  Paris  lors  de  l'avènement  des  Valois.  Nos 
anciens  théoriciens  de  la  monarchie  conviennent 
que  la  légitimité  des  dynasties  s'établit  à  certains 
moments  solennels,  où  il  s'agit  avant  tout  de  tirer 
la  nation  de  l'anarchie  et  de  remplacer  un  titre 
dynastique  périmé. 

«  C'est  également  par  le  procédé  historique,  je  veux 
dire  en  profitant  habilement  des  pans  de  murs  qai 
nous  restent  d'une  plus  vieille  construction,  et  en 
développant  ce  qui  existe,  que  Ton  pourrait  former 
quelque  chose  pour  remplacer  les  anciennes  tra- 
ditions de  famille.  Pas  de  royauté  sans  noblesse; 
ces  deux  choses  reposent  au  fond  sur  le  même  prin- 
cipe, une  sélection  créant  artificiellement  pour  le  bien 
de  la  société  une  sorte  de  race  à  part.  La  noblesse  n'a 
plus  chez  nous  aucune  signification  de  race.  Elle 
résulte  d'une  cooptation  presque  fortuite ,  où  l'usur- 
pation des  titres,  les  malentendus,  les  petites  fraudes, 


78    RÉFORME  INTELLECTUELLE  ET  MORALE 

et  surtout  l'idée  puérile  qui  consiste  à  croire  que 
la  préposition  de  est  une  marque  de  noblesse,  tien- 
nent presque  autant  de  place  que  la  naissance  et 
l'anoblissement  légal.  Le  suffrage  à  deux  degrés  in- 
troduirait un  principe  aristocratique  bien  meilleur. 
L'armée  serait  un  autre  .moyen  d'anoblissement.  L'of- 
ficier de  notre  future  Landuehr,  milice  locale  sans 
cesse  exercée,  deviendrait  vite  un  hobereau  de 
village,  et  cette  fonction  aurait  souvent  une  tendance 
à  être  héréditaire  ;  le  capitaine  cantonal,  vers  l'âge 
de  cinquante  ans ,  aimerait  à  transmettre  son  office 
à  son  fils,  qu'il  aurait  formé  et  que  tous  connaî- 
traient. La  même  chose  arriva  au  moyen  âge  par  la 
nécessité  de  se  défendre.  Le  Ritter,  qui  avait  un 
cheval,  sorte  de  brigadier  de  gendarmerie,  devint 
un  petit  seigneur. 

«  La  base  de  la  vie  provinciale  devrait  ainsi  être 
un  honnête  gentilhomme  de  village,  bien  loyal,  et 
un  bon  curé  de  campagne  tout  entier  dévoué  à  l'édu- 
cation morale  du  peuple.  Le  devoir  est  une  chose 
aristocratique,  il  faut  qu'il  ait  sa  représentation 
spéciale.  Le  maître,  dit  Aristote,  a  plus  de  devoirs 
que  l'esclave;  les  classes  supérieures  en  ont  plus  que 
les  classes  inférieures.  Cette  gentry  provinciale  ne 
doit  pas  être  tout;  mais  elle  est  une  base  nécessaire. 
Les  universités,  centres  de  haute  culture  intellec- 


DE  LA  FRANGE.  79 

tuelle,  Ja  cour,  école  de  mœurs  brillantes,  Paris, 
résidence  du  souverain  et  ville  de  grand  monde, 
corrigeront  ce  que  la  gentry  provinciale  a  d'un  peu 
lourd,  et  empêcheront  que  la  bourgeoisie,  trop  fière 
de  sa  moralité,  ne  dégénère  en  pharisaïsme.  Une  des 
utilités  des  dynasties  est  justement  d'attribuer  aux 
choses  exquises  ou  sérieuses  une  valeur  que  le  public 
ne  peut  leur  donner,  de  discerner  certains  produits 
particulièrement  aristocratiques  que  la  masse  ne 
comprend  pas.  Il  fut  bien  plus  facile  à  Turgot  d'être 
ministre  en  1774  qu'il  ne  le  serait  de  nos  jours.  De 
nos  jours,  sa  modestie,  sa  gaucherie,  son  manque 
de  talent  comme  orateur  et  comme  écrivain  l'eussent 
arrêté  dès  les  premiers  pas.  Il  y  a  cent  ans,  pour 
arriver,  il  lui  suffit  d'être  compris  et  apprécié  de 
l'abbé  de  Véry,  prêtre  philosophe,  très -écouté  de 
madame  de  Maurepas. 

«  Tout  le  monde  est  à  peu  près  d'accord  sur  ce 
point  qu'il  nous  faut  une  loi  militaire  calquée  pour 
les  lignes  générales  sur  le  système  prussien.  Il  y 
aura  dans  le  premier  moment  d'émotion  des  députés 
pour  la  faire.  Mais,  ce  moment  passé,  si  nous  restons 
en  république,  il  n'y  aura  pas  de  députés  pour  la 
maintenir  ou  la  faire  exécuter.  A  chaque  élection,  le 
député  sera  obligé  de  prendre  à  cet  égard  des  enga- 
gements qui  énerveront  son  action  future.  Si  la  Prusse 


80        RÉFORME  INTELLECTUELLE  ET  MORALE 

avait  le  suffrage  universel,  elle  n'aurait  pas  le  service 
militaire  universel,  ni  l'instruction  obligatoire.  Depuis 
longtemps  la  pression  de  l'électeur  aurait  fait  alléger 
ces  deux  charges.  Le  système  prussien  n'est  possible 
qu'avec  des  nobles  de  campagne,  chefs-nés  de  leur 
village,  toujours  en  contact  avec  leurs  hommes,  les 
formant  de  longue  main,  les  réunissant  en  un  clin 
d'œil.  Un  peuple  sans  nobles  est  au  moment  du  dan- 
ger un  troupeau  de  pauvres  affolés,  vaincu  d'avance 
par  un  ennemi  organisé.  Qu'est-ce  que  la  noblesse,  en 
effet,  si  ce  n'est  la  fonction  militaire  considérée  comme 
héréditaire  et  mise  au  premier  rang  des  fonctions 
sociales?  Quand  la  guerre  aura  disparu  du  monde, 
la  noblesse  disparaîtra  aussi  ;  non  auparavant.  On  ne 
forme  pas  une  armée,  comme  on  forme  une  admi- 
nistration des  domaines  ou  des  tabacs,  par  le  choix 
libre  des  familles  et  des  jeunes  gens.  La  carrière 
militaire  entendue  de  la  sorte  est  trop  chétive  pour 
attirer  les  bons  sujets.  La  sélection  militaire  de  la 
démocratie  est  misérable  ;  un  Saint-Cyr  formé  sous 
un  tel  régime  sera  toujours  excessivement  faible.  S'il 
y  a,  au  contraire,  une  classe  qui  soit  appliquée  à  la 
guerre  par  le  fait  de  la  naissance,  cela  donnera  pour 
l'armée  une  moyenne  de  bons  esprits,  qui  sans  cela 
iraient  à  d'autres  applications. 

«  Sont-ce  là  des  rêves?  Peut-être;  mais  alors,  je 


DE  LA  FRANGE.  81 

vous  l'assure,  la  France  est  perdue.  Elle  ne  le  serait 
pas,  si  l'on  pouvait  croire  que  l'Allemagne  sera  entraî- 
née à  son  tour  dans  la  ronde  du  sabbat  démocratique, 
où  nous  avons  laissé  toute  notre  vertu;  mais  cela 
n'est  pas  probable.  Ce  peuple  est  soumis,  résigné 
au  delà  de  tout  ce  qu'on  peut  croire.  Son  orgueil 
national  est  si  fort  exalté  par  ses  victoires,  que,  pen- 
dant une  ou  deux  générations  encore,  les  problèmes 
sociaux  n'occuperont  qu'une  part  limitée  de  son 
activité.  Un  peuple,  comme  un  homme,  préfère  tou- 
jours s'appliquer  à  ce  en  quoi  il  excelle;  or  la  race 
germanique  sent  sa  supériorité  militaire.  Tant  qu'elle 
sentira  cela,  elle  ne  fera  ni  révolution,  ni  socialisme. 
Cette  race  est  vouée  pour  longtemps  à  la  guerre  et 
au  patriotisme;  cela  la  détournera  de  la  politique 
intérieure,  de  tout  ce  qui  affaiblit  le  principe  de 
hiérarchie  et  de  discipline.  S'il  est  vrai,  comme  il 
semble,  que  la  royauté  et  l'organisation  nobiliaire 
de  l'armée  sont  perdues  chez  les  peuples  latins,  il 
faut  dire  que  les  peuples  latins  appellent  une  nou- 
velle invasion  germanique  et  la  subiront.  » 


11 


Heureux  qui  trouve  dans  des  traditions  de  famille 
ou  dans  le  fanatisme  d'un  esprit  étroit  l'assurance 

6 


82    RÉFORME  INTELLECTUELLE  ET  MORALE 

qui  seule  tranche  tous  ces  doutes!  Quant  à  nous, 
trop  habitués  à  voir  les  différents  côtés  des  choses 
pour  croire  à  des  solutions  absolues,  nous  admet- 
trions aussi  qu'un  très-honnête  citoyen  parlât  ainsi 
qu'il  suit  : 

«  La  politique  ne  discute  pas  les  solutions  imagi- 
naires. On  ne  change  pas  le  caractère  d'une  nation. 
Il  suffit  que  le  plan  de  réforme  que  vous  venez  de 
tracer  ait  été  celui  de  la  Prusse  pour  que  j'ose  affir- 
mer que  ce  ne  sera  pas  celui  de  la  France.  Des 
réformes  supposant  que  la  France  abjure  ses  préju- 
gés démocratiques  sont  des  réformes  chimériques.  La 
France,  croyez-le,  restera  un  pays  de  gens  aimables, 
doux,  honnêtes,  droits,  gais,  superficiels,  pleins  de 
bon  cœur,  de  faible  intelligence  politique  ;  elle  con- 
servera son  administration  médiocre,  ses  comités 
entêtés,  ses  corps  routiniers,  persuadée  qu'ils  sont 
les  premiers  du  monde  ;  elle  s'enfoncera  de  plus  en 
plus  dans  cette  voie  de  matérialisme,  de  républica- 
nisme vulgaire  vers  laquelle  tout  le  monde  moderne, 
excepté  la  Prusse  et  la  Russie,  paraît  se  tourner. 
Gela  veut-il  dire  qu'elle  n'aura  jamais  sa  revanche? 
C'est  peut-être  justement  par  là  qu'elle  l'aura.  Sa 
revanche  serait  alors  un  jour  d'avoir  devancé  le 
monde  dans  la  route  qui  conduit  à  la  fin  de  toute 
noblesse,  de  toute  vertu.  Pendant  que  les  peuples 


DE   LA    FRANCE.  83 

germaniques  et  slaves  conserveraient  leurs  illusions 
de  jeunes  races,  nous  leur  resterions  inférieurs  ;  mais 
ces  races  vieilliront  à  leur  tour  ;  elles  entreront  dans 
la  voie  de  toute  chair.  Cela  ne  se  fera  pas  aussi  vite 
que  le  croit  l'école  socialiste,  toujours  persuadée  que 
les  questions  qui  la  préoccupent  absorbent  le  monde 
au  même  degré.  Les  questions  de  rivalité  entre  les  races 
et  les  nations  paraissent  devoir  longtemps  encore 
remporter  sur  les  questions  de  salaire  et  de  bien- 
être,  dans  les  parties  de  l'Europe  qu'on  peut  appeler 
d'ancien  monde  ;  mais  l'exemple  de  la  France  est  con- 
tagieux. Il  n'y  a  jamais  eu  de  révolution  française  qui 
n'ait  eu  son  contre-coup  à  l'étranger.  La  plus  cruelle 
vengeance  que  la  France  pût  tirer  de  l'orgueilleuse 
noblesse  qui  a  été  le  principal  instrument  de  sa  défaite 
serait  de  vivre  en  démocratie,  de  démontrer  par  le 
fait  la  possibilité  de  la  république.  Il  ne  faudrait 
peut-être  pas  beaucoup  attendre  pour  que  nous  pus- 
sions dire  à  nos  vainqueurs  comme  les  morts  d'Isaïe  : 
Et  tu  vulneratus  es  sicut  et  nos;  nostri  similis  effec- 
tus  es! 

«  Que  la  France  reste  donc  ce  qu'elle  est;  qu'elle 
tienne  sans  défaillance  le  drapeau  de  libéralisme  qui 
lui  a  fait  un  rôle  depuis  cent  ans.  Ce  libéralisme 
est  souvent  une  cause  de  faiblesse,  c'est  une  raison 
pour  que  le  monde  y  vienne  ;  car  le  monde  va  s'éner- 


84        RÉFORME    INTELLECTUELLE    ET    MORALE 

vant  et  perdant  de  sa  rigueur  antique.  La  France  en 
tout  cas  est  plus  sûre  d'avoir  sa  revanche,  si  elle  la 
doit  à  ses  défauts,  que  si  elle  est  réduite  à  l'at- 
tendre de  qualités  qu'elle  n'a  jamais  eues.  Nos 
ennemis  peuvent  être  rassurés  si  le  Français ,  pour 
reprendre  sa  place,  doit  préalablement  devenir  un 
Poméranien  ou  un  Diethmarse.  Ce  qui  a  vaincu  la 
France,  c'est  un  reste  de  force  morale,  de  rudesse, 
de  pesanteur  et  d'esprit  d'abnégation  qui  s'est  trouvé 
avoir  encore  résisté,  sur  un  point  perdu  du  monde, 
à  l'effet  délétère  de  la  réflexion  égoïste.  Que  la  démo- 
cratie française  réussisse  à  constituer  un  état  viable, 
et  ce  vieux  levain  aura  bien  vite  disparu  sous  l'action 
du  plus  énergique  dissolvant  de  toute  vertu  que  le 
monde  ait  connu  jusqu'ici.  » 

Peut-être,  en  effet,  le  parti  qu'a  pris  la  France  sur 
le  conseil  de  quelques  hommes  d'État  qui  la  con- 
naissent bien,  d'ajourner  les  questions  constitution- 
nelles et  dynastiques  est-il  le  plus  sage.  Nous  nous  y 
conformerons.  Sans  sortir  de  ce  programme,  on  peut 
indiquer  quelques  réformes  qui ,  en  toute  hypothèse, 
doivent  être  méditées. 


DE  LA  FRANGE.  85 


III 


Ceux  mêmes  qui  n'admettent  pas  que  la  France  se 
soit  trompée  en  proclamant  sans  réserve  la  souverai- 
neté du  peuple  ne  peuvent  nier  au  moins,  s'ils  ont 
quelque  esprit  philosophique,  qu'elle  n'ait  choisi  un 
mode  de  représentation  nationale  très-imparfait1.  La 
nomination  des  pouvoirs  sociaux  au  suffrage  uni- 
versel direct  est  la  machine  politique  la  plus  grossière 
qui  ait  jamais  été  employée.  Un  pays  se  compose  de 
deux  éléments  essentiels  :  1°  les  citoyens  pris  isolé- 
ment comme  de  simples  unités;  2°  les  fonctions 
sociales,  les  groupes,  les  intérêts,  la  propriété.  Deux 
chambres  sont  donc  nécessaires  et  jamais  gouverne- 
ment régulier,  quel  qu'il  soit,  ne  vivra  sans  deux 
chambres.  Une  seule  chambre  nommée  par  le  suf- 
frage des  citoyens  pris  comme  de  simples  unités 
pourra  ne  pas  renfermer  un  seul  magistrat,  un  seul 

4 .  J'ai  été  heureux  de  m'être  rencontré,  dans  les  vues  qui 
suivent,  avec  quelques  bons  esprits  qui  cherchent  en  ce  mo- 
ment le  remède  à  nos  institutions  si  défectueuses.  J.  Foulon- 
Ménard,  Fonctions  de  VÊtat,  Nantes,  4871  ;  J.  Guadet,  Du 
suffrage  universel  et  de  son  application  d'après  un  mode 
nouveau,  Bordeaux,  4874. 


86        RÉFORME  INTELLECTUELLE  ET  MORALE. 

général,  un  seul  professeur,  un  seul  administrateur. 
Une  telle  chambre  pourra  mal  représenter  la  pro- 
priété, les  intérêts,  ce  qu'on  peut  appeler  les  col- 
lèges moraux  de  la  nation.  Il  est  donc  absolument 
nécessaire  qu'à  côté  d'une  assemblée  élue  par  les 
citoyens  sans  distinction  de  professions,  de  titres,  de 
classes  sociales,  il  y  ait  une  assemblée  formée  par 
un  autre  procédé,  et  représentant  les  capacités,  les 
spécialités,  les  intérêts  divers,  sans  lesquels  il  n'y  a 
pas  d'État  organisé. 

Est-il  indispensable  que  la  première  de  ces  deux 
chambres,  pour  être  une  vraie  représentation  des 
citoyens,  soit  nommée  par  l'universalité  des  citoyens? 
Non  certes,  et  le  brusque  établissement  du  suffrage 
universel  en  1848  a  été,  de  l'aveu  de  tous  les  poli- 
tiques, une  grande  faute.  Mais  il  ne  s'agit  plus  de 
revenir  sur  ce  fait.  Toute  mesure,  comme  la  loi  du 
31  mai  1851,  ayant  pour  but  de  priver  des  citoyens 
d'un  droit  qu'ils  ont  exercé  depuis  vingt-trois  ans 
serait  un  acte  blâmable.  Ce  qui  est  légitime,  possible 
et  juste,  c'est  de  faire  que  le  suffrage,  tout  en  res- 
tant parfaitement  universel,  ne  soit  plus  direct,  c'est 
d'introduire  des  degrés  dans  le  suffrage.  Toutes  les 
constitutions  de  la  première  république,  hormis  celle 
de  1793,  qui  ne  fonctionna  jamais,  admirent  ce  prin- 
cipe élémentaire.  Les  deux  degrés  corrigeraient  ce 


DE  LA  FRANGE.  87 

que  le  suffrage  universel  a  nécessairement  de  super- 
ficiel ;  la  réunion  des  électeurs  au  second  degré  con- 
stituerait un  public  politique  digne  de  candidats 
sérieux.  On  peut  accorder  que  tout  citoyen  possède 
un  certain  droit  à  la  direction  de  la  chose  publique; 
mais  il  faut  régler  ce  droit,  en  éclairer  l'exercice. 
Que  cent  citoyens  d'un  même  canton,  en  confiant 
leur  procuration  à  un  de  leurs  concitoyens  habitant 
le  même  canton,  le  fassent  électeur;  cela  donnera 
environ  quatre- vingt  mille  électeurs  pour  toute  la 
France.  Ces  quatre-vingt  mille  électeurs  formeraient 
des  collèges  départementaux,  dont  chaque  fraction 
cantonale  se  réunirait  au  chef-lieu  de  canton ,  aurait 
ses  assises  libres,  et  voterait  pour  tout  le  départe- 
ment. Le  scrutin  de  liste,  si  absurde  avec  le  suffrage 
universel  direct,  aurait  alors  sa  pleine  raison  d'être, 
surtout  si  le  nombre  des  membres  de  la  première 
chambre  était  réduit,  comme  il  devrait  l'être,  à 
quatre  ou  cinq  cents.  Dans  ce  système,  les  opéra- 
tions pour  le  choix  des  électeurs  du  second  degré 
seraient,  il  est  vrai,  publiques;  mais  il  y  aurait  là 
une  garantie  de  moralité.  La  procuration  électorale 
devrait  être  conférée  pour  quinze  ou  vingt  ans;  si 
on  forme  le  collège  électoral  en  vue  de  chaque  élec- 
tion particulière,  on  perdra  presque  tous  les  avan- 
tages de  la  réforme  dont  il  s'agit. 


88   REFORME  INTELLECTUELLE  ET  MORALE 

J'avoue  que  je  préférerais  un  système  plus  repré- 
sentatif encore,  et  où  la  femme,  l'enfant  fussent 
comptés.  Je  voudrais  que,  dans  les  élections  primaires, 
l'homme  marié  votât  pour  sa  femme  (  en  d'autres 
termes,  que  sa  voix  comptât  pour  deux  ),  que  le 
père  votât  pour  ses  enfants  mineurs  ;  je  concevrais 
même  la  mère,  la  sœur  confiant  leur  pouvoir  à  un  fils, 
à  un  frère  majeurs.  Il  est  sûrement  impossible  que 
la  femme  participe  directement  à  la  vie  politique; 
mais  il  est  juste  qu'elle  soit  comptée.  Il  y  aurait  trop 
d'inconvénients  à  ce  qu'elle  pût  choisir  la  personne 
à  laquelle  elle  donnerait  sa  procuration  politique  ; 
mais  la  femme  qui  a  son  mari,  son  père,  ou  bien  un 
frère,  un  fils  majeurs  a  des  procureurs  naturels,  dont 
elle  doit  pouvoir,  si  j'ose  le  dire,  doubler  la  person- 
nalité le  jour  du  scrutin.  De  la  sorte,  la  société 
devient  un  ensemble  lié,  cimenté,  où  tout  est  devoir 
réciproque,  responsabilité,  solidarité.  Les  électeurs 
du  second  degré  seraient  des  aristocrates  locaux,  des 
autorités,  des  notables  nommés  presque  à  vie.  Ces 
électeurs  pourraient  être  rassemblés  par  cantons  en 
temps  de  crise  ;  ils  seraient  les  gardiens  des  mœurs, 
les  surveillants  des  deniers  publics  ;  ils  tiendraient 
école  de  gravité  et  de  sérieux.  Les  conseils  généraux 
de  département  émaneraient  de  procédés  électoraux 
analogues,  légèrement  modifiés. 


DE    LA  FRANCE.  89 

Tout  autres  et  infiniment  plus  variés  devraient 
être  les  moyens  servant  à  composer  la  seconde 
chambre.  Supposons  que  le  nombre  des  membres 
soit  de  trois  cent  soixante.  D'abord,  il  y  faudrait  une 
trentaine  de  sièges  héréditaires,  réservés  aux  survi- 
vants d'anciennes  familles,  dont  les  titres  résiste- 
raient à  un  travail  historique  et  critique.  Les 
membres  à  vie  seraient  nommés  par  des  procédés 
divers.  On  pourrait  faire  désigner  un  membre  par 
le  conseil  général  de  chaque  département.  Le  chef 
de  l'État  nommerait  cinquante  membres  ;  la  chambre 
haute  elle-même  se  recruterait  jusqu'à  concurrence 
de  trente  membres;  la  première  chambre  en  nomme- 
rait trente  autres.  Les  cent  vingt  ou  cent  trente 
membres  restants  représenteraient  les  corps  natio- 
naux, les  fonctions  sociales.  L'armée  et  la  marine  y 
figureraient  par  les  maréchaux  et  les  amiraux;  la 
magistrature,  les  corps  enseignants,  les  clergés  y 
verraient  siéger  leurs  chefs  ;  chaque  classe  de  l'Insti- 
tut nommerait  un  membre;  il  en  serait  de  même  des 
corporations  industrielles,  des  chambres  de  com- 
merce, etc.  Les  grandes  villes,  enfin,  sont  des  per- 
sonnes morales,  ayant  un  esprit  propre.  Je  voudrais 
que  toute  grande  ville  de  plus  de  cent  mille  âmes 
eût  un  élu  dans  la  chambre  haute;  Paris  en  aurait 
quatre  ou  cinq.  Cette  chambre  représenterait  ainsi 


90   RÉFORME  INTELLECTUELLE  ET  MORALE 

tout  ce  qui  est  une  individualité  dans  l'État  ;  ce 
serait  vraiment  un  corps  conservateur  de  tous  les 
droits  et  de  toutes  les  libertés. 

Il  est  permis  d'espérer  que  deux  chambres  ainsi 
formées  serviraient  au  progrès  libéral ,  et  non  à  la 
révolution.  Vu  certaines  particularités  du  carac- 
tère français ,  il  serait  bon  d'interdire  la  publicité 
des  séances,  laquelle  fait  trop  souvent  dégéné- 
rer les  débats  en  parade.  On  fonderait  ainsi  un 
genre  d'éloquence  simple  et  vrai,  bien  préférable 
au  ton  de  nos  harangues  prolixes,  déclamatoires,  de 
mauvais  goût.  Le  compte  rendu  a  l'inconvénient  de 
déplacer  l'objectif  de  l'orateur,  de  le  porter  à  viser 
le  public  plutôt  que  la  Chambre  et  de  faire  servir  le 
gouvernement  du  pays  à  l'agitation  du  pays.  Si  la 
France  veut  un  avenir  de  réformes  et  de  revanches, 
il  faut  qu'elle  évite  d'user  ses  forces  en  luttes  parle- 
mentaires. Le  gouvernement  parlementaire  est  excel- 
lent pour  les  époques  de  prospérité;  il  sert  à  faire 
éviter  les  fautes  très-graves  et  les  excès,  ce  qui  certes 
est  capital  :  mais  il  n'excite  pas  les  grands  efforts 
moraux.  La  Prusse  n'aurait  pas  accompli  sa  renais- 
sance à  la  suite  d'Iéna,  si  elle  eût  pratiqué  la  vie 
parlementaire.  Elle  traversa  quarante  ans  de  silence, 
qui  servirent  merveilleusement  à  tremper  le  carac- 
tère de  la  nation. 


DE   LA   FRANGE.  91 

Il  est  incontestable  que  Paris  est  la  seule  capitale 
possible  de  la  France;  mais  ce  privilège  doit  être 
payé  par  des  charges.  Non -seulement  il  faut  que 
Paris  renonce  à  ses  attentats  sur  la  représentation  de 
la  France  ;  Paris,  étant  constitué  par  la  résidence  des 
autorités  centrales  à  l'état  de  ville  à  part,  ne  peut 
avoir  les  droits  d'une  ville  ordinaire.  Paris  ne  saurait 
avoir  ni  maire,  ni  conseil  élu  dans  les  conditions 
ordinaires,  ni  garde  civique.  Le  souverain  ne  doit 
pas  trouver  dans  la  ville  où  il  réside  une  autre  sou- 
veraineté que  la  sienne.  Les  usurpations  dont  la 
commune  de  Paris  s'est  rendue  coupable  à  toutes  les 
époques  ne  justifient  que  trop  les  appréhensions  à 
cet  égard. 

Avec  de  solides  institutions,  la  liberté  de  la  presse 
pourrait  être  laissée  entière.  Dans  un  état  social  vrai- 
ment assis,  l'action  de  la  presse  est  très-utile  comme 
contrôle;  sans  la  presse,  des  abus  extrêmement 
graves  sont  inévitables.  C'est  aux  classes  honnêtes 
à  décourager  par  leur  mépris  la  presse  scandaleuse. 
Quant  à  la  liberté  des  clubs,  l'expérience  a  montré 
que  cette  liberté  n'a  aucun  avantage  sérieux,  et  qu'elle 
ne  vaut  pas  la  peine  qu'on  y  fasse  des  sacrifices. 

La  cause  de  la  décentralisation  administrative  est 
trop  complètement  gagnée  pour  que  nous  y  insis- 
tions. Que  si  l'on  veut  parler  d'une  décentralisation 


92   REFORME  INTELLECTUELLE  ET  MORALE 

plus  profonde,  qui  ferait  de  la  France  une  fédéra- 
tion d'États  analogue  aux  États-Unis  d'Amérique,  il 
faut  s'entendre.  Il  n'y  a  pas  d'exemple  dans  l'his- 
toire d'un  État  unitaire  et  centralisé  décrétant  son 
morcellement.  Un  tel  morcellement  a  failli  se  faire  au 
mois  de  mars  dernier;  il  se  ferait  le  jour  où  la  France 
serait  mise  encore  plus  bas  qu'elle  ne  l'a  été  par  la 
guerre  de  1870  et  par  la  Commune  ;  il  ne  se  fera 
jamais  par  mesure  légale.  Un  pouvoir  organisé  ne 
cède  que  ce  qu'on  lui  arrache.  Quand  de  grandes 
machines  de  gouvernement,  comme  l'empire  romain, 
l'empire  franc,  commencent  à  s'affaiblir,  les  parties 
disloquées  de  ces  ensembles  font  leurs  conditions  au 
pouvoir  central ,  se  dressent  des  chartes ,  forcent  le 
pouvoir  central  à  les  signer.  En  d'autres  termes,  la 
formation  d'une  confédération  (hors  le  cas  des  colo- 
nies) est  l'indice  d'un  empire  qui  s'effondre.  Ajour- 
nons donc  de  tels  propos,  d'autant  plus  que,  si  les 
crocs  de  fer  qui  retiennent  ensemble  les  pierres  de 
la  vieille  construction  se  relâchaient,  il  n'est  pas 
sûr  que  ces  pierres  resteraient  à  leur  place  et  ne  se 
disjoindraient  pas  tout  à  fait. 

La  colonisation  en  grand  est  une  nécessité  poli- 
tique tout  à  fait  de  premier  ordre.  Une  nation 
qui  ne  colonise  pas  est  irrévocablement  vouée  au 
socialisme,  à  la  guerre  du  riche  et  du  pauvre.   La 


DE    LA    FRANGE.  93 

conquête  d'un  pays  de  race  inférieure  par  une  race 
supérieure,  qui  s'y  établit  pour  le  gouverner,  n'a 
rien  de  choquant.  L'Angleterre  pratique  ce  genre  de 
colonisation  dans  l'Inde,  au  grand  avantage  de  l'Inde, 
de  l'humanité  en  général,  et  à  son  propre  avantage. 
La  conquête  germanique  du  ve  et  du  vie  siècle  est 
devenue  en  Europe  la  base  de  toute  conservation  et 
de  toute  légitimité.  Autant  les  conquêtes  entre  races 
égales  doivent  être  blâmées ,  autant  la  régénération 
des  races  inférieures  ou  abâtardies  par  les  races  su- 
périeures est  dans  l'ordre  providentiel  de  l'humanité. 
L'homme  du  peuple  est  presque  toujours  chez  nous 
un  noble  déclassé;  sa  lourde  main  est  bien  mieux 
faite  pour  manier  l'épée  que  l'outil  servile.  Plutôt  que 
de  travailler,  il  choisit  de  se  battre,  c'est-à-dire  qu'il 
revient  à  son  premier  état.  Regere  imperio  populos, 
voilà  notre  vocation.  Versez  cette  dévorante  acti- 
vité sur  des  pays  qui,  comme  la  Chine,  appellent 
la  conquête  étrangère.  Des  aventuriers  qui  troublent 
la  société  européenne  faites  un  ver  sacrum,  un 
essaim  comme  ceux  des  Francs,  des  Lombards, 
des  Normands  ;  chacun  sera  dans  son  rôle.  La  nature 
a  fait  une  race  d'ouvriers;  c'est  la  race  chinoise,  d'une 
dextérité  de  main  merveilleuse  sans  presque  aucun 
sentiment  d'honneur;  gouvernez-la  avec  justice,  en 
prélevant  d'elle  pour  le  bienfait  d'un  tel  gouverne- 


94   REFORME  INTELLECTUELLE  ET  MORALE 

ment  un  ample  douaire  au  profit  de  la  race  conqué- 
rante, elle  sera  satisfaite;  — une  race  de  travailleurs 
de  la  terre,  c'est  le  nègre;  soyez  pour  lui  bon  et 
humain,  et  tout  sera  dans  l'ordre  ;  —  une  race  de 
maîtres  et  de  soldats,  c'est  la  race  européenne. 
Réduisez  cette  noble  race  à  travailler  dans  l'ergastule 
comme  des  nègres  et  des  Chinois,  elle  se  révolte. 
Tout  révolté  est  chez  nous,  plus  ou  moins,  un  soldat 
qui  a  manqué  sa  vocation,  un  être  fait  pour  la  vie 
héroïque,  et  que  vous  appliquez  à  une  besogne  con- 
traire à  sa  race,  mauvais  ouvrier,  trop  bon  soldat. 
Or  la  vie  qui  révolte  nos  travailleurs  rendrait  heureux 
un  Chinois,  un  fellah,  êtres  qui  ne  sont  nullement 
militaires.  Que  chacun  fasse  ce  pour  quoi  il  est  fait, 
et  tout  ira  bien.  Les  économistes  se  trompent  en 
considérant  le  travail  comme  l'origine  de  la  pro- 
priété. L'origine  de  la  propriété,  c'est  la  conquête  et 
la  garantie  donnée  par  le  conquérant  aux  fruits  du 
travail  autour  de  lui.  Les  Normands  ont  été  en 
Europe  les  créateurs  de  la  propriété  ;  car,  le  lende- 
main du  jour  où  ces  bandits  eurent  des  terres,  ils 
établirent  pour  eux  et  pour  tous  les  gens  de  leur 
domaine  un  ordre  social  et  une  sécurité  qu'on  n'avait 
pas  vus  jusque-là. 


DE   LA   FRANCK.  Oo 


IV 


Dans  la  lutte  qui  vient  de  finir,  l'infériorité  de 
la  France  a  été  surtout  intellectuelle;  ce  qui  nous 
a  manqué,  ce  n'est  pas  le  cœur,  c'est  la  tête.  L'in- 
struction publique  est  un  sujet  d'importance  capitale  ; 
l'intelligence  française  s'est  affaiblie  ;  il  faut  la  for- 
tifier. Notre  plus  grande  erreur  est  de  croire  que 
l'homme  naît  tout  élevé;  l'Allemand,  il  est  vrai, 
croit  trop  à  l'éducation  ;  il  en  devient  pédant  ;  mais 
nous  y  croyons  trop  peu.  Le  manque  de  foi  à 
la  science  est  le  défaut  profond  de  la  France; 
notre  infériorité  militaire  et  politique  n'a  pas  d'autre 
cause;  nous  doutons  trop  de  ce  que  peuvent  la 
réflexion,  la  combinaison  savante.  Notre  système 
d'instruction  a  besoin  de  réformes  radicales;  presque 
tout  ce  que  le  premier  empire  a  fait  à  cet  égard  est 
mauvais.  L'instruction  publique  ne  peut  être  donnée 
directement  par  l'autorité  centrale;  un  ministère 
de  l'instruction  publique  sera  toujours  une  très- 
médiocre  machine  d'éducation. 

L'instruction  primaire  est  la  plus  difficile  à  orga- 
niser. Nous  envions  à  l'Allemagne  sa  supériorité 


9ô   RÉFORME  INTELLECTUELLE  ET  MORALE 

à  cet  égard;  mais  il  n'est  pas  philosophique  de 
vouloir  les  fruits  sans  le  tronc  et  les  racines.  En 
Allemagne,  l'instruction  populaire  est  venue  du  pro- 
testantisme. Le  luthéranisme  ayant  fait  consister 
la  religion  à  lire  un  livre,  et  plus  tard  ayant  réduit 
la  dogmatique  chrétienne  à  une  quintessence  impal- 
pable, a  donné  une  importance  hors  de  ligne  à  la 
maison  d'école;  l'illettré  a  presque  été  chassé  du 
christianisme;  la  communion  parfois  lui  est  refusée. 
Le  catholicisme,  au  contraire,  faisant  consister  le 
salut  en  des  sacrements  et  en  des  croyances  surna- 
turelles, tient  l'école  pour  chose  secondaire.  Excom- 
munier celui  qui  ne  sait  ni  lire  ni  écrire  nous  paraît 
impie.  L'école  n'étant  pas  l'annexe  de  l'égliss  est  la 
rivale  de  l'église.  Le  curé  s'en  défie,  la  veut  aussi 
faible  que  possible,  l'interdit  même  si  elle  n'est  pas 
toute  cléricale.  Or,  sans  la  collaboration  et  la  bonne 
volonté  du  curé,  l'école  de  village  ne  prospérera 
jamais.  Que  ne  pouvons-nous  espérer  que  le  catho- 
licisme se  réforme,  qu'il  se  relâche  de  ses  règles 
surannées!  Quels  services  ne  rendrait  pas  un  curé, 
pasteur  catholique,  offrant  dans  chaque  village  U 
type  d'une  famille  bien  réglée,  surveillant  l'école, 
presque  maître  d'école  lui-même,  donnant  à  l'édu- 
cation du  paysan  le  temps  qu'il  consacre  aux  fasti- 
dieuses répétitions  de  son  bréviaire!    En  réalité, 


DE    LA   FRANGE.  97 

l'église  et  l'école  sont  également  nécessaires;  une 
nation  ne  peut  pas  plus  se  passer  de  l'une  que  de 
l'autre;  quand  l'église  et  l'école  se  contrarient,  tout 
va  mal. 

Nous  touchons  ici  à  la  question  qui  est  au  fond  de 
toutes  les  autres.  La  France  a  voulu  rester  catho- 
lique; elle  en  porte  les  conséquences.  Le  catholi- 
cisme est  trop  hiératique  pour  donner  un  aliment 
intellectuel  et  moral  à  une  population  ;  il  fait  fleurir 
le  mysticisme  transcendant  à  côté  de  l'ignorance; 
il  n'a  pas  d'efficacité  morale  ;  il  exerce  des  effets 
funestes  sur  le  développement  du  cerveau.  Un  élève 
des  jésuites  ne  sera  jamais  un  officier  susceptible 
d'être  opposé  à  un  officier  prussien  ;  un  élève  des 
écoles  élémentaires  catholiques  ne  pourra  jamais 
faire  la  guerre  savante  avec  les  armes  perfectionnées. 
Les  nations  catholiques  qui  ne  se  réformeront  pas 
seront  toujours  infailliblement  battues  par  les  na- 
tions protestantes.  Les  croyances  surnaturelles  sont 
comme  un  poison  qui  tue  si  on  le  prend  à  trop  haute 
dose.  Le  protestantisme  en  mêle  bien  une  certaine 
quantité  à  son  breuvage;  mais  la  proportion  est 
faible  et  devient  alors  bienfaisante.  Le  moyen  âge 
avait  créé  deux  maîtrises  de  la  vie  de  l'esprit, 
l'Église,  l'Université;  les  pays  protestants  ont  gardé 
ces  deux  cadres;  ils  ont  créé  la  liberté  dans  l'Église, 

7 


98   RÉFORME  INTELLECTUELLE  ET  MORALE 

la  liberté  dans  l'Université,  si  bien  que  ces  pays 
peuvent  avoir  à  la  fois  des  Églises  établies,  un  ensei- 
gnement officiel,  et  une  pleine  liberté  de  conscience 
et  d'enseignement.  Nous  autres,  pour  avoir  la  liberté, 
nous  avons  été  obligés  de  nous  séparer  de  l'Église  ; 
les  jésuites  avaient  depuis  longtemps  réduit  nos  uni- 
versités à  un  rôle  secondaire.  Aussi  nos  efforts  ont 
été  faibles,  ne  se  rattachant  à  aucune  tradition  ni  à 
aucune  institution   du  passé. 

Un  libéral  comme  nous  est  ici  fort  embarrassé; 
car  notre  premier  principe  est  que,  dans  ce  qui  touche 
à  la  liberté  de  conscience,  l'État  ne  doit  se  mêler 
de  rien.  La  foi,  comme  toutes  les  choses  exquises, 
est  susceptible  ;  au  moindre  contact,  elle  crie  à  la  vio- 
lence. Ce  qu'il  faut  désirer,  c'est  une  réforme  libé- 
rale du  catholicisme,  sans  intervention  de  l'État.  Que 
l'Église  admette  deux  catégories  de  croyants,  ceux 
qui  sont  pour  la  lettre  et  ceux  qui  s'en  tiennent  à 
l'esprit.  A  un  certain  degré  de  la  culture  rationnelle, 
la  croyance  au  surnaturel  devient  pour  plusieurs 
une  impossibilité  ;  ne  forcez  pas  ceux-là  à  porter  une 
chape  de  plomb.  Ne  vous  mêlez  pas  de  ce  que  nous 
enseignons,  de  ce  que  nous  écrivons,  et  nous  ne  vous 
disputerons  pas  le  peuple;  ne  nous  contestez  pas 
notre  place  à  l'université,  à  l'académie,  et  nous 
vous  abandonnerons  sans  partage  l'école  de  cam- 


DE    LA    FRANCE.  09 

pagne.  L'esprit  humain  est  une  échelle  où  chaque 
degré  est  nécessaire;  ce  qui  est  bon  à  tel  niveau 
n'est  pas  bon  à  tel  autre;  ce  qui  est  funeste  pour 
l'un  ne  l'est  pas  pour  l'autre.  Conservons  au  peuple 
son  éducation  religieuse,  mais  qu'on  nous  laisse  libres. 
Il  n'y  a  pas  de  fort  développement  de  la  tête  sans 
liberté;  l'énergie  morale  n'est  pas  le  résultat  d'une 
doctrine  en  particulier,  mais  de  la  race  et  de  la 
vigueur  de  l'éducation.  Nous  avait-on  assez  parlé  de 
la  décadence  de  cette  Allemagne  qu'on  présentait 
comme  une  officine  d'erreurs  énervantes,  de  dange- 
reuses subtilités  !  Elle  était  tuée,  disait-on,  par  le 
sophisme,  le  protestantisme,  le  matérialisme,  le  pan- 
théisme, le  fatalisme.  Je  ne  jurerais  pas,  en  effet, 
que  M.  de  Moltke  ne  professe  quelqu'une  de  ces 
erreurs  ;  mais  on  avouera  que  cela  ne  l'empêche  pas 
d'être  un  bon  officier  d'état-major.  Renonçons  à  ces 
déclamations  fades.  La  liberté  de  penser,  alliée  à  la 
haute  culture,  loin  d'affaiblir  un  pays,  est  une  condi- 
tion du  grand  développement  de  l'intelligence.  Ce 
n'est  pas  telle  ou  telle  solution  qui  fortifie  l'esprit; 
ce  qui  le  fortifie,  c'est  la  discussion,  la  liberté.  On  peut 
dire  que  pour  l'homme  cultivé  il  n'y  a  pas  de  mau- 
vaise doctrine  ;  car  pour  lui  toute  doctrine  est  un 
effort  vers  le  vrai,  un  exercice  utile  à  la  santé  de 
l'esprit.  Vous  voulez  garder  vos  jeunes  gens  dans 


100     RÉFORME   INTELLECTUELLE    ET    MORALE 

une  sorte  de  gynécée  intellectuel  ;  vous  en  ferez  des 
hommes  bornés.  Pour  former  de  bonnes  têtes  scien- 
tifiques, des  officiers  sérieux  et  appliqués,  il  faut  une 
éducation  ouverte  à  tout,  sans  dogme  rétrécissant. 
La  supériorité  intellectuelle  et  militaire  appartien- 
dra désormais  à  la  nation  qui  pensera  librement. 
Tout  ce  qui  exerce  le  cerveau  est  salutaire.  Il  y  a 
plus  :  la  liberté  de  penser  dans  les  universités  a  cet 
avantage  que  le  libre  penseur,  satisfait  de  raisonner  à 
son  aise  dans  sa  chaire  au  milieu  de  personnes  pla- 
cées au  même  point  de  vue  que  lui,  ne  songe  plus  à 
faire  de  la  propagande  parmi  les  gens  du  monde  et 
les  gens  du  peuple.  Les  universités  allemandes  pré- 
sentent à  ce  sujet  le  spectacle  le  plus  curieux. 

Notre  instruction  secondaire,  quoique  fort  criti- 
quable, est  la  meilleure  partie  de  notre  système 
d'enseignement.  Les  bons  élèves  d'un  lycée  de  Paris 
sont  supérieurs  aux  jeunes  Allemands  pour  le  talent 
d'écrire,  l'art  de  la  rédaction  ;  ils  sont  mieux  prépa- 
rés à  être  avocats  ou  journalistes  ;  mais  ils  ne  savent 
pas  assezdechoses.il  faut  se  persuader  que  la  science 
prend  de  plus  en  plus  le  dessus  sur  ce  qu'on  appelle 
en  France  les  lettres.  L'enseignement  doit  surtout 
être  scientifique;  le  résultat  de  l'éducation  doit  être 
que  le  jeune  homme  sache  le  plus  possible  de  ce  que 
l'esprit  humain  a  découvert  sur  la  réalité  de  l'uni- 


DE    LA    FRANGE.  101 

vers.  Quand  je  dis  scientifique,je  ne  dis  pas  pratique, 
professionnel  ;  l'Etat  n'a  pas  à  s'occuper  des  applica- 
tions de  métier;  mais  il  doit  prendre  garde  que 
l'éducation  qu'il  donne  ne  se  borne  à  une  rhétorique 
creuse,  qui  ne  fortifie  pas  l'intelligence.  Chez  nous, 
les  dons  brillants,  le  talent,  l'esprit,  le  génie  sont 
seuls  estimés;  en  Allemagne,  ces  dons  sont  rares, 
peut-être  parce  qu'ils  ne  sont  pas  fort  prisés  ;  les 
bons  écrivains  y  sont  peu  nombreux;  le  journalisme, 
la  tribune  politique  n'ont  pas  l'éclat  qu'ils  ont  chez 
nous;  mais  la  force  de  tête,  l'instruction,  la  solidité 
du  jugement  sont  bien  plus  répandues,  et  consti- 
tuent une  moyenne  de  culture  intellectuelle  supé- 
rieure à  tout  ce  qu'on  avait  pu  obtenir  jusqu'ici 
d'une  nation. 

C'est  surtout  dans  l'enseignement  supérieur  qu'une 
réforme  est  urgente.  Les  écoles  spéciales,  imaginées 
par  la  Révolution,  les  chétives  facultés  créées  par 
l'Empire,  ne  remplacent  nullement  le  grand  et  beau 
système  des  universités  autonomes  et  rivales,  système 
que  Paris  a  créé  au  moyen  âge  et  que  toute  l'Europe 
a  conservé,  excepté  justement  la  France  qui  l'a  inau- 
guré vers  1200.  En  y  revenant,  nous  n'imiterons  per- 
sonne, nous  ne  ferons  que  reprendre  notre  tradition. 
11  faut  créer  en  France  cinq  ou  six  universités,  indé- 
pendantes les  unes  des  autres,  indépendantes  des 


102  RÉFORME  INTELLECTUELLE  ET  MORALE 

villes  où  elles  seront  établies,  indépendantes  du 
clergé.  Il  faut  supprimer  du  même  coup  les  écoles 
spéciales,  École  polytechnique,  École  normale,  etc., 
institutions  inutiles  quand  on  possède  un  bon  système 
d'universités,  et  qui  empêchent  les  universités  de  se 
développer.  Ces  écoles  ne  sont,  en  effet,  que  des  pré- 
lèvements funestes  faits  sur  les  auditeurs  des  univer- 
sités1. L'université  enseigne  tout,  prépare  à  tout,  et 
dans  son  sein  toutes  les  branches  de  l'esprit  humain 
se  touchent  et  s'embrassent.  A  côté  des  universités, 
il  peut,  il  doit  y  avoir  des  écoles  d'application  ;  il  ne 
peut  y  avoir  des  écoles  d'État  fermées  et  faisant  con- 
currence aux  universités.  On  se  plaint  que  les  facultés 
des  lettres,  des  sciences,  n'aient  pas  d'élèves  assidus. 
Quoi  de  surprenant  ?  Leurs  auditeurs  naturels  sont  à 
l'École  normale,  à  l'École  polytechnique,  où  ils 
reçoivent  le  même  enseignement,  mais  sans  rien  sen- 
tir du  mouvement  salutaire,  de  la  communauté 
d'esprit  que  crée  l'université. 

Ces  universités  établies  dans  des  villes  de  pro- 
vince2, sans  préjudice  naturellement  de  l'université 

4.  On  n'entend  pas  nier  l'utilité  de  tels  établissements 
comme  internats  ou  séminaires;  mais  l'enseignement  intérieur 
n'y  devrait  pas  dépasser  la  conférence  entre  élèves,  selon  les 
usages  anciens. 

2.  Une  circonstance  d'un  autre  ordre  rendra  l'application 
de  ce  système  presque  indispensable,  c'est  l'établissement  du 


DE    LA    FRANCE.  103 

de  Paris  et  des  grands  établissements  uniques,  tels 
que  le  Collège  de  France,  propres  à  Paris,  me  parais- 
sent le  meilleur  moyen  de  réveiller  l'esprit  français. 
Elles  seraient  des  écoles  de  sérieux,  d'honnêteté,  de 
patriotisme.  Là  se  fonderait  la  vraie  liberté  de  penser, 
qui  ne  va  pas  sans  de  solides  études.  Là  aussi  se 
ferait  un  salutaire  changement  dans  l'esprit  de  la 
jeunesse.  Elle  se  formerait  au  respect;  elle  pren- 
drait le  sentiment  de  la  valeur  de  la  science.  Un  fait 
qui  donne  bien  à  réfléchir  est  celui-ci.  Il  est  reconnu 
que  nos  écoles  sont  des  foyers  d'esprit  démocra- 
tique peu  réfléchi  et  d'une  incrédulité  portée  vers 
une  propagande  populaire  étourdie.  C'est  tout  le  con- 
traire en  Allemagne,  où  les  universités  sont  des 
foyers  d'esprit  aristocratique,  réactionnaire  (comme 
nous  disons)  et  presque  féodal,  des  foyers  de  libre 
pensée,  mais  non  de  prosélytisme  indiscret.  D'où 
vient  cette  différence?  De  ce  que  la  liberté  de  dis- 
cussion, dans  les  universités  allemandes,  est  absolue. 
Le  rationalisme  est  loin  de  porter  à  la  démocratie. 

service  militaire  obligatoire  pour  tous.  Une  telie  organisation 
militaire  n'est  possible  que  si  le  jeune  homme  peut  faire  ses 
études  d'université  (droit,  médecine,  etc.)  en  même  temps  que 
son  service  militaire,  ainsi  que  cela  se  pratique  en  Allemagne. 
Cette  combinaison  suppose  des  villes  d'étude  régionales,  qui 
soient  en  même  temps  des  centres  sérieux  d'iostruction  mili- 
taire. 


104  RÉFORME  INTELLECTUELLE  ET  MORALE 

La  réflexion  apprend  que  la  raison  n'est  pas  la  simple 
expression  des  idées  et  des  vœux  de  la  multitude , 
qu'elle  est  le  résultat  des  aperceptions  d'un  petit 
nombre  d'individus  privilégiés.  Loin  d'être  portée  à 
livrer  la  chose  publique  aux  caprices  de  la  foule,  une 
génération  aussi  élevée  sera  jalouse  de  maintenir  le 
privilège  de  la  raison;  elle  sera  appliquée,  studieuse 
et  très-peu  révolutionnaire.  La  science  sera  pour  elle 
comme  un  titre  de  noblesse,  auquel  elle  ne  renoncera 
pas  facilement,  et  qu'elle  défendra  même  avec  une 
certaine  âpreté.  Des  jeunes  gens  élevés  dans  le  sen- 
timent de  leur  supériorité  se  révolteront  de  ne 
compter  que  pour  un  comme  le  premier  venu.  Pleins 
du  juste  orgueil  que  donne  la  conscience  de  savoir 
la  vérité  que  le  vulgaire  ignore,  ils  ne  voudront  pas 
être  les  interprètes  des  pensées  superficielles  de  la 
foule.  Les  universités  seront  ainsi  des  pépinières 
d'aristocrates.  Alors,  l'espèce  d'antipathie  que  le 
parti  conservateur  français  nourrit  contre  la  haute 
culture  de  l'esprit  paraîtra  le  plus  inconcevable  des 
non-sens,  la  plus  fâcheuse  erreur. 

Il  va  sans  le  dire  qu'à  côté  de  ces  universités 
dotées  par  l'État,  et  où  toutes  les  opinions  savam- 
ment présentées  auraient  accès,  une  entière  latitude 
serait  laissée  pour  l'établissement  d'universités  libres. 
Je  crois  que  ces  universités  libres  produiraient  de 


DE    LA    FRANCE.  105 

très-médiocres  résultats  ;  toutes  les  fois  que  la  liberté 
existe  réellement  dans  l'université,  la  liberté  hors  de 
l'université  est  de  peu  de  conséquence;  mais,  en  leur 
permettant  de  s'établir,  on  aurait  la  conscience  en 
règle  et  on  fermerait  la  bouche  aux  personnes  naïves 
toujours  portées  à  croire  que  sans  la  tyrannie  de 
l'État  elles  feraient  des  merveilles.  11  est  bien 
probable  que  les  catholiques  les  plus  fervents, 
un  Ozanam,  par  exemple,  préféreraient  le  champ 
libre  des  universités  d'État,  où  tout  se  passerait  au 
grand  jour,  à  ces  petites  universités  à  huis  clos, 
fondées  par  leur  secte.  En  tout  cas,  ils  auraient 
le  choix.  De  quoi  pourraient  se  plaindre  avec  un 
pareil  régime  les  catholiques  les  plus  portés  à 
s'élever  contre  le  monopole  de  l'État?  Personne  ne 
serait  exclu  des  chaires  des  universités  à  cause  de 
ses  opinions  ;  les  catholiques  y  arriveraient  comme 
tout  le  monde.  Le  système  des  Privatdocent  per- 
mettrait en  outre  à  toutes  les  doctrines  de  se  pro- 
duire en  dehors  des  chaires  dotées.  Enfin  les  univer- 
sités libres  enlèveraient  jusqu'au  dernier  prétexte 
aux  récriminations.  Ce  serait  l'inverse  de  notre  sys- 
tème français,  procédant  par  l'exclusion  des  sujets 
brillants.  On  croit  avoir  assez  fait  pour  l'impartialité 
si,  après  avoir  destitué  ou  refusé  de  nommer  un  libre 
penseur,  on  destitue  ou  refuse  de  nommer  un  catho- 


106  RÉFORME  INTELLECTUELLE  ET  MORALE 

lique.  En  Allemagne,  on  les  met  tous  deux  face  à  face  ; 
au  lieu  de  ne  servir  que  la  médiocrité,  un  tel  système 
sert  à  l'émulation  et  à  l'éveil  des  esprits.  En  distin- 
guant soigneusement  le  grade  et  le  droit  d'exercer 
une  profession,  comme  on  le  fait  en  Allemagne ,  en 
établissant  que  l'université  ne  fait  pas  des  méde- 
cins, des  avocats,  mais  rend  apte  à  devenir  médecin, 
avocat,  on  lèverait  les  difficultés  que  certaines  per- 
sonnes trouvent  à  la  collation  des  grades  par  l'État. 
L'État,  en  un  tel  système,  ne  salarie  pas  certaines 
opinions  scientifiques  ou  littéraires;  il  ouvre,  dans  un 
haut  intérêt  social  et  pour  le  bien  de  toutes  les  opi- 
nions, de  grands  champs  clos,  de  vastes  arènes,  où  les 
sentiments  divers  peuvent  se  produire,  lutter  entre 
eux  et  se  disputer  l'assentiment  de  la  jeunesse,  déjà 
mûre  pour  la  réflexion,  qui  assiste  à  ces  débats. 

Former  par  les  universités  une  tête  de  société 
rationaliste,  régnant  par  la  science,  fière  de  cette 
science  et  peu  disposée  à  laisser  périr  son  privilège 
au  profit  d'une  foule  ignorante  ;  mettre  (qu'on  me 
permette  cette  forme  paradoxale  d'exprimer  ma 
pensée)  le  pédantisme  en  honneur,  combattre  ainsi 
l'influence  trop  grande  des  femmes,  des  gens  du 
monde,  des  Revues,  qui  absorbent  tant  de  forces  vives 
ou  ne  leur  offrent  qu'une  application  superficielle; 
donner  plus  à  la  spécialité,  à  la  science,  à  ce  que  les 


DE    LA    FRANCE.  107 

Allemands  appellent  le  Fach,  moins  à  la  littérature, 
au  talent  d'écrire  et  de  parler  ;  compléter  ce  faîte 
solide  de  l'édifice  social  par  une  cour  et  une  capitale 
brillantes,  d'où  l'éclat  d'un  esprit  aristocratique 
n'exclue  pas  la  solidité  et  la  forte  culture  de  la  rai- 
son; en  même  temps,  élever  le  peuple,  raviver  ses 
facultés  un  peu  affaiblies,  lui  inspirer,  avec  l'aide 
d'un  bon  clergé  dévoué  à  la  patrie,  l'acceptation 
d'une  société  supérieure,  le  respect  de  la  science 
et  de  la  vertu,  l'esprit  de  sacrifice  et  de  dévouement; 
voilà  ce  qui  serait  l'idéal  ;  il  sera  beau  du  moins  de 
chercher  à  en  approcher. 

J'ai  dit  à  plusieurs  reprises  que  ces  réformes  ne 
peuvent  pas  bien  se  faire  sans  la  collaboration  du 
clergé.  Il  est  clair  que  notre  principe  théorique  ne  peut 
plus  être  que  la  séparation  de  l'Église  et  de  l'État; 
mais  la  pratique  ne  saurait  être  la  théorie.  Jusqu'ici, 
la  France  n'a  connu  que  deux  pôles,  catholicisme, 
démocratie;  oscillant  sans  cesse  de  l'un  à  l'autre,  elle 
ne  se  repose  jamais  entre  les  deux.  Pour  faire  péni- 
tence de  ses  excès  démagogiques,  la  France  se  jette 
dans  le  catholicisme  étroit;  pour  réagir  contre  le 
catholicisme  étroit,  elle  se  jette  dans  la  fausse  démo- 
cratie. Il  faudrait  faire  pénitence  des  deux  à  la  fois, 
car  la  fausse  démocratie  et  le  catholicisme  étroit 
s'opposent  également  à  une  réforme  de  la  France 


108  RÉFORME  INTELLECTUELLE  ET  MORALE 

sur  le  type  prussien,  je  veux  dire  à  une  forte  et 
saine  éducation  rationnelle.  Nous  sommes  à  l'égard 
du  catholicisme  dans  cette  situation  étrange  que  nous 
ne  pouvons  vivre  ni  avec  lui  ni  sans  lui.  L'Église  est 
une  pièce  trop  importante  d'éducation  pour  qu'on 
se  prive  d'elle,  si  de  son  côté  elle  fait  les  conces- 
sions nécessaires  et  ne  se  rend  pas,  en  exagérant 
ses  doctrines,  plus  nuisible  qu'utile.  Si  un  mou- 
vement gallican  de  réforme  dans  le  genre  de  celui 
que  rêve  avec  tant  de  candeur,  de  sincérité,  de  cha- 
leur d'âme  le  P.  Hyacinthe,  si  un  mouvement  de 
réforme,  dis-je,  entraînant  le  mariage  des  prêtres 
de  campagne  et  le  remplacement  du  bréviaire  par 
un  enseignement  presque  quotidien,  était  possible,  il 
faudrait  l'accueillir  avec  empressement;  mais  je  crains 
que  l'Église  catholique  ne  se  roidisse  et  n'aime  mieux 
tomber  que  de  se  modifier.  Un  schisme  m'y  paraît 
plus  probable  que  jamais  ;  ou  plutôt  le  schisme  est 
déjà  fait;  de  latent,  il  de  viendra  effectif.  La  haine  des 
Allemands  et  des  Français,  l'occupation  de  Rome  par 
le  roi  d'Italie,  ont  ajouté  un  élément  explosible  nou- 
veau à  ceux  qu'avait  entassés  le  concile .  Si  1  e  pape  reste 
dans  Rome,  capitale  de  l'Italie,  les  non -Italiens  souf- 
friront de  voir  leur  chef  spirituel  ainsi  subordonné 
à  une  nation  particulière.  Si  le  pape  quitte  Rome,  les 
Italiens  diront  comme  en  1378  :  «  Le  pape  est  l'évêque 


DE    LA    FRANCE.  109 

de  Rome  ;  qu'il  revienne,  ou  nous  allons  choisir  un 
évêque  de  Rome,  lequel,  par  là  même,  sera  le  pape.  » 
A  vrai  dire,  un  pape  tel  que  l'a  fait  le  concile  ne  peut 
résider  nulle  part;  il  lui  faudrait  une  île  escarpée  et 
sans  bords;  il  n'a  pas  de  place  au  monde;  or,  si  la 
papauté  cesse  d'avoir  un  petit  territoire  politiquement 
neutralisé  à  son  usage,  elle  verra  briser  son  unité.  Il 
me  paraît  donc  presque  inévitable  que  nous  ayons 
bientôt  deux  papes  et  même  trois,  car  il  va  être  bien 
difficile  que  des  Français,  des  Italiens  et  des  Allemands 
soient  de  la  même  religion.  Le  principe  des  nationa- 
lités devait  à  la  longue  amener  la  ruine  de  la  papauté. 
On  dit  souvent  :  «  Les  questions  religieuses  ont  de 
nos  jours  trop  peu  d'importance  pour  amener  des 
schismes.  «C'est  là  une  erreur;  des  hérésies,  des  divi- 
sions sur  les  dogmes  abstraits,  il  n'y  en  aura  plus1  ; 
car  on  ne  prend  presque  plus  le  dogme  au  sérieux  ; 
mais  des  schismes  dans  le  genre  de  celui  d'Avignon, 
des  divisions  de  personnes,  des  élections  contestées 
et  dont  l'incertitude  maintiendra  longtemps  affrontées 
des  parties  de  la  catholicité,  cela  est  parfaitement 
possible,  cela  sera.  Une  fois  le  schisme  fait  sur  les 
personnes,  une  fois  les  deux  papes  constitués,  l'un  à 

1.  Le  dogme  de  l'infaillibilité  fait  exception;  car  ce  dogme 
est  «  pratique  »  au  plus  haut  degré,  et  atteint  toute  l'organisa- 
tion de  l'Église  catholique  dans  ses  rapports  avec  l'ordre  civil. 


110     RÉFORME    INTELLECTUELLE    ET    MORALE 

Rome,  l'autre  hors  de  l'Italie,  la  décomposition  de  la 
catholicité  s'opérera  par  le  choix  des  obédiences, 
comme  celle  de  l'eau  sous  l'action  de  la  pile  élec- 
trique; chacun  des  deux  papes  deviendra  un  pôle 
qui  attirera  à  lui  les  éléments  qui  lui  seront  homo- 
gènes; l'un  sera  le  pape  du  catholicisme  rétrograde, 
l'autre  le  pape  du  catholicisme  progressif;  car  tous 
deux  désireront  avoir  des  partisans,  et,  pour  avoir  des 
partisans,  il  faut  représenter  quelque  chose.  Nous 
verrons  Pierre  de  Lune  prétendre  encore  enfermer 
l'Église  universelle  sur  son  rocher  de  Paniscole;  la 
ligne  de  séparation  des  obédiences  pourrait  même 
déjà  être  tracée.  Une  foule  de  réformes  maintenant 
impraticables  seront  praticables  alors,  et  l'horizon 
du  catholicisme,  maintenant  si  fermé,  pourra  s'ou- 
vrir tout  à  coup  et  laisser  voir  des  profondeurs  inat- 
tendues. 


Avec  des  efforts  sérieux,  une  renaissance  serait 
donc  possible,  et  je  suis  persuadé  que,  si  la  France 
marchait  dix  ans  dans  la  voie  que  nous  avons  essayé 
d'indiquer,  l'estime  et  la  bienveillance  du  monde  la 
dispenseraient  de  toute  revanche.  Oui,  il  serait  pos- 


DE    LA    FRANGE.  ill 

sible  qu'un  jour  cette  guerre  funeste  dût  être  bénie 
et  considérée  comme  le  commencement  d'une  régé- 
nération. Ce  n'est  pas  la  seule  fois  que  la  guerre 
aurait  été  plus  utile  au  vaincu  qu'au  vainqueur.  Si 
la  sottise,  la  négligence,  la  paresse,  l'imprévoyance 
des  États  n'avaient  pour  conséquence  de  les  faire 
battre,  il  est  difficile  de  dire  à  quel  degré  d'abaisse- 
ment pourrait  descendre  l'espèce  humaine.  La  guerre 
est  de  la  sorte  une  des  conditions  du  progrès,  le  coup  de 
fouet  qui  empêche  un  pays  de  s'endormir,  en  forçant 
la  médiocrité  satisfaite  d'elle-même  à  sortir  de  son 
apathie.  L'homme  n'est  soutenu  que  par  l'effort  et 
la  lutte.  La  lutte  contre  la  nature  ne  suffit  pas; 
l'homme  finirait,  au  moyen  de  l'industrie,  par  la 
réduire  à  peu  de  chose.  La  lutte  des  races  se  dresse 
alors.  Quand  une  population  a  fait  produire  à  son 
fonds  tout  ce  qu'il  peut  produire,  elle  s'amollirait, 
si  la  terreur  de  son  voisin  ne  la  réveillait;  car  le 
but  de  l'humanité  n'est  pas  de  jouir;  acquérir  et 
créer  est  œuvre  de  force  et  de  jeunesse  :  jouir  est 
de  la  décrépitude.  La  crainte  de  la  conquête  est 
ainsi,  dans  les  choses  humaines,  un  aiguillon  néces- 
saire. Le  jour  où  l'humanité  deviendrait  un  grand 
empire  romain  pacifié  et  n'ayant  plus  d'ennemis 
extérieurs  serait  le  jour  où  la  moralité  et  l'intelli- 
gence courraient  les  plus  grands  dangers. 


112     RÉFORME    INTELLECTUELLE    ET    MORALE 

Mais  ces  réformes  s'accompliront-elles?  La  France 
va-t-elle  s'appliquer  à  corriger  ses  défauts,  à  recon- 
naître ses  erreurs?  La  question  est  complexe,  et,  pour 
la  résoudre,  il  faut  s'être  fait  une  idée  précise  du 
mouvement  qui  semble  emporter  vers  un  but  inconnu 
tout  le  monde  européen. 

Le  xixe  siècle  possède  deux  types  de  société  qui 
ont  fait  leurs  preuves,  et  qui,  malgré  les  incertitudes 
qui  peuvent  peser  sur  leur  avenir,  auront  une  grande 
place  dans  l'histoire  de  la  civilisation.  L'un  est  le 
type  américain,  fondé  essentiellement  sur  la  liberté 
et  la  propriété,  sans  privilèges  de  classes,  sans  insti- 
tutions anciennes,  sans  histoire,  sans  société  aris- 
tocratique, sans  cour,  sans  pouvoir  brillant,  sans  uni- 
versités sérieuses  ni  fortes  institutions  scientifiques, 
sans  service  militaire  obligatoire  pour  les  citoyens. 
Dans  ce  système,  l'individu,  très- peu  protégé  par 
l'État,  aussi  très-peu  gêné  par  l'État.  Jeté  sans  patron 
dans  la  bataille  de  la  vie,  il  s'en  tire  comme  il  peut,  est 
s'enrichit,  s'appauvrit,  sans  qu'il  songe  une  seule 
fois  à  se  plaindre  du  gouvernement,  à  le  renverser, 
à  lui  demander  quelque  chose,  à  déclamer  contre  la 
liberté  et  la  propriété.  Le  plaisir  de  déployer  son 
activité  à  toute  vapeur  lui  suffît,  même  quand  les 
chances  de  la  loterie  ne  lui  ont  pas  été  favorables. 
Ces  sociétés  manquent  de  distinction,  de  noblesse; 


DE    LA   FRANCE.  113 

elles  ne  font  guère  d'œuvres  originales  en  fait  d'art  et 
de  science  ;  mais  elles  peuvent  arriver  à  être  très- 
puissantes,  et  d'excellentes  choses  peuvent  s'y  pro- 
duire. La  grosse  question  est  de  savoir  combien  de 
temps  elles  dureront,  quelles  maladies  particulières 
les  affecteront,  comment  elles  se  comporteront  à 
l'égard  du  socialisme,  qui  les  a  jusqu'ici  peu  atteintes. 
Le  second  type  de  société  que  notre  siècle  voit 
exister  avec  éclat  est  celui  que  j'appellerai  l'ancien 
régime  développé  et  corrigé.  La  Prusse  en  offre  le 
meilleur  modèle.  Ici  l'individu  est  pris,  élevé, 
façonné,  dressé,  discipliné,  requis  sans  cesse  par 
une  société  dérivant  du  passé,  moulée  dans  de 
vieilles  institutions,  s'arrogeant  une  maîtrise  de 
moralité  et  de  raison.  L'individu,  dans  ce  système, 
donne  énormément  à  l'État;  il  reçoit  en  échange  de 
l'État  une  forte  culture  intellectuelle  et  morale, 
ainsi  que  la  joie  de  participer  à  une  grande  œuvre. 
Ces  sociétés  sont  particulièrement  nobles;  elles 
créent  la  science;  elles  dirigent  l'esprit  humain;  elles 
font  l'histoire;  mais  elles  sont  de  jour  en  jour  affai- 
blies par  les  réclamations  de  l'égoïsme  individuel, 
qui  trouve  le  fardeau  que  l'État  lui  impose  trop  lourd 
à  porter.  Ces  sociétés,  en  effet,  impliquent  des 
catégories  entières  de  sacrifiés,  de  gens  qui  doivent  se 
résigner  à  une  vie  triste  sans  espoir  d'amélioration. 

8 


414  RÉFORME  INTELLECTUELLE  ET  MORALE 

L'éveil  de  la  conscience  populaire  et  jusqu'à  un  cer- 
tain point  l'instruction  du  peuple  minent  ces  grands 
édifices  féodaux  et  les  menacent  de  ruine.  La  France, 
qui  était  autrefois  une  société  de  ce  genre,  est  tom- 
bée. L'Angleterre  s'éloigoe  sans  cesse  du  type  que 
nous  venons  de  décrire  pour  se  rapprocher  du  type 
américain.  L'Allemagne  maintient  ce  grand  cadre, 
non  sans  que  des  signes  de  révolte  s'y  fassent  déjà 
entrevoir.  Jusqu'à  quel  point  cet  esprit  de  révolte, 
qui  n'est  autre  chose  que  la  démocratie  socialiste, 
envahira-t-il  les  pays  germaniques  à  leur  tour? 
Voilà  la  question  qui  doit  préoccuper  le  plus  un  esprit 
réfléchi.  Nous  manquons  d'éléments  pour  y  répondre 
avec  précision. 

Si  les  nations  d'ancien  régime  ne  faisaient,  quand 
leur  vieil  édifice  est  renversé,  que  passer  au  système 
américain,  la  situation  serait  simple;  on  pourrait 
alors  se  reposer  en  cette  philosophie  de  l'histoire  de 
l'école  républicaine,  selon  laquelle  le  type  social 
américain  est  celui  de  l'avenir,  celui  auquel  tous  les 
pays  en  viendront  tôt  ou  tard.  Mais  il  n'en  est  pas 
ainsi.  La  partie  active  du  parti  démocratique  qui 
maintenant  travaille  plus  ou  moins  tous  les  États 
européens  n'a  nullement  pour  idéal  la  république 
américaine.  A  part  quelques  théoriciens,  le  parti 
démocratique  a  des  tendances  socialistes  qui  sont 


DE    LA    FRANCE.  115 

l'inverse  des  idées  américaines  sur  la  liberté  et 
la  propriété.  La  liberté  du  travail,  la  libre  concur- 
rence, le  libre  usage  de  la  propriété,  la  faculté 
laissée  à  chacun  de  s'enrichir  selon  ses  pouvoirs, 
sont  justement  ce  dont  ne  veut  pas  la  démocratie 
européenne.  Résultera-t-il  de  ces  tendances  un 
troisième  type  social,  où  l'État  interviendra  dans  les 
contrats,  dans  les  relations  industrielles  et  commer- 
ciales, dans  les  questions  de  propriété?  On  ne  peut 
guère  le  croire;  car  aucun  système  socialiste  n'a 
réussi  jusqu'ici  à  se  présenter  avec  les  apparences 
de  la  possibilité.  De  là  un  doute  étrange,  qui  en 
France  atteint  les  proportions  du  plus  haut  tra- 
gique et  trouble  notre  vie  à  tous  :  d'une  part,  il 
semble  bien  difficile  de  faire  tenir  debout  sous  une 
forme  quelconque  les  institutions  de  l'ancien  régime; 
d'une  autre  part,  les  aspirations  du  peuple  ne  sont 
nullement  en  Europe  dirigées  vers  le  système  améri- 
cain. Une  série  de  dictatures  instables,  un  césarisme 
de  basse  époque,  voilà  tout  ce  qui  se  montre  comme 
ayant  les  chances  de  l'avenir. 

La  direction  matérialiste  de  la  France  peut  d'ail- 
leurs faire  contre-poids  à  tous  les  motifs  virils  de 
réforme  qui  sortent  de  la  situation.  Cette  direction 
matérialiste  dure  depuis  les  années  qui  suivirent 
1830.  Sous  la  Restauration,  l'esprit  public  était  très- 


116  RÉFORME  INTELLECTUELLE  ET  MORALE 

vivant  encore;  la  société  noble  songeait  à  autre 
chose  que  jouir  et  s'enrichir.  La  décadence  devint 
tout  à  fait  sensible  vers  1840.  Le  soubresaut  de  1848 
n'arrêta  rien;  le  mouvement  des  intérêts  matériels 
était  vers  1853  ce  qu'il  eût  été  si  la  révolution  de 
février  ne  fût  pas  arrivée.  Certes,  la  crise  de  1870- 
1871  est  bien  plus  profonde  que  celle  de  1848; 
mais  on  peut  craindre  que  le  tempérament  du  pays 
ne  prenne  encore  le  dessus,  que  la  masse  de  la  nation, 
rentrant  dans  son  indifférence,  ne  songe  plus  qu'à 
gagner  de  l'argent  et  à  jouir.  L'intérêt  personnel  ne 
conseille  jamais  le  courage  militaire  ;  car  aucun  des 
inconvénients  qu'on  encourt  par  la  lâcheté  n'équivaut 
à  ce  que  l'on  risque  par  le  courage.  Il  faut,  pour 
exposer  sa  vie,  la  foi  à  quelque  chose  d'immatériel  ; 
or  cette  foi  disparaît  de  jour  en  jour.  Ayant  détruit 
le  principe  de  la  légitimité  dynastique,  qui  fait  con- 
sister la  raison  d'être  de  l'union  des  provinces  dans 
les  droits  du  souverain,  il  ne  nous  restait  plus  qu'un 
dogme,  savoir  qu'une  nation  existe  par  le  libre  con- 
sentement de  toutes  ses  parties.  La  dernière  paix  a 
porté  à  ce  principe  la  blessure  la  plus  grave.  Enfin, 
loin  de  se  relever,  la  culture  intellectuelle  a  reçu 
des  événements  de  l'année  des  coups  sensibles; 
l'influence  du  catholicisme  étroit,  qui  sera  le  grand 
obstacle  à  la  renaissance,  ne  paraît  nullement  en 


DE   LA    FRANCE.  117 

train  de  décroître;  la  présomption  d'une  partie  des 
personnes  qui  président  à  l'administration  semble 
par  moments  avoir  redoublé  avec  les  défaites  et  les 
affronts. 

On  ne  peut  nier,  d'ailleurs,  que  beaucoup  des 
réformes  que  la  Prusse  nous  impose  ne  doivent  ren- 
contrer chez  nous  de  sérieuses  difficultés.  La  base 
du  programme  conservateur  de  la  France  a  toujours 
été  d'opposer  les  parties  sommeillantes  de  la  con- 
science populaire  aux  parties  trop  éveillées,  je  veux 
dire  l'armée  au  peuple.  Il  est  clair  que  ce  pro- 
gramme manquerait  de  base  le  jour  où  l'esprit 
démocratique  pénétrerait  l'armée  elle-même.  Entre- 
tenir une  armée  faisant  un  corps  à  part  dans  la 
nation  et  empêcher  le  développement  de  l'instruction 
primaire  sont  ainsi  devenus  dans  un  certain  parti 
des  articles  de  foi  politique;  mais  la  France  a  pour 
voisine  la  Prusse,  qui  force  indirectement  la  France, 
même  conservatrice,  à  reculer  sur  ces  deux  principes. 
Le  parti  conservateur  français  ne  s'est  pas  trompé  en 
prenant  de  deuil  le  jour  de  la  bataille  de  Sadowa.  Ce 
parti  avait  pour  maxime  de  calquer  l'Autriche  des 
Metternich,  je  veux  dire  de  combattre  l'esprit  démo- 
cratique au  moyen  d'une  armée  disciplinée  à  part, 
d'un  peuple  de  paysans  tenus  soigneusement  dans 
l'ignorance,  d'un  clergé  armé  de  puissants  concordats. 


H8     REFORME    INTELLECTUELLE    ET   MORALE 

Ce  régime  énerve  trop  une  nation  qui  doit  lutter 
contre  des  rivaux.  L'Autriche  elle-même  a  dû  y 
renoncer.  C'est  ainsi  que,  selon  la  thèse  dePlutarque, 
le  peuple  le  plus  vertueux  l'emporte  toujours  sur 
celui  qui  l'est  moins,  et  que  l'émulation  des  nations 
est  la  condition  du  progrès  général.  Si  la  Prusse 
réussit  à  échapper  à  la  démocratie  socialiste,  il  est 
possible  qu'elle  fournisse  pendant  une  ou  deux 
générations  une  protection  à  la  liberté  et  à  la  pro- 
priété. Sans  nul  doute,  les  classes  menacées  par  le 
socialisme  feraient  taire  leurs  antipathies  patrioti- 
ques, le  jour  où  elles  ne  pourraient  plus  tenir  tête 
au  flot  montant,  et  où  quelque  État  fort  prendrait 
pour  mission  de  maintenir  l'ordre  social  européen. 
D'un  autre  côté,  l'Allemagne  trouverait  dans  l'ac- 
complissement d'une  telle  œuvre  (assez  analogue  à 
celle  qu'elle  exécuta  au  ve  siècle)  des  emplois  si 
avantageux  de  son  activité,  que  le  socialisme  serait 
chez  elle  écarté  pour  longtemps.  Riche,  molle,  peu 
laborieuse,  la  France  se  laissait  aller  depuis  des 
années  à  faire  exécuter  toutes  ses  besognes  péni- 
bles, exigeant  de  l'application,  par  des  étrangers 
qu'elle  payait  bien  pour  cela;  le  gouvernement, 
en  tant  qu'il  se  confond  avec  le  métier  de  gen- 
darme, est  à  quelques  égards  une  de  ces  besognes 
ennuyeuses  pour  lesquelles  le  Français,  bon  et  faible, 


DE   LA   FRANCE.  119 

a  peu  d'aptitude  ;  le  jour  se  laisse  entrevoir  où  il 
payera  des  gens  rogues,  sérieux  et  durs  pour  cela, 
comme  les  Athéniens  avaient  des  Scythes  pour 
remplir  les  fonctions  de  sbires  et  de  geôliers. 

La  gravité  de  la  crise  révélera  peut-être  des  forces 
inconnues.  L'imprévu  est  grand  dans  les  choses 
humaines,  et  la  France  se  plaît  souvent  à  déjouer  les 
calculs  les  mieux  raisonnes.  Étrange,  parfois  lamen- 
table, la  destinée  de  notre  pays  n'est  jamais  vul- 
gaire. S'il  est  vrai  que  c'est  le  patriotisme  français  qui, 
à  la  fin  du  dernier,  siècle,  a  réveillé  le  patriotisme 
allemand,  il  sera  peut-être  vrai  aussi  de  dire  que 
le  patriotisme  allemand  aura  réveillé  le  patriotisme 
français  sur  le  point  de  s'éteindre.  Ce  retour  vers 
les  questions  nationales  apporterait  pour  quelques 
années  un  temps  d'arrêt  aux  questions  sociales. 
Ce  qui  s'est  passé  depuis  trois  mois,  la  vitalité  que 
la  France  a  montrée  après  l'effroyable  syncope 
morale  du  18  mars,  sont  des  faits  très-consolants. 
On  se  prend  souvent  à  craindre  que  la  France 
et  même  l'Angleterre,  au  fond  travaillée  du  même 
mal  que  nous  (l'affaiblissement  de  l'esprit  militaire, 
la  prédominance  des  considérations  commerciales 
et  industrielles),  ne  soient  bientôt  réduites  à  un 
rôle  secondaire,  et  que  la  scène  du  monde  euro- 
péen n'en  vienne  à  être  uniquement  occupée  par 


120     RÉFORME    INTELLECTUELLE    ET   MORALE 

deux  colosses,  la  race  germanique  et  la  race  slave, 
qui  ont  gardé  la  vigueur  du  principe  militaire  et 
monarchique,  et  dont  la  lutte  remplira  l'avenir.  Mais 
on  peut  affirmer  aussi  que,  dans  un  sens  supérieur, 
la  France  aura  sa  revanche.  On  reconnaîtra  un  jour 
qu'elle  était  le  sel  de  la  terre,  et  que  sans  elle  le 
festin  de  ce  monde  sera  peu  savoureux.  On  regrettera 
cette  vieille  France  libérale,  qui  fut  impuissante, 
imprudente,  je  l'avoue,  mais  qui  aussi  fut  généreuse, 
et  dont  on  dira  un  jour  comme  des  chevaliers  de 
l'Arioste  : 

Oh  gran  bontà  de'  cavalieri  antiqui! 

Quand  les  vainqueurs  du  jour  auront  réussi  à  rendre 
le  monde  positif,  égoïste,  étranger  à  tout  autre 
mobile  que  l'intérêt,  aussi  peu  sentimental  que 
possible,  on  touvera  qu'il  fut  heureux  cependant  pour 
l'Amérique  que  le  marquis  de  Lafayette  ait  pensé 
autrement;  qu'il  fut  heureux  pour  l'Italie  que,  même 
à  notre  plus  triste  époque,  nous  ayons  été  capables 
d'une  généreuse  folie  ;  qu'il  fut  heureux  pour  la 
Prusse  qu'en  1865,  aux  plans  confus  qui  remplis- 
saient la  tête  de  l'empereur,  se  soit  mêlée  une  vue  de 
philosophie  politique  élevée. 

Ne  jamais  irop  espérer,  ne  jamais  désespérer,  doit 


DE    LA   FRANGE.  121 

être  notre  devise.  Souvenons-nous  que  la  tristesse 
seule  est  féconde  en  grandes  choses,  et  que  le  vrai 
moyen  de  relever  notre  pauvre  pays,  c'est  de  lui 
montrer  l'abîme  où  il  est.  Souvenons-nous  surtout 
que  les  droits  de  la  patrie  sont  imprescriptibles,  et 
que  le  peu  de  cas  qu'elle  fait  de  nos  conseils  ne  nous 
dispense  pas  de  les  lui  donner.  L'émigration  à  l'exté- 
rieur ou  à  l'intérieur  est  la  plus  mauvaise  action 
qu'on  puisse  commettre.  L'empereur  romain  qui,  au 
moment  de  mourir,  résumait  son  opinion  sur  la  vie 
par  ces  mots  :  Nil  expcdit,  n'en  donnait  pas  moins 
pour  mot  d'ordre  à  ses  officiers  :  Laboremus. 


LA    GUERRE 


LA   FRANCE    ET    L'ALLEMAGNE  4 


En  commençant  à  écrire  ces  pages,  j'ignore  quel 
sera  l'état  du  monde  au  moment  où  elles  seront 
terminées.  Il  faudrait  un  esprit  bien  frivole  pour 
chercher  à  démêler  l'avenir  quand  le  présent  n'a  pas 
une  heure  assurée.  Il  est  permis  cependant  à  ceux 
qu'une  conception  philosophique  de  la  vie  a  élevés 
au-dessus,  non  certes  du  patriotisme,  mais  des 
erreurs  qu'un  patriotisme  peu  éclairé  entraîne,  d'es- 
sayer de  découvrir  quelque  chose  à  travers  l'épaisse 
fumée  qui  ne  laisse  voir  à  l'horizon  que  l'image  de 
la  mort. 

J'ai  toujours  regardé  la  guerre  entre  la  France  et 
l'Allemagne  comme  le  plus  grand  malheur  qui  pût 

1.  Revue  des  Deux  Mondes,  15  septembre  4870. 


124  LA   GUERRE 

arriver  à  la  civilisation.  Tous,  nous  acceptons  haute- 
ment les  devoirs  de  la  patrie,  ses  justes  susceptibi- 
lités, ses  espérances;  tous,  nous  avons  une  pleine 
confiance  dans  les  forces  profondes  du  pays,  dans 
cette  élasticité  qui  déjà  plus  d'une  fois  a  fait  rebondir 
la  France  sous  la  pression  de  l'infortune;  mais  suppo- 
sons les  espérances  permises  de  beaucoup  dépassées, 
la  guerre  commencée  n'en  aura  pas  moins  été  un 
immense  malheur.  Elle  aura  semé  une  haine  violente 
entre  les  deux  portions  de  la  race  européenne  dont 
l'union  importait  le  plus  au  progrès  de  l'esprit 
humain.  La  grande  maîtresse  de  l'investigation 
savante,  l'ingénieuse,  vive  et  prompte  initiatrice  du 
monde  à  toute  fine  et  délicate  pensée,  sont  brouillées 
pour  longtemps,  à  jamais  peut-être;  chacune  d'elles 
s'enfoncera  dans  ses  défauts,  l'une  devenant  de  plus 
en  plus  rude  et  grossière,  l'autre  de  plus  en  plus 
superficielle  et  arriérée.  L'harmonie  intellectuelle, 
morale,  politique  de  l'humanité  est  rompue;  une 
aigre  dissonance  se  mêlera  au  concert  de  la  société 
européenne  pendant  des  siècles. 

En  effet,  mettons  de  côté  les  États-Unis  d'Amé- 
rique, dont  l'avenir,  brillant  sans  doute,  est  encore 
obscur,  et  qui  en  tout  cas  occupent  un  rang  secon- 
daire dans  le  travail  original  de  l'esprit  humain,  la 
grandeur  intellectuelle  et  morale  de  l'Europe  repose 


ENTRE   LA   FRANGE   ET   L'ALLEMAGNE.  125 

sur  une  triple  alliance  dont  la  rupture  est  un  deuil 
pour  le  progrès,  l'alliance  entre  la  France,  l'Alle- 
magne et  l'Angleterre.  Unies,  ces  trois  grandes  forces 
conduiraient  te  monde  et  le  conduiraient  bien,  entraî- 
nant nécessairement  après  elles  les  autres  éléments, 
considérables  encore,  dont  se  compose  le  réseau 
européen;  elles  traceraient  surtout  d'une  façon 
impérieuse  sa  voie  à  une  autre  force  qu'il  ne  faut  ni 
exagérer  ni  trop  rabaisser,  la  Russie.  La  Russie  n'est 
un  danger  que  si  le  reste  de  l'Europe  l'abandonne  à 
la  fausse  idée  d'une  originalité  qu'elle  n'a  peut-être 
pas,  et  lui  permet  de  réunir  en  un  faisceau  les  peu- 
plades barbares  du  centre  de  l'Asie,  peuplades  tout 
à  fait  impuissantes  par  elles-mêmes,  mais  capables 
de  discipline  et  fort  susceptibles,  si  l'on  n'y  prend 
garde,  de  se  grouper  autour  d'un  Gengiskhan  mos- 
covite. Les  États-Unis  ne  sont  un  danger  que  si  la 
division  de  l'Europe  leur  permet  de  se  laisser  aller 
aux  fumées  d'une  jeunesse  présomptueuse  et  à  de 
vieux  ressentiments  contre  la  mère  patrie.  Avec 
l'union  de  la  France,  de  l'Angleterre  et  l'Allemagne, 
le  vieux  continent  gardait  son  équilibre,  maîtrisait 
puissamment  le  nouveau ,  tenait  en  tutelle  ce  vaste 
inonde  oriental  auquel  il  serait  malsain  de  laisser 
concevoir  des  espérances  exagérées.  —  Ce  n'était  là 
qu'un  rêve.  Un  jour  a  suffi  pour  renverser  l'édifice 


12C  LA   GUERRE 

où  s'abritaient  nos  espérances,  pour  ouvrir  le  monde 
à  tous  les  dangers,  à  toutes  les  convoitises,  à  toutes 
les  brutalités. 

Dans  cette  situation,  dont  nous  ne  sommes  en  rien 
responsables,  le  devoir  de  tout  esprit  philosophique 
est  de  faire  taire  son  émotion  et  d'étudier,  d'une 
pensée  froide  et  claire,  les  causes  du  mal,  pour 
tâcher  d'entrevoir  la  manière  dont  il  est  possible  de 
l'atténuer.  La  paix  se  fera  entre  la  France  et  l'Alle- 
magne. L'extermination  n'a  qu'un  temps  ;  elle  trouve 
sa  fin,  comme  les  maladies  contagieuses,  dans  ses 
ravages  mêmes,  comme  la  flamme,  dans  la  destruc- 
tion de  l'objet  qui  lui  servait  d'aliment.  J'ai  lu,  je  ne 
sais  où,  la  parabole  de  deux  frères  qui ,  du  temps  de 
Caïn  et  d'Abel  sans  doute,  en  vinrent  à  se  haïr  et 
résolurent  de  se  battre  jusqu'à  ce  qu'ils  ne  fussent 
plus  frères.  Quand,  épuisés,  ils  tombèrent  tous  deux 
sur  le  sol,  ils  se  trouvèrent  encore  frères,  voisins, 
tributaires  du  même  puits,  riverains  du  même  ruis- 
seau. 

Qui  fera  la  paix  entre  la  France  et  l'Allemagne? 
Dans  quelles  conditions  se  fera  cette  paix  ?  On  risque- 
rait fort  de  se  tromper,  si  l'on  voulait  parler  de  la 
paix  provisoire  ou  plutôt  de  l'armistice  qui  se  con- 
clura dans  quelques  semaines  ou  quelques  mois. 
Nous  ne  parlons  ici  que  du  règlement  de  compte  qui 


ENTRE    LA  FRANGE    ET  L'ALLEMAGNE.  127 

interviendra  un  jour  pour  le  bien  du  monde  entre  les 
deux  grandes  nations  de  l'Europe  centrale.  Pour  se 
former  une  idée  à  cet  égard,  il  faut  d'abord  bien 
connaître  de  quelle  façon  l'Allemagne  est  arrivée  à 
concevoir  l'idée  de  sa  propre  nationalité. 


La  loi  du  développement  historique  de  l'Allemagne 
ne  ressemble  en  rien  à  celle  de  la  France  ;  la  destinée 
de  l'Allemagne,  au  contraire,  est  à  beaucoup  d'égards 
semblable  à  celle  de  l'Italie.  Fondatrice  du  vieil 
empire  romain,  dépositaire  jalouse  de  ses  traditions, 
l'Italie  n'a  jamais  pu  devenir  une  nation  comme  les 
autres.  Succédant  à  l'empire  romain,  fondatrice  du 
nouvel  empire  carlovingien,  se  prétendant  dépositaire 
d'un  pouvoir  universel,  d'un  droit  plus  que  national, 
l'Allemagne  était  arrivée  jusqu'à  ces  dernières  années 
sans  être  un  peuple.  L'empire  romain  et  la  papauté, 
qui  en  fut  la  suite,  avaient  perdu  l'Italie.  L'empire 
carlovingien  faillit  perdre  l'Allemagne.  L'empereur 
germanique  ne  fut  pas  plus  capable  de  faire  l'unité 
de  la  nation  allemande  que  le  pape  de  faire  celle  de 
l'Italie.  On  n'est  maître  chez  soi  que  quand  on  n'a 


423  LA   GUERRE 

aucune  prétention  à  régner  hors  de  chez  soi.  Tout 
pays  qui  arrive  à  exercer  une  primauté  politique, 
intellectuelle,  religieuse,  sur  les  autres  peuples, 
l'expie  par  la  perte  de  son  existence  nationale  durant 
des  siècles. 

Il  n'en  fut  pas  de  même  de  la  France.  Dès  le 
xe  siècle,  la  France  se  retire  bien  nettement  de  l'em- 
pire. Les  deux  joyaux  du  monde  occidental,  la  cou- 
ronne impériale  et  la  tiare  papale,  elle  les  perd  pour 
son  bonheur.  A  partir  de  la  mort  de  Charles  le  Gros, 
l'empire  devient  exclusivement  l'apanage  des  Alle- 
mands, aucun  roi  de  France  n'est  plus  empereur  d'Oc- 
cident. D'autre  part,  la  papauté  devient  la  propriété 
de  l'Italie.  La  Francia,  telle  que  l'avait  faite  le  traité 
de  Verdun,  est  privilégiée  justement  à  cause  de  ce 
qui  lui  manque  :  elle  n'a  ni  l'empire,  ni  la  papauté, 
les  deux  choses  universelles  qui  troublent  perpé- 
tuellement le  pays  qui  les  possède  dans  l'œuvre  de 
sa  concrétion  intime.  Dès  le  xe  siècle,  la  Francia  est 
toute  nationale,  et  en  effet  dans  la  seconde  moitié  de 
ce  siècle  elle  substitue  au  Garlovingien,  lourd  Alle- 
mand qui  la  défend  mal,  une  famille  encore  germa- 
nique sans  doute,  mais  bien  réellement  mariée  avec 
le  sol,  la  famille  des  ducs  de  France,  qui  a  un 
domaine  propre,  et  non  pas  seulement,  comme  les 
Carlovingiens,  un  titre  abstrait.  Dès  lors  commence 


ENTRE    LA   FRANCE   ET   L'ALLExMAGNE.  129 

autour  de  Paris  cette  admirable  marche  du  déve- 
loppement national,  qui  aboutit  à  Louis  XIV,  à 
la  Révolution,  et  dont  le  xixe  siècle  pourra  voir 
la  contre -partie,  par  suite  de  la  triste  loi  qui  con- 
damne les  choses  humaines  à  entrer  dans  la  voie  de 
la  décadence  et  de  la  destruction  dès  qu'elles  sont 
achevées. 

L'idée  de  former  une  nationalité  compacte  n'avait 
jamais  été,  jusqu'à  la  révolution  française,  l'idée  de 
l'Allemagne.  Cette  grande  race  allemande  porte  bien 
plus  loin  que  la  France  le  goût  des  indépendances 
provinciales  ;  la  chance  de  guerres  que  nous  appelle- 
rions civiles  entre  des  parties  de  la  même  famille 
nationale  ne  l'effraye  pas.  Elle  ne  veut  pas  de  l'unité 
pour  elle-même,  elle  la  veut  uniquement  par  crainte 
de  l'étranger  ;  elle  tient  par-dessus  tout  à  la  liberté 
de  ses  divisions  intérieures.  Ce  fut  là  ce  qui  lui  per- 
mit de  faire  la  plus  belle  chose  des  temps  modernes, 
la  réforme  luthérienne,  chose,  selon  nous,  supérieure 
à  la  philosophie  et  à  la  révolution,  œuvres  de  la 
France,  et  qui  ne  le  cède  qu'à  la  renaissance,  œuvre 
de  l'Italie;  mais  on  a  toujours  les  défauts  de  ses  qua- 
lités. Depuis  la  chute  des  Hohenstaufen,  la  politique 
générale  de  l'Allemagne  fut  indécise,  faible,  empreinte 
d'une  sorte  de  gaucherie;  à  la  suite  de  la  guerre  de 
trente  ans,  la  conscience  d'une  patrie  allemande 


•130  LA  GUERRE 

existe  à  peine.  La  royauté  française  abusa  de  ce 
pitoyable  état  politique  d'une  grande  race.  Elle  fit  ce 
qu'elle  n'avait  jamais  fait;  elle  sortit  de  son  pro- 
gramme, qui  était  de  ne  s'assimiler  que  des  pays  de 
langue  française;  elle  s'empara  de  l'Alsace,  terre 
allemande.  Le  temps  a  légitimé  cette  conquête,  puis- 
que l'Alsace  a  pris  ensuite  une  part  si  brillante  aux 
grandes  œuvres  communes  de  la  France.  Il  y  eut 
cependant  dans  ce  fait,  qui  au  xvne  siècle  ne  choqua 
personne,  le  germe  d'un  grave  embarras  pour 
l'époque  où  l'idée  des  nationalités  deviendrait  maî- 
tresse du  monde,  et  ferait  prendre,  dans  les  questions 
de  délimitation  territoriale,  la  langue  et  la  race  pour 
critérium  de  légitimité. 

La  révolution  française  fut,  à  vrai  dire,  le  fait 
générateur  de  l'idée  de  l'unité  allemande.  La  Révo- 
lution répondait  en  un  sens  au  vœu  des  meilleurs 
esprits  de  l'Allemagne  ;  mais  ils  s'en  dégoûtèrent  vite. 
L'Allemagne  resta  légitimiste  et  féodale;  sa  conduite 
ne  fut  qu'une  série  d'hésitations,  de  malentendus,  de 
fautes.  La  conduite  de  la  France  fut  d'une  suprême 
inconséquence.  Elle,  qui  élevait  dans  le  monde  le 
drapeau  du  droit  national,  viola,  dans  l'ivresse  de  ses 
victoires,  toutes  les  nationalités.  L'Allemagne  fut  fou- 
lée aux  pieds  des  chevaux;  le  génie  allemand,  qui  se 
développait  alors  d'une  façon  si  merveilleuse,  fut 


ENTRE   LA   FRANGE    ET    L'ALLEMAGxNE.         131 

méconnu  ;  sa  valeur  sérieuse  ne  fut  pas  comprise  des 
esprits  bornés  qui  formaient  l'élite  intellectuelle  du 
temps  de  l'Empire  ;  la  conduite  de  Napoléon  à  l'égard 
des  pays  germaniques  fut  un  tissu  d'étourderies.  Ce 
grand  capitaine,  cet  éminent  organisateur,  était  dénué 
des  principes  les  plus  élémentaires  en  fait  de  poli- 
tique extérieure .  Son  idée  d'une  domination  universelle 
de  la  France  était  folle,  puisqu'il  est  bien  établi  que 
toute  tentative  d'hégémonie  d'une  nation  européenne 
provoque,  par  une  réaction  nécessaire,  une  coalition 
de  tous  les  autres  États,  coalition  dont  l'Angleterre, 
gardienne  de  l'équilibre,  est  toujours  le  centre  de 
formation1. 

Une  nation  ne  prend  d'ordinaire  la  complète  con- 
science d'elle-même  que  sous  la  pression  de  l'étranger. 
La  France  existait  avant  Jeanne  d'Arc  et  Charles  VII; 
cependant  c'est  sous  le  poids  de  la  domination 
anglaise  que  le  mot  de  France  prend  un  accent  parti- 
culier. Un  moi,  pour  prendre  le  langage  de  la  philo- 
sophie, se  crée  toujours  en  opposition  avec  un  autre 
moi.  La  France  fit  de  la  sorte  l'Allemagne  comme 
nation.  La  plaie  avait  été  trop  visible.  Une  nation 
dans  la  pleine  floraison  de  son  génie  et  au  plus  haut 
point  de  sa  force  morale  avait  été  livrée  sans  défense 

4.  Ceci  n'est  vrai  que  du  passé.  La  vieille  Angleterre, 
paraît-il,  n'existe  plus  de  nos  jours  (septembre  1874). 


132  LA    GUERRE 

à  un  adversaire  moins  intelligent  et  moins  moral  par 
les  misérables  divisions  de  ses  petits  princes,  et  faute 
d'un  drapeau  central.  L'Autriche,  ensemble  à  peine 
allemand,  introduisant  dans  le  corps  germanique  une 
foule  d'éléments  non  germaniques,  trahissait  sans 
cesse  la  cause  allemande  et  en  sacrifiait  les  intérêts 
à  ses  combinaisons  dynastiques.  Un  point  de  renais- 
sance parut  alors  :  ce  fut  la  Prusse  de  Frédéric.  For- 
mation récente  dans  le  corps  germanique,  la  Prusse 
en  recelait  toute  la  force  effective.  Par  le  fond  de  sa 
population,  elle  était  plus  slave  que  germanique; 
mais  ce  n'était  point  là  un  inconvénient,  tout  au  con- 
traire. Ce  sont  presque  toujours  ainsi  des  pays  mixtes 
et  limitrophes  qui  font  l'unité  politique  d'une  race  : 
qu'on  se  rappelle  le  rôle  de  la  Macédoine  en  Grèce, 
du  Piémont  en  Italie.  La  réaction  de  la  Prusse  contre 
l'oppression  de  l'empire  français  fut  très-belle.  On 
sait  comment  le  génie  de  Stein  tira  de  l'abaissement 
même  la  condition  de  la  force,  et  comment  l'organi- 
sation de  l'armée  prussienne,  point  de  départ  de 
l'Allemagne  nouvelle,  fut  la  conséquence  directe  de  la 
bataille  d'Iéna.  Avec  sa  présomption  habituelle  et  son 
inintelligence  de  la  race  germanique,  Napoléon  ne  vit 
rien  de  tout  cela.  La  bataille  de  Leipzig  fut  le  signal 
d'une  résurrection.  De  ce  jour-là,  il  fut  clair  qu'une 
puissance  nouvelle  de  premier  ordre  (la  Prusse,  tenant 


ENTRE    LA    FRANGE    ET    L'ALLEMAGNE.  133 

en  sa  main  le  drapeau  allemand)  faisait  son  entrée 
dans  le  monde.  Au  fond,  la  Révolution  et  l'Empire 
n'avaient  rien  compris  à  l'Allemagne,  comme  l'Alle- 
magne n'avait  rien  compris  à  la  France.  Les  grands 
esprits  germaniques  avaient  pu  saluer  avec  enthou- 
siasme l'œuvre  de  la  Révolution,  parce  que  les  prin- 
cipes de  ce  mouvement  à  l'origine  étaient  les  leurs, 
ou  plutôt  ceux  du  xvnr9  siècle  tout  entier;  mais  cette 
basse  démocratie  terroriste,  se  transformant  en  des- 
potisme militaire  et  en  instrument  d'asservissement 
pour  tous  les  peuples,  les  remplit  d'horreur.  Par 
réaction,  l'Allemagne  éclairée  se  montra  en  quelque 
sorte  affamée  d'ancien  régime.  La  révolution  fran- 
çaise trouvait  l'obstacle  qui  devait  l'arrêter  dans  la 
féodalité  organisée  de  la  Prusse,  de  la  Poméranie, 
du  Holstein,  c'est-à-dire  dans  ce  fonds  de  populations 
antidémocratiques  au  premier  chef  des  bords  de  la 
Baltique,  populations  fidèles  à  la  légitimité,  accep- 
tant d'être  menées,  bâtonnées,  servant  bien  quand 
elles  sont  bien  commandées,  ayant  à  leur  tête  une 
petite  noblesse  de  village,  forte  de  toute  la  force  que 
donnent  les  préjugés  et  l'esprit  étroit.  La  vraie  résis- 
tance continentale  à  la  Révolution  et  à  l'Empire  vint 
de  cette  Vendée  du  Nord  ;  c'est  là  que  le  gentilhomme 
campagnard,  chez  nous  couvert  de  ridicule  par  la 
haute  noblesse,  la  cour,  la  bourgeoisie,  le  peuple 


134  LA  GUERRE 

même,  prit  sa  revanche  sur  la  démocratie  française, 
et  prépara  sourdement,  sans  bruit,  sans  plébiscites, 
sans  journaux,  l'étonnante  apparition  qui  depuis 
quelques  années  vient  de  se  dérouler  devant  nous. 

La  nécessité  qui  sous  la  Restauration  obligea  la 
France  à  renoncer  à  toute  ambition  extérieure,  la  sage 
politique  qui  sous  Louis -Philippe  rassura  l'Europe, 
éloignèrent  quelque  temps  le  danger  que  recelait  pour 
la  France  sortie  de  la  Révolution  cette  anti- France 
de  la  Baltique,  qui  est  la  négation  totale  de  nos  prin- 
cipes les  plus  arrêtés.  A  part  quelques  paroles  impru- 
dentes d'hommes  d'État  de  médiocre  portée  et 
quelques  mauvais  vers  d'un  poëte  étourdi1,  la  France 
de  ce  temps  songea  peu  à  l'Allemagne.  L'activité  était 
tournée  vers  l'intérieur  et  non  vers  les  agrandisse- 
ments du  dehors.  On  avait  mille  fois  raison.  La  France 
est  assez  grande  ;  sa  mission  ne  consiste  pas  à  s'ad- 
joindre des  pays  étrangers,  elle  consiste  à  offrir  chez 
elle  un  de  ces  brillants  développements  dont  elle 
est  si  capable,  à  montrer  la  réalisation  prospère  du 
système  démocratique  qu'elle  a  proclamé,  et  dont  la 
possibilité  n'a  pas  été  jusqu'ici  bien  prouvée.  Qu'un 
pays  de  dix-sept  ou  dix-huit  millions  d'habitants, 
comme  était  autrefois  la  Prusse,  joue  le  tout  pour  le 

\ .  Il  faut  dire  qu'il  ne  faisait  que  répondre  à  une  provoca- 
tion venant  d'Allemagne. 


ENTRE   LA    FRANCE   ET    L'ALLEMAGNE.  135 

tout,  et  sorte,  même  au  prix  des  plus  grands  hasards, 
d'une  situation  qui  le  laissait  flotter  entre  les  grands 
et  les  petits  États,  cela  est  naturel;  mais  un  pays 
de  trente  ou  quarante  millions  d'habitants  a  tout  ce 
qu'il  faut  pour  être  une  grande  nation.  Que  les  fron- 
tières de  la  France  aient  été  assez  mal  faites  en  1815, 
cela  est  possible  ;  mais,  si  l'on  excepte  quelques  mau- 
vais contours  du  côté  de  la  Sarre  et  du  Palatinat,  qui 
furent  tracés,  à  ce  qu'il  semble,  sous  le  coup  de  ché- 
tives  préoccupations  militaires ,  le  reste  me  paraît 
bien.  Les  pays  flamands  sont  plus  germaniques  que 
français;  les  pays  wallons  ont  été  empêchés  de 
s'agglutiner  au  conglomérat  français  par  des  aven- 
tures historiques  qui  n'ont  rien  de  fortuit  ;  cela  tint 
au  profond  esprit  municipal  qui  rendit  la  royauté 
française  insupportable  à  ces  pays.  Il  en  faut  dire 
autant  de  Genève  et  de  la  Suisse  romande  ;  on  peut 
ajouter  que  grande  est  l'utilité  de  ces  petits  pays 
français,  séparés  politiquement  de  la  France;  ils 
offrent  un  asile  aux  émigrés  de  nos  dissensions  intes- 
tines, et,  en  temps  de  despotisme,  ils  servent  de 
refuge  à  une  pensée  libre.  La  Prusse  rhénane  et  le 
Palatinat  sont  des  pays  autrefois  celtiques,  mais 
profondément  germanisés  depuis  deux  mille  ans.  Si 
l'on  excepte  quelques  vallées  séparées  de  la  France 
en  1815  par  des  raisons  de  stratégie,  la  France  n'a 


436  LA    GUERRE 

donc  pas  un  pouce  de  terre  à  désirer.  L'Angleterre  et 
l'Ecosse  n'ont  en  surface  que  les  deux  cinquièmes  de  la 
France,  et  pourtant  l'Angleterre  est-elle  obligée  de 
songer  à  des  conquêtes  territoriales  pour  être  grande? 

Le  sort  de  l'année  1848  fut,  en  cette  question 
comme  en  toutes  les  autres,  de  soulever  des  problèmes 
qu'elle  ne  put  résoudre,  et  qui,  au  bout  d'un  ou  deux 
ans,  reçurent  des  solutions  par  des  moyens  diamé- 
tralement opposés  à  ceux  que  rêvèrent  les  partis 
alors  dominants.  La  question  de  l'unité  allemande 
fut  posée  avec  éclat;  selon  la  mode  du  temps,  on 
crut  tout  arranger  par  une  assemblée  constituante. 
Ces  efforts  aboutirent  à  un  éclatant  échec.  Qu'on 
traite  les  hommes  de  1848  d'utopistes,  ou  qu'on 
reproche  aux  masses  de  n'avoir  pas  été  assez  éclai- 
rées pour  les  suivre,  il  est  sûr  que  les  essais  de  cette 
année  demeurèrent  tous  infructueux.  Pendant  dix 
ans,  les  problèmes  sommeillèrent,  le  patriotisme  alle- 
mand sembla  porter  le  deuil;  mais  déjà  un  homme 
disait  à  ceux  qui  voulaient  l'écouter  :  «  Ces  pro- 
blèmes ne  se  résolvent  pas  comme  vous  croyez,  par 
la  libre  adhésion  des  peuples  ;  ils  se  résolvent  par  le 
fer  et  le  feu.  » 

L'empereur  Napoléon  III  rompit  la  glace  par  la 
guerre  d'Italie,  ou  plutôt  par  la  conclusion  de  cette 
guerre,  qui  fut  l'annexion  à  la  France  de  la  Savoie  et 


ENTRE    LA    FRANGE    ET   L'ALLEMAGNE.  137 

de  Nice.  La  première  de  ces  deux  annexions  était 
assez  naturelle;  de  tous  les  pays  de  langue  française 
non  réunis  à  la  France,  la  Savoie  était  le  seul  qui  pût 
sans  inconvénient  nous  être  dévolu;  depuis  que  le 
duc  de  Savoie  était  devenu  roi  d'Italie,  une  telle 
dévolution  était  presque  dans  la  force  des  choses.  Et 
cependant  cette  annexion  eut  bien  plus  d'inconvé- 
nients que  d'avantages.  Elle  interdit  à  la  France 
ce  qui  fait  sa  vraie  force,  le  droit  d'alléguer  une 
politique  désintéressée  et  uniquement  inspirée  par 
l'amour  des  principes;  elle  donna  une  idée  exagérée 
des  plans  d'agrandissement  de  l'empereur  Napo- 
léon III,  mécontenta  l'Angleterre ,  éveilla  les  soup- 
çons de  l'Europe,  provoqua  les  hardies  initiatives  de 
M.  de  Bismark. 

Il  est  clair  que,  s'il  y  eut  jamais  un  mouvement 
légitime  en  histoire,  c'est  celui  qui,  depuis  soixante 
ans ,  porte  l'Allemagne  à  se  former  en  une  seule 
nation.  Si  quelqu'un  en  tout  cas  a  le  droit  de  s'en 
plaindre,  ce  n'est  pas  la  France,  puisque  l'Allemagne 
n'a  obéi  à  cette  tendance  qu'à  notre  exemple,  et  pour 
résister  à  l'oppression  que  la  France  fît  peser  sur  elle 
au  xvne  siècle  et  sous  l'Empire.  La  France,  ayant 
renoncé  au  principe  de  la  légitimité,  qui  ne  voyait 
dans  telle  ou  telle  agglomération  de  province  en 
royaume   ou    en    empire  que   la  conséquence  des 


138  LA   GUERRE 

mariages,  des  héritages,  des  conquêtes  d' une  dynastie, 
ne  peut  connaître  qu'un  seul  principe  de  délimitation 
en  géographie  politique,  je  veux  dire  le  principe  des 
nationalités,  ou,  ce  qui  revient  au  même,  la  libre 
volonté  des  peuples  de  vivre  ensemble,  prouvée 
par  des  faits  sérieux  et  efficaces.  Pourquoi  refuser  à 
l'Allemagne  le  droit  de  faire  chez  elle  ce  que  nous 
avons  fait  chez  nous,  ce  que  nous  avons  aidé  l'Italie 
à  faire?  N'est-il  pas  évident  qu'une  race  dure, 
chaste,  forte  et  grave  comme  la  race  germanique, 
une  race  placée  au  premier  rang  par  les  dons  et  le 
travail  de  la  pensée,  une  race  peu  portée  vers  le  plai- 
sir, tout  entière  livrée  à  ses  rêves  et  aux  jouissances 
de  son  imagination,  voudrait  jouer  dans  l'ordre  des 
faits  politiques  un  rôle  proportionné  à  son  impor- 
tance intellectuelle?  Le  titre  d'une  nationalité,  ce 
sont  des  hommes  de  génie,  «  gloires  nationales  », 
qui  donnent  aux  sentiments  de  tel  ou  tel  peuple  une 
forme  originale,  et  fournissent  la  grande  matière  de 
l'esprit  national,  quelque  chose  à  aimer,  à  admirer, 
à  vanter  en  commun.  Dante,  Pétrarque,  les  grands 
artistes  de  la  renaissance  ont  été  les  vrais  fondateurs 
de  l'unité  italienne.  Goethe,  Schiller,  Kant,  Herder, 
ont  créé  la  patrie  allemande.  Vouloir  s'opposer  à  une 
éclosion  annoncée  par  tant  de  signes  eût  été  aussi 
absurde  que  de  vouloir  s'opposer  à  la  marée  mon- 


ENTRE    LA    FRANGE    ET    L'ALLEMAGNE.         139 

tante.  Vouloir  lui  donner  des  conseils,  lui  tracer  la 
manière  dont  nous  eussions  désiré  qu'elle  s'accom- 
plît, était  puéril.  Ce  mouvement  s'accomplissait  par 
défiance  de  nous;  lui  indiquer  une  règle,  c'était  four- 
nir à  une  conscience  nationale,  soupçonneuse  et  sus- 
ceptible, un  critérium  sûr,  et  l'inviter  clairement  à 
faire  le  contre-pied  de  ce  que  nous  lui  demandions. 
Certes  je  suis  le  premier  à  reconnaître  qu'à  ce  besoin 
d'unité  de  la  nation  allemande  il  se  mêla  d'étranges 
excès.  Le  patriote  allemand,  comme  le  patriote  ita- 
lien, ne  se  détache  pas  facilement  du  vieux  rôle  uni- 
versel de  sa  patrie.  Certains  Italiens  rêvent  encore 
le  primato;  un  très- grand  nombre  d'Allemands  rat- 
tachent leurs  aspirations  au  souvenir  du  saint-empire, 
exerçant  sur  tout  le  monde  européen  une  sorte  de 
suzeraineté.  Or  la  première  condition  d'un  esprit 
national  est  de  renoncer  à  toute  prétention  de  rôle 
universel,  le  rôle  universel  étant  destructeur  de  la 
nationalité.  Plus  d'une  fois  le  patriotisme  allemand 
s'est  montré  de  la  sorte  injuste  et  partial.  Ce  théori- 
cien de  l'unité  allemande  qui  soutient  que  l'Alle- 
magne doit  reprendre  partout  les  débris  de  son  vieil 
empire  refuse  d'écouter  aucune  raison  quand  on  lui 
parle  d'abandonner  un  pays  aussi  purement  slave  que 
le  grand-duché  de  Posen1.  Le  vrai,  c'est  que  le  prin- 

i .  La  possession  de  Posen  par  la  Prusse  ne  saurait  en  au- 


140  LA   GUERRE 

cipe  des  nationalités  doit  être  entendu  d'une  façon 
large,  sans  subtilités.  L'histoire  a  tracé  les  frontières 
des  nations  d'une  manière  qui  n'est  pas  toujours  la 
plus  naturelle  ;  chaque  nation  a  du  trop,  du  trop  peu; 
il  faut  se  tenir  à  ce  que  l'histoire  a  fait  et  au  vœu 
des  provinces,  pour  éviter  d'impossibles  analyses, 
d'inextricables  difficultés. 

Si  la  pensée  de  l'unité  allemande  était  légitime, 
il  était  légitime  aussi  que  cette  unité  se  fît  par  la 
Prusse.  Les  tentatives  parlementaires  de  Francfort 
ayant  échoué,  il  ne  restait  que  l'hégémonie  de  l'Au- 
triche ou  de  la  Prusse.  L'Autriche  renferme  trop  de 
Slaves,  elle  est  trop  antipathique  à  l'Allemagne  pro- 
testante, elle  a  trop  manqué  durant  des  siècles  à  ses 
devoirs  de  puissance  dirigeante  en  Allemagne,  pour 
qu'elle  pût  être  de  nouveau  appelée  à  jouer  un  rôle 
de  ce  genre.  Si  jamais,  au  contraire,  il  y  eut  une 
vocation  historique  bien  marquée,  ce  fut  celle  de  la 
Prusse  depuis  Frédéric  le  Grand.  Il  ne  pouvait 
échapper  à  un  esprit  sagace  que  la  Prusse  était  le 
centre  d'un   tourbillon  ethnique  nouveau,   qu'elle 

cune  manière  être  assimilée  à  la  possession  de  l'Alsace  par  la 
France.  L'Alsace  est  francisée  et  ne  proteste  plus  contre  son 
annexion,  tandis  que  Posen  n'est  pas  germanisé  et  proteste. 
Le  parallèle  de  l'Alsace  est  la  Silésie,  province  slave  de  race 
et  de  langue,  mais  suffisamment  germanisée,  et  dont  personne 
ne  conteste  plus  la  légitime  propriété  à  la  Prusse. 


ENTRE    LA  FRANCE    ET   L'ALLEMAGNE.  141 

jouait  pour  la  nationalité  allemande  du  Nord  le  rôle  du 
cœur  dans  l'embryon,  sauf  à  être  plus  tard  absorbée 
par  l'Allemagne  qu'elle  aurait  faite,  comme  nous 
voyons  le  Piémont  absorbé  par  l'Italie.  Un  homme 
se  trouva  pour  s'emparer  de  toutes  ces  tendances 
latentes,  pour  les  représenter  et  leur  donner  avec 
une  énergie  sans  égale  une  pleine  réalisation. 

M.  de  Bismark  voulut  deux  choses  que  le  philo- 
sophe le  plus  sévère  pourrait  déclarer  légitimes,  si 
dans  l'application  le  peu  scrupuleux  homme  d'État 
n'avait  montré  que  pour  lui  la  force  est  synonyme 
de  légitimité  :  d'abord,  chasser  de  la  confédération 
germanique  l'Autriche,  corps  plus  qu'à  demi  étran- 
.  ger  qui  l'empêchait  d'exister  ;  en  second  lieu,  grou- 
per autour  de  la  Prusse  les  membres  de  la  patrie 
allemande  que  les  hasards  de  l'histoire  avaient 
dispersés.  M.  de  Bismark  vit-il  au  delà  ?  Son  point 
de  vue  nécessairement  borné  d'homme  pratique  lui 
permit-il  de  soupçonner  qu'un  jour  la  Prusse  serait 
absorbée  par  l'Allemagne  et  disparaîtrait  en  quelque 
sorte  dans  sa  victoire,  comme  Rome  finit  d'exister  en 
tant  que  ville  le  jour  où  elle  eut  achevé  son  œuvre 
d'unification  ?  Je  Fignore ,  car  M.  de  Bismark  ne 
s'est  pas  jusqu'ici  offert  à  l'analyse  ;  il  ne  s'y  offrira 
peut-être  jamais.  Une  des  questions  qu'un  esprit 
curieux  se  pose  le  plus  souvent,  en  réfléchissant  sur 


142  LA   GUERRE 

l'histoire  contemporaine,  est  de  savoir  si  M.  de  Bis- 
mark est  philosophe,  s'il  voit  la  vanité  de  ce  qu'il 
fait,  tout  en  y  travaillant  avec  ardeur,  ou  bien  si 
c'est  un  croyant  en  politique,  s'il  est  dupe  de  son 
œuvre,  comme  tous  les  esprits  absolus,  et  n'en  voit 
pas  la  caducité.  J'incline  vers  la  première  hypothèse, 
car  il  me  paraît  difficile  qu'un  esprit  si  complet  ne 
soit  pas  critique,  et  ne  mesure  pas  dans  son  action  la 
plus  ardente  les  limites  et  le  côté  faible  de  ses  des- 
seins. Quoi  qu'il  en  soit,  s'il  voit  dans  l'avenir  les 
impossibilités  du  parti  qui  consisterait  à  faire  de 
l'Allemagne  une  Prusse  agrandie,  il  se  garde  de  le 
dire,  car  le  fanatisme  étroit  du  parti  des  hobereaux 
prussiens  ne  supporterait  pas  un  moment  la  pensée 
que  le  but  de  ce  qui  se  fait  par  la  Prusse  n'est  pas  de 
prussianiser  toute  l'Allemagne,  et  plus  tard  le  monde 
entier,  au  nom  d'une  sorte  de  mysticisme  politique 
dont  on  semble  vouloir  se  réserver  le  secret. 

Les  plans  de  M.  de  Bismark  furent  élaborés  dans 
la  confidence  et  avec  l'adhésion  de  l'empereur 
Napoléon  III,  ainsi  que  du  petit  nombre  de  personnes 
qui  étaient  initiées  à  ses  desseins.  Il  est  injuste  de 
faire  de  cela  un  reproche  à  l'empereur  Napoléon. 
C'est  la  France  qui  a  élevé  dans  le  monde  le  dra- 
peau des  nationalités;  toute  nationalité  qui  naît 
et  grandit  devrait  naître  et  grandir  avec  les  encou- 


ENTRE   LA   FRANGE    ET   L'ALLEMAGNE.  143 

ragements  de  la  France,  devenir  pour  elle  une 
amie.  La  nationalité  allemande  étant  une  nécessité 
historique,  la  sagesse  voulait  qu'on  ne  se  mît  pas  à 
la  traverse.  La  bonne  politique  n'est  pas  de  s'op- 
poser à  ce  qui  est  inévitable;  la  bonne  politique  est 
d'y  servir  et  de  s'en  servir.  Une  grande  Allemagne 
libérale ,  formée  en  pleine  amitié  avec  la  France , 
devenait  une  pièce  capitale  en  Europe,  et  créait 
avec  la  France  et  l'Angleterre  une  invincible  trinité, 
entraînant  le  monde,  surtout  la  Russie,  dans  les 
voies  du  progrès  par  la  raison.  Il  était  donc  souve- 
rainement désirable  que  l'unité  allemande,  venant  à 
se  réaliser,  ne  se  fît  pas  malgré  la  France,  qu'elle 
se  fît,  bien  au  contraire,  avec  notre  assentiment.  La 
France  n'était  pas  obligée  d'y  contribuer ,  mais  elle 
était  obligée  de  ne  pas  s'y  opposer;  il  était  même 
naturel  de  songer  au  bon  vouloir  de  la  jeune  nation 
future ,  de  se  ménager  de  sa  part  quelque  chose  de 
ce  sentiment  profond  que  les  États-Unis  d'Amérique 
garderont  encore  longtemps  à  la  France  en  souvenir 
de  Lafayette.  Était-il  opportun  de  tirer  profit  des  cir- 
constances pour  notre  agrandissement  territorial? 
Non  en  principe,  puisque  de  tels  agrandissements 
sont  à  peu  près  inutiles.  En  quoi  la  France  est-elle 
plus  grande  depuis  l'adjonction  de  Nice  et  de  la  Sa^ 
voie?   Cependant   l'opinion   publique    superficielle 


144  LA   GCEKUE 

attachant  beaucoup  de  prix  à  ces  agrandissements, 
on  pouvait,  à  l'époque  des  tractations  amicales,  sti- 
puler quelques  cessions,  portant  sur  des  pays  dis- 
posés à  se  réunir  à  la  France,  pourvu  qu'il  fût  bien 
entendu  que  ces  agrandissements  n'étaient  pas  le 
but  de  la  négociation,  que  l'unique  but  de  celle-ci 
était  l'amitié  de  la  France  et  de  l'Allemagne.  Pour 
répondre  aux  taquineries  des  hommes  d'État  de 
l'opposition  et  satisfaire  à  certaines  exigences  des 
militaires  qui  ont  sans  doute  leur  fondement,  on 
pouvait,  par  exemple,  stipuler  avant  la  guerre  la 
cession  du  Luxembourg  au  cas  qu'il  y  consentît  et 
la  rectification  de  la  Sarre,  auxquelles  la  Prusse  eût 
probablement  consenti  alors.  Je  le  répète,  j'estime 
qu'il  eût  mieux  valu  ne  rien  demander  :  le  Luxem- 
bourg ne  nous  eût  pas  apporté  plus  de  force  que  la 
Savoie  ou  Nice.  Quant  aux  contours  stratégiques  des 
frontières,  combien  une  bonne  politique  eût  été  un 
meilleur  rempart!  L'effet  d'une  bonne  politique  eût  été 
que  personne  ne  nous  eût  attaqués,  ou  que,  si  quel- 
qu'un avait  pris  contre  nous  l'offensive,  nous  eussions 
été  défendus  par  la  sympathie  de  toute  l'Europe.  — 
Quoi  qu'il  en  soit,  on  ne  prit  aucun  parti  :  une  indéci- 
sion déplorable  paralysa  la  plume  de  l'empereur  Napo- 
léon III,  et  Sadowa  arriva  sans  que  rien  eût  été  con- 
venu pour  le  lendemain.  Cette  bataille,  qui,  si  l'on 


ENTRE   LA   FRANCE    ET    L'ALLEMAGNE.         145 

avait  suivi  une  politique  consistante,  aurait  pu  être 
une  victoire  pour  la  France,  devint  ainsi  une  défaite, 
et,  huit  jours  après,  le  gouvernement  français  prenait 
le  deuil  de  l'événement  auquel  il  avait  plus  que  per- 
sonne contribué. 

A  ce  moment,  d'ailleurs,  entrèrent  en  scène  deux 
éléments  qui  n'avaient  eu  aucune  part  aux  conver- 
sations de  Biarritz,  l'opinion  française  et  l'opinion 
prussienne  exaltées.  M.  de  Bismark  n'est  pas  la 
Prusse  ;  en  dehors  de  lui  existe  un  parti  fanatique, 
absolu,  tout  d'une  pièce,  avec  lequel  il  doit  compter. 
M.  de  Bismark  par  sa  naissance  appartient  à  ce 
parti;  mais  il  n'en  a  pas  les  préjugés.  Pour  se  rendre 
maître  de  l'esprit  du  roi,  faire  taire  ses  scrupules 
et  dominer  les  conseils  étroits  qui  l'entourent, 
M.  de  Bismark  est  obligé  à  des  sacrifices.  Après  la 
victoire  de  Sadovva,  le  parti  fanatique  se  trouva  plus 
puissant  que  jamais;  toute  transaction  devint  impos- 
sible. Ce  qui  arrivait  à  l'empereur  Napoléon  III 
arrivera,  je  le  crains,  à  plusieurs  de  ceux  qui  auront 
des  relations  avec  la  Prusse.  Cet  esprit  intraitable, 
cette  roideur  de  caractère,  cette  fierté  exagérée  seront 
lasource  de  beaucoup  de  difficultés. — En  France,  l'em- 
pereur Napoléon  III  se  montra  également  débordé  par 
une  certaine  opinion.  L'opposition  fut  cette  fois,  ce 
qu'elle  est  trop  souvent,  superficielle  et  déclamatoire. 

10 


Î46  LA    GUERRE 

Il  était  facile  de  montrer  que  la  conduite  du  gouver- 
nement avait  été  pleine  d'imprévoyance  et  de  tergi- 
versations. Il  est  clair  qu'à  l'époque  des  ouvertures  de 
M.  de  Bismark,  le  gouvernement  aurait  dû  ou  refuser 
de  l'écouter  ou  avoir  un  plan  de  conduite  qu'il  pût 
appuyer  d'une  bonne  armée  sur  le  Rhin  ;  mais  ce 
n'était  pas  là  une  raison  pour  venir  soutenir  chaque 
année,  ainsi  que  le  faisait  l'opposition,  que  la  France 
avait  été  vaincue  à  Sadowa,  ni  surtout  pour  établir  en 
doctrine  que  la  frontière  de  la  France  devait  être 
garnie  de  petits  États  faibles,  ennemis  les  uns  des 
autres.  Pouvait-on  inventer  un  moyen  plus  efficace 
pour  leur  persuader  d'être  unis  et  forts?  M.  Thiers 
contribua  beaucoup  par  ses  aveux  à  exciter  l'opi- 
nion allemande,  laquelle  est  persuadée  que  cet  hono- 
rable homme  d'État  représente  l'opinion  dominante 
de  la  bourgeoisie  française  et  ses  instincts  secrets. 
Le  règlement  de  la  question  du  Luxembourg  mit 
cette  situation  funeste  dans  tout  son  jour.  Rien 
n'avait  été  convenu  avant  Sadowa  entre  la  France 
et  la  Prusse  :  la  Prusse  n'éluda  donc  aucun  engage- 
ment en  refusant  toute  concession  ;  mais,  si  la  modé- 
ration avait  été  dans  le  caractère  de  la  cour  de 
Berlin,  comment  ne  lui  eût-elle  pas  conseillé  de  tenir 
compte  de  l'émotion  de  la  France,  de  ne  pas  pousser 
son  droit  et  ses  avantages  à  l'extrême?  Le  Luxem- 


ENTRE   LA  FRANCE    ET  L'ALLEMAGNE.  147 

bourg  est  un  pays  insignifiant,  tout  à  fait  hybride, 
ni  allemand  ni  français,  ou,  si  l'on  veut,  l'un  et  l'autre. 
Son  annexion  à  la  France,  précédée  d'un  plébis- 
cite, n'avait  rien  qui  pût  mécontenter  l'Allemand  le 
plus  correct  dans  son  patriotisme.  La  roideur  systé- 
matique de  la  Prusse  prouva  qu'elle  n'entendait 
garder  aucun  souvenir  reconnaissant  des  tractations 
qui  avaient  précédé  Sadowa,  et  que  la  France,  mal- 
gré l'appui  réel  qu'elle  lui  avait  prêté,  était  toujours 
pour  elle  l'éternelle  ennemie.  Du  côté  de  la  France, 
on  avait  amené  ce  résultat  par  une  série  de  fautes  ; 
on  avait  été  si  malavisé,  qu'on  n'avait  même  pas  le 
droit  de  se  plaindre.  On  avait  voulu  jouer  au  fin,  on 
avait  trouvé  plus  fin  que  soi.  On  avait  fait  comme  celui 
qui,  ayant  dans  son  jeu  des  cartes  excellentes,  n'a  pas 
pu  se  décider  à  les  jeter  sur  table,  les  réservant 
toujours  pour  des  coups  qui  ne  viennent  jamais. 

Est-ce  à  dire,  comme  le  pensent  beaucoup  de  per- 
sonnes, que,  depuis  1866,  la  guerre  entre  la  France 
et  la  Prusse  fût  inévitable?  non  certes.  Quand  on 
peut  attendre,  peu  de  choses  sont  inévitables;  or 
on  pouvait  gagner  du  temps.  La  mort  du  roi  de 
Prusse,  ce  qu'on  sait  du  caractère  sage  et  modéré 
du  prince  et  de  la  princesse  de  Prusse,  pouvaient 
déplacer  bien  des  choses.  Le  parti  militaire  féodal 
prussien,  qui  est  l'une  des  grandes  causes  de  danger 


H8  LA    GUERRE 

pour  la  paix  de  l'Europe,  semble  destiné  à  céder  avec 
le  temps  beaucoup  de  son  ascendant  à  la  bourgeoisie 
berlinoise,  à  l'esprit  allemand,  si  large,  si  libre,  et 
qui  deviendra  profondément  libéral  dès  qu'il  sera 
délivré  de  l'étreinte  du  casernement  prussien.  Je 
sais  que  les  symptômes  de  ceci  ne  se  montrent  guère 
encore,  que  l'Allemagne,  toujours  un  peu  timide 
dans  l'action,  a  été  conquise  par  la  Prusse,  sans 
qu'aucun  indice  ait  montré  la  Prusse  disposée  à  se 
perdre  dans  l'Allemagne;  mais  le  temps  n'est  pas 
venu  pour  une  telle  évolution.  Acceptée  comme 
moyen  de  lutte  contre  la  France ,  l'hégémonie  prus- 
sienne ne  faiblira  que  quand  une  pareille  lutte  n'aura 
plus  déraison  d'être.  La  force  avec  laquelle  est  lancé 
le  mouvement  allemand  donnera  lieu  à  des  développe- 
ments très-rapides.  Il  n'y  a  plus  aucune  analogie  en 
histoire,  si  l'Allemagne  conquise  ne  conquiert  la 
Prusse  à  son  tour  et  ne  l'absorbe.  Il  est  inadmissible 
que  la  race  allemande,  si  peu  révolutionnaire  qu'elle 
soit,  ne  triomphe  pas  du  noyau  prussien,  quelque 
résistant  qu'il  puisse  être.  Le  principe  prussien, 
d'après  lequel  la  base  d'une  nation  est  une  armée,  et 
la  base  de  l'armée  une  petite  noblesse,  ne  saurait  être 
appliqué  à  l'Allemagne.  L'Allemagne,  Berlin  même, 
a  une  bourgeoisie.  La  base  de  la  vraie  nation  alle- 
mande  sera,  comme  celle  de  toutes    les  nations 


ENTRE    LA  FRANCE   ET   L'ALLEMAGNE.  149 

modernes,  une  bourgeoisie  riche.  Le  principe  prus- 
sien a  fait  quelque  chose  de  très-fort ,  mais  qui  ne 
saurait  durer  au  delà  du  jour  où  la  Prusse  aura  ter- 
miné son  œuvre.  Sparte  eût  cessé  d'être  Sparte,  si 
elle  eût  fait  l'unité  de  la  Grèce.  La  constitution 
et  les  mœurs  romaines  disparurent  dès  que  Rome 
devint  maîtresse  du  monde  ;  à  partir  de  ce  jour-là, 
Rome  se  vit  gouvernée  par  le  monde,  et  ce  ne  fut 
que  justice. 

Chaque  année  eût  ainsi  apporté  à  l'état  de  choses 
sorti  de  Sadowa  les  plus  profondes  transformations. 
Une  heure  d'aberration  a  troublé  toutes  les  espérances 
des  bons  esprits.  Sans  songer  qu'une  nation  jeune, 
dans  tout  le  feu  de  son  développement,  a  d'immenses 
avantages  sur  une  nation  vieillie  qui  a  déjà  rempli 
son  programme  et  atteint  l'égalité,  on  s'est  jeté  dans 
le  gouffre  de  gaieté  de  cœur. La  présomption  et  l'igno- 
rance des  militaires,  l'étourderie  de  nos  diplomates, 
leur  vanité,  leur  sotte  foi  dans  l'Autriche,  machine 
disloquée  dont  il  y  a  peu  de  compte  à  tenir,  l'absence 
de  pondération  sérieuse  dans  le  gouvernement,  les 
accès  bizarres  d'une  volonté  intermittente  comme  les 
réveils  d'un  Épiménide,  ont  amené  sur  l'espèce 
humaine  les  plus  grands  malheurs  qu'elle  eût  connus 
depuis  cinquante-cinq  ans.  Un  incident  qu'une  habile 
diplomatie  eût  aplani  en  quelques  heures  a  suffi  pour 


150  LA   GUERRE 

déchaîner  l'enfer...  Retenons  nos  malédictions;  il  y 
a  des  moments  où  l'horrible  réalité  est  la  plus 
cruelle  des  imprécations. 


II 


Qui  a  fait  la  guerre?  Nous  l'avons  dit,  ce  me 
semble.  —  Il  faut  se  garder,  dans  ces  sortes  de 
questions,  de  ne  voir  que  les  causes  immédiates  et 
prochaines.  Si  Ton  se  bornait  aux  considérations  res- 
treintes d'un  observateur  inattentif,  la  France  aurait 
tous  les  torts.  Si  l'on  se  place  à  un  point  de  vue  plus 
élevé,  la  responsabilité  de  l'horrible  malheur  qui  a 
fondu  sur  l'humanité  en  cette  funeste  année  doit 
être  partagée.  La  Prusse  a  facilement  dans  ses 
manières  d'agir  quelque  chose  de  dur,  d'intéressé, 
de  peu  généreux.  Sentant  sa  force,  elle  n'a  fait 
aucune  concession.  Du  moment  que  M.  de  Bismark 
voulut  exécuter  ses  grandes  entreprises  de  concert 
avec  la  France,  il  devait  accepter  les  conséquences 
de  la  politique  qu'il  avait  choisie.  M.  de  Bismark 
n'était  pas  obligé  de  mettre  l'empereur  Napoléon  III 
dans  ses  confidences;  mais,  l'ayant  fait,  il  était 
obligé  d'avoir  des  égards  pour  l'empereur  et  les 
hommes  d'État  français,  ainsi  que  pour  une  fraction 


ENTRE    LA    FRANCE   ET  L'ALLEMAGNE.  151 

de  l'opinion  qu'il  fallait  ménager.  Le  grand  mal  de 
la  Prusse,  c'est  l'orgueil.  Foyer  puissant  d'ancien 
régime,  elle  s'irrite  de  notre  prospérité  bourgeoise  ; 
ses  gentilshommes  sont  blessés  de  voir  des  rotu- 
riers, je  ne  dis  pas  plus  riches  qu'eux,  mais  exer- 
çant comme  eux  la  profession  qui  ailleurs  est  le  pri- 
vilège de  la  noblesse.  La  jalousie  chez  eux  double 
l'orgueil.  «  Nous  sommes  une  jeunesse  pauvre, 
disent-ils,  des  cadets  qui  veulent  se  faire  leur  place 
dans  le  monde.  »  Une  des  causes  qui  ont  produit 
M.  de  Bismark  a  été  la  vanité  blessée  du  diplomate 
abreuvé  d'avanies  par  ses  confrères  autrichiens  trai- 
tant la  Prusse  en  parvenue.  Le  sentiment  qui  a  créé 
la  Prusse  a  été  quelque  chose  d'analogue  :  l'homme 
sérieux,  pauvre,  intelligent,  sans  charme,  supporte 
avec  peine  les  succès  de  société  d'un  rival  qui,  tout 
en  lui  étant  fort  inférieur  pour  les  qualités  solides, 
fait  figure  dans  le  monde,  règle  la  mode  et  réussit 
par  des  dédains  aristocratiques  à  l'empêcher  de  s'y 
faire  accepter. 

La  France  n'a  pas  été  moins  coupable.  Les  jour- 
naux ont  été  superficiels,  le  parti  militaire  s'est 
montré  présomptueux  et  entêté,  l'opposition  n'a  paru 
attentive  qu'à  la  recherche  d'une  fausse  popularité, 
blâmant  le  gouvernement  s'il  préparait  la  guerre , 
l'insultant  s'il  ne  la  faisait  pas,  parlant  sans  cesse  de 


152  LA    GUERRE 

la  honte  de  Sadowa  et  de  la  nécessité  d'une 
revanche  ;  mais  le  grand  mal  a  été  l'excès  du  pouvoir 
personnel.  La  conversion  à  la  monarchie  parlemen- 
taire affectée  depuis  un  an  était  si  peu  sérieuse,  qu'un 
ministère  tout  entier,  la  Chambre,  le  sénat  ont  cédé 
presque  sans  résistance  à  une  pensée  personnelle  du 
souverain  qui  ne  répondait  nullement  à  leurs  idées 
ni  à  leurs  désirs. 

Et  maintenant  qui  fera  la  paix?...  La  pire  consé- 
quence de  la  guerre,  c'est  de  rendre  impuissants 
ceux  qui  ne  l'ont  pas  voulue ,  et  d'ouvrir  un  cercle 
fatal  où  le  bon  sens  est  qualifié  de  lâcheté,  parfois  de 
trahison.  Nous  parlerons  avec  franchise.  Une  seule 
force  au  monde  sera  capable  de  réparer  le  mai  que 
l'orgueil  féodal,  le  patriotisme  exagéré,  l'excès  du 
pouvoir  personnel,  le  peu  de  développement  du  gou- 
vernement parlementaire  sur  le  continent  ont  fait 
en  cette  circonstance  à  la  civilisation. 

Cette  force,  c'est  l'Europe.  L'Europe  a  un  intérêt 
majeur  à  ce  qu'aucune  des  deux  nations  ne  soit  ni 
trop  victorieuse  ni  trop  vaincue.  La  disparition  de  la 
France  du  nombre  des  grandes  puissances  serait  la 
fin  de  l'équilibre  européen.  J'ose  dire  que  l'Angle- 
terre en  particulier  sentirait,  le  jour  où  un  tel 
événement  viendrait  à  se  produire,  les  conditions  de 
son  existence  toutes  changées.  La  France  est  une 


ENTRE    LA    FRANCE    ET    L'ALLEMAGNE.         153 

des  conditions  de  la  prospérité  de  l'Angleterre. 
L'Angleterre,  selon  la  grande  loi  qui  veut  que  la 
race  primitive  d'un  pays  prenne  à  la  longue  le 
dessus  sur  toutes  les  invasions,  devient  chaque  jour 
plus  celtique  et  moins  germanique;  dans  la  grande 
lutte  des  races,  elle  est  avec  nous;  l'alliance  de  la 
France  et  de  l'Angleterre  est  fondée  pour  des  siècles. 
Que  l'Angleterre  porte  sa  pensée  du  côté  des  États- 
Unis,  de  Gonstantinople,  de  l'Inde;  elle  verra  qu'elle 
a  besoin  de  la  France  et  d'une  France  forte. 

Il  ne  faut  pas  s'y.  tromper  en  effet:  une  France 
faible  et  humiliée  ne  saurait  exister.  Que  la  France 
perde  l'Alsace  et  la  Lorraine,  et  la  France  n'est  plus. 
L'édifiée  est  si  compacte,  que  l'enlèvement  d'une  ou 
deux  grosses  pierres  le  ferait  crouler.  L'histoire  natu- 
relle nous  apprend  que  l'animal  dont  l'organisation 
est  très-centralisée  ne  souffre  pas  l'amputation  d'un 
membre  important;  on  voit  souvent  un  homme  à  qui 
l'on  coupe  une  jambe  mourir  de  phthisie;  de  même 
la  France  atteinte  dans  ses  parties  principales  verrait 
sa  vie  générale  s'éteindre  et  ses  organes  du  centre 
insuffisants  pour  renvoyer  la  vie  jusqu'aux  extré- 
mités. 

Qu'on  ne  rêve  donc  pas  de  concilier  deux  choses 
contradictoires,  conserver  la  France  et  l'amoindrir. 
Il  y  a  des  ennemis  absolus  de  la  France  qui  croient 


154  LA   GUERRE  » 

que  le  but  suprême  de  la  politique  contemporaine 
doit  être  d'étouffer  une  puissance  qui,  selon  eux, 
représente  le  mal.  Que  ces  fanatiques  conseillent 
d'en  finir  avec  l'ennemi  qu'ils  ont  momentanément 
vaincu,  rien  de  plus  simple  ;  mais  que  ceux  qui  croient 
que  le  monde  serait  mutilé  si  la  France  disparaissait 
y  prennent  garde.  Une  France  diminuée  perdrait 
successivement  toutes  ses  parties;  l'ensemble  se 
disloquerait,  le  midi  se  séparerait  ;  l'œuvre  séculaire 
des  rois  de  France  serait  anéantie,  et,  je  vous  le  jure, 
le  jour  où  cela  arriverait,  personne  n'aurait  lieu  de 
s'en  réjouir.  Plus  tard,  quand  on  voudrait  former  la 
grande  coalition  que  provoque  toute  ambition  déme- 
surée, on  regretterait  en  Europe  de  ne  pas  avoir  été 
plus  prévoyant.  Deux  grandes  races  sont  en  présence  ; 
toutes  deux  ont  fait  de  grandes  choses,  toutes  deux  ont 
une  grande  tâche  à  remplir  en  commun  ;  il  ne  faut 
pas  que  l'une  d'elles  soit  mise  en  un  état  qui  équi- 
vaille  à  sa  destruction.  Le  monde  sans  la  France 
serait  aussi  mutilé  que  le  monde  sans  l'Allemagne  ; 
ces  grands  organes  de  l'humanité  ont  chacun  leur 
office  :  il  importe  de  les  maintenir  pour  l'accomplis- 
sement de  leur  mission  diverse.  Sans  attribuer  à 
l'esprit  français  le  premier  rôle  dans  l'histoire  de 
l'esprit  humain,  on  doit  reconnaître  qu'il  y  joue  un 
rôle  essentiel  :  le  concert  serait  troublé  si  cette  note 


ENTRE   LA   FRANCE   ET    L'ALLEMAGNE.  155 

y  manquait.  Or,  si  vous  voulez  que  l'oiseau  chante, 
ne  touchez  pas  à  son  bocage.  La  France  humiliée, 
vous  n'aurez  plus  d'esprit  français. 

Une  intervention  de  l'Europe  assurant  à  l'Alle- 
magne l'entière  liberté  de  ses  mouvements  intérieurs, 
maintenant  les  limites  fixées  en  1815  et  défendant  à 
la  France  d'en  rêver  d'autres,  laissant  la  France 
vaincue,  mais  fière  dans  son  intégrité,  la  livrant 
au  souvenir  de  ses  fautes  et  la  laissant  se  dégager 
en  toute  liberté  et  comme  elle  l'entendrait  de 
l'étrange  situation  intérieure  qu'elle  s'est  faite,  telle 
est  la  solution  que  doivent,  selon  nous,  désirer  les 
amis  de  l'humanité  et  de  la  civilisation.  Non-seule- 
ment cette  solution  mettrait  fin  à  l'horrible  déchire- 
ment qui  trouble  en  ce  moment  la  famille  européenne, 
elle  renfermerait  de  plus  le  germe  d'un  pouvoir  des- 
tiné à  exercer  sur  l'avenir  l'action  la  pi  us  bienfaisante. 

Gomment  en  effet  un  effroyable  événement  comme 
celui  qui  laissera  autour  de  l'année  1870  un  souvenir 
de  terreur  a-t-il  été  possible  ?  Parce  que  les  diverses 
nations  européennes  sont  trop  indépendantes  les 
unes  des  autres  et  n'ont  personne  au-dessus  d'elles, 
parce  qu'il  n'y  a  ni  congrès,  ni  diète,  ni  tribunal 
amphictyonique  qui  soient  supérieurs  aux  souve- 
rainetés nationales.  Un  tel  établissement  existe  à 
l'état  virtuel,  puisque  l'Europe,  surtout  depuis  1814, 


15tî  LA   GUERRE 

a  fréquemment  agi  en  nom  collectif,  appuyant  ses 
résolutions  de  la  menace  d'une  coalition;  mais  ce 
pouvoir  central  n'a  pas  été  assez  fort  pour  empêcher 
des  guerres  terribles.  Il  faut  qu'il  le  devienne.  Le 
rêve  des  utopistes  de  la  paix,  un  tribunal  sans  armée 
pour  appuyer  ses  décisions,  est  une  chimère;  per- 
sonne ne  lui  obéira.  D'un  autre  côté,  l'opinion  selon 
laquelle  la  paix  ne  serait  assurée  que  le  jour  où  une 
nation  aurait  sur  les  autres  une  supériorité  incon- 
testée est  l'inverse  de  la  vérité  ;  toute  nation  exer- 
çant l'hégémonie  prépare  par  cela  seul  sa  ruine  en 
amenant  la  coalition  de  tous  contre  elle.  La  paix  ne 
peut  être  établie  et  maintenue  que  par  l'intérêt  com- 
mun de  l'Europe,  ou,  si  Ton  aime  mieux,  par  la 
ligue  des  neutres  passant  à  une  attitude  commina- 
toire. La  justice  entre  deux  parties  contondantes  n'a 
aucune  chance  de  triompher;  mais  entre  dix  parties 
contendantes  la  justice  l'emporte,  car  il  n'y  a  qu'elle 
qui  offre  une  base  commune  d'entente,  un  terrain 
commun.  La  force  capable  de  maintenir  contre  le 
plus  puissant  des  États  une  décision  jugée  utile  au 
salut  de  la  famille  européenne  réside  donc  unique- 
ment dans  le  pouvoir  d'intervention,  de  médiation, 
de  coalition  des  divers  États.  Espérons  que  ce  pou- 
voir, prenant  des  formes  de  plus  en  plus  concrètes  et 
régulières,  amènera  dans  l'avenir  un  vrai  congrès, 


ENTRE   LA    FRANCE    ET  L'ALLEMAGN  E.  157 

périodique,  sinon  permanent,  et  sera  le  cœur  d'États- 
Unis  d'Europe  liés  entre  eux  par  un  pacte  fédéral. 
Aucune  nation  alors  n'aura  le  droit  de  s'appeler  «  la 
grande  nation  » ,  mais  il  sera  loisible  à  chacune  d'être 
une  grande  nation ,  à  condition  que  ce  titre  elle  l'attende 
des  autres  et  ne  prétende  pas  se  le  décerner.  G'est  à 
l'histoire  qu'il  appartiendra  plus  tard  de  spécifier  ce 
que  chaque  peuple  aura  fait  pour  l'humanité  et  de 
désigner  les  pays  qui,  à  certaines  époques,  ont  pu 
avoir  sur  les  autres  certains  genres  de  supériorité. 
De  la  sorte,  on  peut  espérer  que  la  crise  épouvan- 
table où  est  engagée  l'humanité  trouvera  un  moment 
d'arrêt.  Le  lendemain  du  jour  où  la  faux  de  la  mort 
aura  été  arrêtée,  que  devra-t-on  faire?  Attaquer 
énergiquement  la  cause  du  mal.  La  cause  du  mal  a 
été  un  déplorable  régime  politique  qui  a  fait  dépendre 
l'existence  d'une  nation  des  présomptueuses  vantar- 
dises de  militaires  bornés,  des  dépits  et  de  la  vanité 
blessée  de  diplomates  inconsistants.  Opposons  à  cela 
le  régime  parlementaire,  un  vrai  gouvernement  des 
parties  sérieuses  et  modérées  du  pays,  non  la  chimère 
démocratique  du  règne  de  la  volonté  populaire  avec 
tous  ses  caprices,  mais  le  règne  de  la  volonté  natio- 
nale, résultat  des  bons  instincts  du  peuple  savamment 
interprétés  par  des  pensées  réfléchies.  Le  pays  n'a 
pas  voulu  la  guerre;  il  ne  la  voudra  jamais;  il  veut 


158  LA  GUERRE 

son  développement  intérieur,  soit  sous  forme  de 
richesse,  soit  sous  forme  de  libertés  publiques.  Don- 
nons à  l'étranger  le  spectacle  de  la  prospérité,  de  la 
liberté,  du  calme,  de  l'égalité  bien  entendue,  et  la 
France  reprendra  l'ascendant  qu  elle  a  perdu  par  les 
imprudentes  manifestations  de  ses  militaires  et  de  ses 
diplomates.  La  France  a  des  principes  qui,  bien  que 
critiquables  et  dangereux  à  quelques  égards,  sont 
faits  pour  séduire  le  monde,  quand  la  Fiance  donne 
la  première  l'exemple  du  respect  de  ces  principes  ; 
qu'elle  présente  chez  elle  le  modèle  d'un  État  vrai- 
ment libéral,  où  les  droits  de  chacun  sont  garantis, 
d'un  État  bienveillant  pour  les  autres  États,  renonçant 
définitivement  à  l'idée  d'agrandissement,  et  tous,  loin 
de  l'attaquer,  s'efforceront  de  l'imiter. 

Il  y  a,  je  le  sais,  dans  le  monde  des  foyers  de  fana- 
tisme où  le  tempérament  règne  encore;  il  y  a  en 
certains  pays  une  noblesse  militaire,  ennemie-née  de 
ces  conceptions  raisonnables,  et  qui  rêve  l'extermi- 
nation de  ce  qui  ne  lui  ressemble  pas.  L'élément 
féodal  de  la  Prusse  d'une  part,  la  Russie  de  l'autre, 
sont  à  cet  âge  où  l'on  a  l'âcreté  du  sang  barbare, 
sans  retour  en  arrière  ni  désillusion.  La  France  et 
jusqu'à  un  certain  point  l'Angleterre  ont  atteint  leur 
but.  La  Prusse  et  la  Russie  ne  sont  pas  encore  arrivées 
à  ce  moment  où  l'on  possède  ce  que  l'on  a  voulu,  où 


ENTRE   LA   FRANCE    ET   L'ALLEMAGNE.  159 

l'on  considère  froidement  ce  pour  quoi  l'on  a  troublé 
le  monde,  et  où  l'on  s'aperçoit  que  ce  n'est  rien,  que 
tout  ici-bas  n'est  qu'un  épisode  d'un  rêve  éternel, 
une  ride  à  la  surface  d'un  infini  qui  tour  à  tour  nous 
produit  et  nous  absorbe.  Ces  races  neuves  et  violentes 
du  Nord  sont  bien  plus  naïves;  elles  sont  dupes  de  leurs 
désirs;  entraînées  par  le  but  qu'elles  se  proposent, 
elles  ressemblent  au  jeune  homme  qui  s'imagine  que, 
l'objet  de  sa  passion  une  fois  obtenu,  il  sera  pleine- 
ment heureux.  A  cela  se  joint  un  trait  de  caractère, 
un  sentiment  que  les  plaines  sablonneuses  du  nord  de 
l'Allemagne  paraissent  toujours  avoir  inspiré,  le  sen- 
timent des  Vandales  chastes  devant  les  mœurs  et  le 
luxe  de  l'empire  romain,  une  sorte  de  fureur  puritaine, 
la  jalousie  et  la  rage  contre  la  vie  facile  de  ceux  qui 
jouissent.  Cette  humeur  sombre  et  fanatique  existe 
encore  de  nos  jours.  De  tels  «  esprits  mélancoliques  », 
comme  on  disait  autrefois,  se  croient  chargés  de 
venger  la  vertu,  de  redresser  les  nations  corrompues. 
Pour  ces  exaltés,  l'idée  de  l'empire  allemand  n'est 
pas  celle  d'une  nationalité  limitée,  libre  chez  elle,  ne 
s' occupant  pas  du  reste  du  monde  ;  ce  qu'ils  veulent, 
c'est  une  action  universelle  de  la  race  germanique, 
renouvelant  et  dominant  l'Europe.  C'est  là  une  fré- 
nésie bien  chimérique  ;  car  supposons,  pour  plaire  à 
ces  esprits  chagrins,  la  France  anéantie,  la  Belgique, 


160  LA    GUERRE 

la  Hollande,  la  Suisse  écrasées,  l'Angleterre  passive 
et  silencieuse  ;  que  dire  du  grand  spectre  de  l'avenir 
germanique,  des  Slaves,  qui  aspireront  d'autant  plus 
à  se  séparer  du  corps  germanique  que  ce  dernier 
s'individualisera  davantage?  La  conscience  slave 
s'élève  en  proportion  delà  conscience  germanique,  et 
s'oppose  à  celle-ci  comme  un  pôle  contraire;  l'une 
crée  l'autre.  L'Allemand  a  droit  comme  tout  le  monde 
à  une  patrie;  pas  plus  que  personne,  il  n'a  droit  à  la 
domination.  Il  faut  observer  d'ailleurs  que  de  telles 
visées  fanatiques  ne  sont  nullement  le  fait  de  l'Alle- 
magne éclairée.  La  plus  complète  personnification  de 
l'Allemagne,  c'est  Gœthe.  Quoi  de  moins  prussien 
que  Gœthe?  Qu'on  se  figure  ce  grand  homme  à  Berlin 
et  le  débordement  de  sarcasmes  olympiens  que  lui 
eussent  inspirés  cette  roideur  sans  grâce  ni  esprit,  ce 
lourd  mysticisme  de  guerriers  pieux  et  de  généraux 
craignant  Dieu  !  Une  fois  délivrées  de  la  crainte  de  la 
France,  ces  populations  fines  de  la  Saxe,  de  la 
Souabe,  se  soustrairont  à  l'enrégimentation  prus- 
sienne; le  Midi  en  particulier  reprendra  sa  vie  gaie, 
sereine,  harmonieuse  et  libre. 

Le  moyen  pour  que  cela  arrive,  c'est  que  nous  ne 
nous  en  mêlions  pas.  Le  grand  facteur  de  la  Prusse, 
c'est  la  France,  ou,  pour  mieux  dire,  l'appréhension 
d'une  ingérence  de  la  France  dans  les  affaires  aile- 


ENTRE   LA   FRANGE   ET   L'ALLEMAGNE.  ICI 

mandes.  Moins  la  France  s'occupera  de  l'Allemagne, 
plus  l'unité  allemande  sera  compromise,  car  l'Alle- 
magne ne  veut  l'unité  que  par  mesure  de  précaution. 
La  France  est  en  ce  sens  toute  la  force  de  la  Prusse. 
La  Prusse  (j'entends  la  Prusse  militaire  et  féodale) 
aura  été  une  crise,  non  un  état  permanent  ;  ce  qui 
durera  réellement,  c'est  l'Allemagne.  La  Prusse  aura 
été  l'énergique  moyen  employé  par  l'Allemagne  pour 
se  délivrer  de  la  menace  de  la  France  bonapartiste. 
La  réunion  des  forces  allemandes  dans  la  main  de  la 
Prusse  n'est  qu'un  fait  amené  par  une  nécessité 
passagère.  Le  danger  disparu,  l'union  disparaîtra,  et 
l'Allemagne  reviendra  bientôt  à  ses  instincts  natu- 
rels. Le  lendemain  de  sa  victoire,  la  Prusse  se  trou- 
vera ainsi  en  face  d'une  Europe  hostile  et  d'une 
Allemagne  reprenant  son  goût  pour  les  autonomies 
particulières.  C'est  ce  qui  me  fait  dire  avec  assurance  : 
La  Prusse  passera,  l'Allemagne  restera.  Or  l'Alle- 
magne livrée  à  son  propre  génie  sera  une  nation 
libérale,  pacifique,  démocratique  même  dans  le  sens 
légitime;  je  crois  que  les  sciences  sociales  lui 
devront  des  progrès  remarquables,  et  que  plusieurs 
idées  qui  chez  nous  ont  revêtu  le  masque  effrayant 
de  la  démocratie  socialiste  se  produiront  chez  elle  sous 
une  forme  bienfaisante  et  réalisable. 
La  plus  grande  faute    que  pourrait  commettre 

II 


1G2  LA    GUERRE 

l'école  libérale  au  milieu  des  horreurs  qui  nous 
assiègent,  ce  serait  de  désespérer.  L'avenir  est  à  elle. 
Cette  guerre,  objet  des  malédictions  futures,  est  arri- 
vée parce  qu'on  s'est  écarté  des  maximes  libérales, 
maximes  qui  sont  en  même  temps  celles  de  la  paix 
et  de  l'union  des  peuples.  Le  funeste  désir  d'une 
revanche,  désir  qui  prolongerait  indéfiniment  l'exter- 
mination, sera  écarté  par  un  sage  développement  de 
la  politique  libérale.  C'est  une  fausse  idée  que  la 
France  puisse  imiter  les  institutions  militaires  prus- 
siennes. L'état  social  de  la  France  ne  veut  pas  que 
tous  les  citoyens  soient  soldats,  ni  que  ceux  qui  le 
sont  le  soient  toujours.  Pour  maintenir  une  armée 
organisée  à  la  prussienne,  il  faut  une  petite  noblesse; 
or  nous  n'avons  pas  de  noblesse,  et,  si  nous  en  avions 
une,  le  génie  de  la  France  ferait  que  nous  en  aurions 
plutôt  une  grande  qu'une  petite.  La  Prusse  fonde  sa 
force  sur  le  développement  de  l'instruction  primaire 
et  sur  l'identité  de  l'armée  et  de  la  nation.  Le  parti 
conservateur  en  France  admet  difficilement  ces  deux 
principes,  et,  à  vrai  dire,  il  n'est  pas  sûr  que  le  pays 
en  soit  capable.  La  Prusse  étant,  comme  dirait  Plu- 
tarque,  d'un  tempérament  plus  vertueux  que  la 
France,  peut  porter  des  institutions  qui,  appliquées 
sans  précautions,  donneraient  peut-être  chez  nous 
des  fruits  tout  différents,  et  seraient  une  source  de 


ENTRE    LA  FRANGE   ET  L'ALLEMAGNE.  1G3 

révolutions.  La  Prusse  touche  en  cela  le  bénéfice  de 
la  grande  abnégation  politique  et  sociale  de  ses  popu- 
lations. En  obligeant  ses  rivaux  à  soigner  l'instruc- 
tion primaire  et  à  imiter  sa  Landwehr  (innovations 
qui,  dans  des  pays  catholiques  et  révolutionnaires, 
seront  probablement  anarchiques),  elle  les  force  à 
un  régime  sain  pour  elle,  malsain  pour  eux,  comme 
le  buveur  qui  fait  boire  à  son  partenaire  un  vin  qui 
l'enivrera,  tandis  que  lui  gardera  sa  raison. 

En  résumé,  l'immense  majorité  de  l'espèce  humaine 
a  horreur  de  la  guerre.  Les  idées  vraiment  chré* 
tiennes  de  douceur,  de  justice,  de  bonté,  conquièrent 
de  plus  en  plus  le  monde.  L'esprit  belliqueux  ne  vit 
plus  que  chez  les  soldats  de  profession,  dans  les 
classes  nobles  du  nord  de  l'Allemagne  et  en  Russie. 
La  démocratie  ne  veut  pas,  ne  comprend  pas  la 
guerre.  Le  progrès  de  la  démocratie  sera  la  fin  du 
règne  de  ces  hommes  de  fer,  survivants  d'un  autre 
âge,  que  notre  siècle  a  vus  avec  terreur  sortir  des 
entrailles  du  vieux  monde  germanique.  Quelle  que 
soit  l'issue  de  la  guerre  actuelle,  ce  parti  sera  vaincu 
en  Allemagne.  La  démocratie  lui  a  compté  les  jours. 
J'ai  des  appréhensions  contre  certaines  tendances  de 
la  démocratie,  et  je  les  ai  dites,  il  y  a  un  an1,  avec 

4 .  Article  sur  la  Monarchie  constitutionnelle,  réimprimé  à 
la  fin  de  ce  volume. 


1G4  LA    GUERRE 

sincérité  ;  mais  certes,  si  la  démocratie  se  borne  à 
débarrasser  l'espèce  humaine  de  ceux  qui,  pour  la 
satisfaction  de  leurs  vanités  et  de  leurs  rancunes, 
font  égorger  des  millions  d'hommes,  elle  aura  mon 
plein  assentiment  et  ma  reconnaissante  sympathie. 
Le  principe  des  nationalités  indépendantes  n'est 
pas  de  nature,  comme  plusieurs  le  pensent,  à  déli- 
vrer l'espèce  humaine  du  fléau  de  la  guerre  ;  au  con- 
traire, j'ai  toujours  craint  que  le  principe  des  natio- 
nalités, substitué  au  doux  et  paternel  symbole  de  la 
légitimité,  ne  fît  dégénérer  les  luttes  des  peuples  en 
exterminations  de  race,  et  ne  chassât  du  code  du 
droit  des  gens  ces  tempéraments,  ces  civilités  qu'ad- 
mettaient les  petites  guerres  politiques  et  dynastiques 
d'autrefois.  On  verra  la  fin  de  la  guerre  quand,  au 
principe  des  nationalités,  on  joindra  le  principe  qui 
en  est  le  correctif,  celui  de  la  fédération  européenne, 
supérieure  à  toutes  les  nationalités,  ajoutons  :  quand 
les  questions  démocratiques,  contre-partie  des  ques- 
tions de  politique  pure  et  de  diplomatie,  reprendront 
leur  importance.  Qu'on  se  rappelle  1848;  le  mou- 
vement français  se  reproduisit  en  secousses  simul- 
tanées dans  toute  l'Allemagne.  Partout  les  chefs  mili- 
taires surent  étouffer  les  naïves  aspirations  d'alors  ; 
mais  qui  sait  si  les  pauvres  gens  que  ces  mêmes  chefs 
militaires  mènent  aujourd'hui  à  regorgement  n'arri- 


ENTRE    LA    FRANCE   ET  L'ALLEMAGNE.  165 

verontpasà  éclaircir  leur  conscience?  Des  naturalistes 
allemands,  qui  ont  la  prétention  d'appliquer  leur 
science  à  la  politique,  soutiennent,  avec  une  froideur 
qui  voudrait  avoir  l'air  d'être  profonde,  que  la  loi  de 
la  destruction  des  races  et  de  la  lutte  pour  la  vie  se 
retrouve  dans  l'histoire,  que  la  race  la  plus  forte 
chasse  nécessairement  la  plus  faible,  et  que  la  race 
germanique,  étant  plus  forte  que  la  race  latine  et  la 
race  slave,  est  appelée  à  les  vaincre  et  à  se  les  subor- 
donner. Laissons  passer  cette  dernière  prétention, 
quoiqu'elle  pût  donner  lieu  à  bien  des  réserves. 
N'objectons  pas  non  plus  à  ces  matérialistes  trans- 
cendants que  le  droit,  la  justice,  la  morale,  choses 
qui  n'ont  pas  de  sens  dans  le  règne  animal,  sont  des 
lois  de  l'humanité  ;  des  esprits  si  dégagés  des  vieilles 
idées  nous  répondraient  probablement  par  un  sourire. 
Bornons-nous  à  une  observation  :  les  espèces  ani- 
males ne  se  liguent  pas  entre  elles.  On  n'a  jamais  vu 
deux  ou  trois  espèces  en  danger  d'être  détruites  for- 
mer une  coalition  contre  leur  ennemi  commun  ;  les 
bêtes  d'une  même  contrée  n'ont  entre  elles  ni 
alliances  ni  congrès.  Le  principe  fédératif,  gar- 
dien de  la  justice,  est  la  base  de  l'humanité.  Là 
est  la  garantie  des  droits  de  tous  ;  il  n'y  a  pas  de 
peuple  européen  qui  ne  doive  s'incliner  devant  un 
pareil  tribunal.  Cette  grande  race  germanique,  bien 


166    LA  GUERRE  ENTRE  LA  FRANCE  ET  L'ALLEMAGNE. 

plus  réellement  grande  que  ne  le  veulent  ses  mala- 
droits apologistes,  aura  certes  dans  l'avenir  un  haut 
titre  de  plus,  si  Ton  peut  dire  que  c'est  sa  puissante 
action  qui  aura  introduit  définitivement  dans  le  droit 
européen  un  principe  aussi  essentiel.  Toutes  les 
grandes  hégémonies  militaires,  celle  de  l'Espagne  au 
xvie  siècle,  celle  de  la  France  sous  Louis  XIV,  celle 
de  la  France  sous  Napoléon,  ont  abouti  à  un  prompt 
épuisement.  Que  la  Prusse  y  prenne  garde,  sa  poli- 
tique radicale  peut  l'engager  dans  une  série  de  com- 
plications dont  il  ne  lui  soit  plus  loisible  de  se 
dégager;  un  œil  pénétrant  verrait  peut-être  dès  à 
présent  le  nœud  déjà  formé  de  la  coalition  future. 
Les  sages  amis  de  la  Prusse  lui  disent  tout  bas,  non 
comme  menace,  mais  comme  avertissement  :  Vœ 
victor  ibusî 


LETTRE 


A    M.     STRAUSS 


Le  18  août  1870,  parut,  dans  la  Gazette  tfAugsbourg, 
une  lettre  que  M.  Strauss  me  faisait  l'honneur  de 
m'adresser  sur  les  événements  du  temps.  Elle  se  termi- 
nait ainsi  : 

«  Vous  trouverez  peut-être  étrange  aussi  que  ces 
lignes  ne  vous  parviennent  que  par  l'intermédiaire  d'un 
journal.  Certes,  dans  des  temps  moins  agités,  je  me 
serais  assuré  tout  d'abord  de  votre  agrément;  mais, 
dans  les  circonstances  actuelles,  avant  que  ma  demande 
fût  parvenue  dans  vos  mains,  et  votre  réponse  dans  les 
miennes,  le  vrai  moment  aurait  passé.  Et  j'estime  d'ail- 
leurs qu'il  peut  y  avoir  quelque  utilité  à  ce  que,  dans 
cette  crise,  deux  hommes  appartenant  aux  deux  nations 
rivales,  indépendants  l'un  de  l'autre  et  étrangers  à  tout 
esprit  de  parti,  échangent  leurs  vues  sans  passion,  mais 


168  LETTRE    A    M.    STRAUSS. 

en  toute  franchise,  sur  les  causes  et  sur  la  portée  de  la 
lutte  actuelle;  car  les  pages  que  je  viens  d'écrire  n'au- 
ront complètement  atteint  leur  but  que  si  elles  vous 
déterminent  à  un  semblable  exposé  de  sentiments,  fait 
à  votre  point  de  vue.  » 

Je  me  rendis  à  cette  invitation  ;  le  16  septembre  1870, 
parut  dans  le  Journal  des  Débats  la  réponse  que  je  vais 
reproduire.  La  veille  avait  paru  dans  le  même  journal 
la  traduction  de  la  lettre  de  M.  Strauss» 


Monsieur  et  savant  maître, 

Vos  hautes  et  philosophiques  paroles  nous  sont 
arrivées  à  travers  ce  déchaînement  de  l'enfer,  comme 
un  message  de  paix;  elles  nous  ont  été  d'une  grande 
consolation,  à  moi  surtout  qui  dois  à  l'Allemagne  ce 
à  quoi  je  tiens  le  plus,  ma  philosophie,  je  dirai 
presque  ma  religion.  J'étais  au  séminaire  Saint- 
Sulpice  vers  1843,  quand  je  commençai  à  connaître 
l'Allemagne  par  Goethe  et  Herder.  Je  crus  entrer  dans 
un  temple,  et,  à  partir  de  ce  moment,  tout  ce  que 
j'avais  tenu  jusque-là  pour  une  pompe  digne  de  la 
Divinité  me  fit  l'effet  de  fleurs  de  papier  jaunies  et 
fanées.  Aussi,  comme  je  vous  l'ai  écrit  au  premier 
moment  des  hostilités,  cette  guerre  m'a  rempli  de 
douleur,  d'abord  à  cause  des  épouvantables  cala- 


LETTRE   A    M.    STRAUSS.  1G0 

mités  qu'elle  ne  pouvait  manquer  d'entraîner,  ensuite 
à  cause  des  haines,  des  jugements  erronés  qu'elle 
répandra  et  du  tort  qu'elle  fera  aux  progrès  de  la 
vérité.  Le  grand  malheur  du  monde  est  que  la  France 
ne  comprend  pas  l'Allemagne  et  que  l'Allemagne  ne 
comprend  pas  la  France  :  ce  malentendu  ne  fera  que 
s'aggraver.  On  ne  combat  le  fanatisme  que  par  un 
fanatisme  opposé  ;  après  la  guerre,  nous  nous  trou- 
verons en  présence  d'esprits  rétrécis  par  la  passion, 
qui  admettront  difficilement  notre  libre  et  large 
sérénité. 

Vos  idées  sur  l'histoire  du  développement  de 
l'unité  allemande  sont  d'une  parfaite  justesse.  Au 
moment  où  j'ai  reçu  le  numéro  de  la  Gazette  d'Augs- 
bourg  qui  contenait  votre  belle  lettre,  j'étais  juste- 
ment occupé  à  écrire  pour  la  Revue  des  Deux 
Mondes  un  article  qui  paraîtra  ces  jours-ci ,  et  où 
j'exposais  des  vues  identiques  aux  vôtres.  Il  est  clair 
que,  dès  que  l'on  a  rejeté  le  principe  de  la  légitimité 
dynastique,  il  n'y  a  plus,  pour  donner  une  base  aux 
délimitations  territoriales  des  États,  que  le  droit  des 
nationalités,  c'est-à-dire  des  groupes  naturels  déter- 
minés par  la  race,  l'histoire  et  la  volonté  des  popu- 
lations. Or,  s'il  y  a  une  nationalité  qui  ait  un  droit 
évident  d'exister  en  toute  son  indépendance,  c'est 
assurément   la  nationalité  allemande.  L'Allemagne 


170  LETTRE  A   M.    STRAUSS. 

a  le  meilleur  titre  national,  je  veux  dire  un  rôle 
historique  de  première  importance,  une  âme,  une 
littérature,  des  hommes  de  génie,  une  conception 
particulière  des  choses  divines  et  humaines.  L'Alle- 
magne a  fait  la  plus  importante  révolution  des 
temps  modernes,  la  Réforme;  en  outre,  depuis  un 
siècle,  l'Allemagne  a  produit  un  des  plus  beaux  déve- 
loppements intellectuels  qu'il  y  ait  jamais  eu,  un 
développement  qui  a,  si  j'ose  le  dire,  ajouté  un  degré 
de  plus  à  l'esprit  humain  en  profondeur  et  en  éten- 
due, si  bien  que  ceux  qui  n'ont  pas  participé  à  cette 
culture  nouvelle  sont  à  ceux  qui  l'ont  traversée 
comme  celui  qui  ne  connaît  que  les  mathématiques 
élémentaires  est  à  celui  qui  connaît  le  calcul  diffé- 
rentiel. 

Qu'une  si  grande  force  intellectuelle,  jointe  à  tant 
de  moralité  et  de  sérieux,  dût  produire  un  mouve- 
ment politique  correspondant,  que  la  nation  alle- 
mande fût  appelée  à  prendre  dans  l'ordre  extérieur, 
matériel  et  pratique,  une  importance  proportionnée 
à  celle  qu'elle  avait  dans  l'ordre  de  l'esprit,  c'est  ce 
qui  était  évident  pour  toute  personne  instruite,  non 
aveuglée  par  la  routine  et  les  partis  pris  superficiels. 
Ce  qui  ajoutait  à  la  légitimité  des  vœux  de  l'Alle- 
magne, c'est  que  le  besoin  d'unité  était  chez  elle  une 
mesure  de  précaution  justifiée  par  les  déplorables 


LETTRE    A   M.    STRAUSS.  171 

folies  du  premier  empire,  folies  que  les  Français 
éclairés  réprouvent  autant  que  les  Allemands,  mais 
contre  le  retour  desquelles  il  était  bon  de  se  pré- 
munir, certaines  personnes  relevant  encore  ces  sou- 
venirs avec  beaucoup  d'étourderie. 

C'est  vous  dire  qu'en  1866  (je  parle  ici  au  nom 
d'un  petit  groupe  de  vrais  libéraux)  nous  accueillîmes 
avec  une  grande  joie  l'augure  de  la  constitution 
d'une  Allemagne  à  l'état  de  puissance  de  premier 
ordre.  Ce  n'est  pas  qu'il  nous  agréât  plus  qu'à  vous 
de  voir  ce  grand  et  heureux  événement  réalisé  par 
l'armée  prussienne.  Vous  avez  montré  mieux  que 
personne  combien  il  s'en  faut  que  la  Prusse  soit 
l'Allemagne.  Mais  n'importe;  nous  avions  à  cet  égard 
une  pensée  que,  je  pense,  vous  partagez  :  c'est  que 
l'unité  allemande,  après  avoir  été  faite  par  la  Prusse, 
absorberait  la  Prusse,  conformément  à  cette  loi  géné- 
rale que  le  levain  disparaît  dans  la  pâte  qu'il  a  fait 
lever.  A  ce  pédantisme  rogue  et  jaloux  qui  nous 
déplaît  parfois  dans  la  Prusse,  nous  voyions  ainsi  se 
substituer  peu  à  peu  et  succéder  en  définitive  l'esprit 
allemand,  avec  sa  merveilleuse  largeur,  ses  poétiques 
et  philosophiques  aspirations.  Ce  qu'il  y  avait  de  peu 
sympathique  à  nos  instincts  libéraux  dans  un  pays 
féodal,  très-médiocrement  parlementaire,  dominé 
par  une  petite  noblesse  entichée  d'une  orthodoxie 


172  LETTRE    A   M.   STRAUSS. 

étroite  et  pleine  de  préjugés,  nous  l'oubliions  comme 
vous  l'oubliiez  vous-même,  pour  ne  voir  dans  un 
avenir  ultérieur  que  l'Allemagne,  c'est-à-dire  une 
grande  nation  libérale,  destinée  à  faire  faire  un  pas 
décisif  aux  questions  politiques,  religieuses  et  sociales, 
et  peut-être  à  réaliser  ce  que  nous  avons  essayé 
en  France,  jusqu'ici  sans  y  réussir  :  une  organisation 
scientifique  et  rationnelle  de  l'État. 

Comment  ces  rêves  ont-ils  été  déçus?  comment 
ont-ils  fait  place  à  la  plus  amère  réalité?  J'ai  ex- 
pliqué mes  idées  sur  ce  point  dans  la  Bévue;  les 
voici  en  deux  mots  :  On  peut  faire  aussi  grande  que 
l'on  voudra  la  part  des  fautes  du  gouvernement  fran- 
çais, mais  il  serait  injuste  d'oublier  ce  qu'a  eu  de 
répréhensible  à  beaucoup  d'égards  la  conduite  du 
gouvernement  prussien.  Vous  savez  que  les  plans  de 
M.  de  Bismark  furent  communiqués  en  1865  à 
l'empereur  Napoléon  III,  lequel,  en  somme,  y  adhéra. 
Si  cette  adhésion  vint  de  la  conviction  que  l'unité  de 
l'Allemagne  était  une  nécessité  historique,  et  qu'il 
était  désirable  que  cette  unité  se  fît  avec  la  pleine 
amitié  de  la  France,  l'empereur  Napoléon  III  eut 
mille  fois  raison.  Il  est  à  ma  connaissance  person- 
nelle qu'un  mois  à  peu  près  avant  le  commencement 
des  hostilités  de  1866,  l'empereur  Napoléon  III 
croyait  au  succès  de   la  Prusse,  et  même  qu'il  le 


LETTRE   A    M.    STRAUSS.  173 

désirait.  Malheureusement,  l'hésitation,  le  goût  des 
actes  successivement  contradictoires  perdirent  l'em- 
pereur en  cette  occasion  comme  en  plusieurs  autres. 
La  victoire  de  Sadowa  éclata  sans  que  rien  fût  con- 
venu. Versatilité  inconcevable!  Égaré  par  les  rodo- 
montades du  parti  militaire,  troublé  par  les  reproches 
de  l'opposition,  l'empereur  se  laissa  entraîner  à 
regarder  comme  une  défaite  le  résultat  qui  aurait  dû 
être  pour  lui  une  victoire,  et  qu'en  tout  cas  il  avait 
voulu  et  amené. 

Si  le  succès  justifie  tout,  le  gouvernement  prussien 
est  complètement  absous  ;  mais  nous  sommes  philo- 
sophes, monsieur  ;  nous  avons  la  naïveté  de  croire 
que  celui  qui  a  réussi  peut  avoir  eu  des  torts. 
Le  gouvernement  prussien  avait  sollicité,  accepté 
l'alliance  secrète  de  l'empereur  Napoléon  III  et  de  la 
France.  Quoique  rien  n'eût  été  stipulé,  il  devait  à 
l'empereur  et  à  la  France  des  marques  de  gratitude 
et  de  sympathie.  Un  de  vos  compatriotes,  qui  montre 
en  ce  moment  contre  la  France  plus  de  passion  que 
je  n'aime  à  en  voir  chez  un  galant  homme,  me  disait, 
à  l'époque  dont  il  s'agit,  que  l'Allemagne  devait  à  la 
France  une  grande  reconnaissance  pour  la  part  réelle, 
quoique  négative,  que  cette  dernière  avait  prise  à  sa 
fondation.  Conduit  par  un  principe  d'orgueil  qui  aura 
dans  l'avenir  de  fâcheuses  conséquences,  le  cabinet 


ili  LETTRE   A   M.    STRAUSS. 

de  Berlin  ne  l'entendit  pas  ainsi.  Certes  les  agrandis- 
sements territoriaux,  quand  il  s'agit  d'une  nation 
forte  déjà  de  trente  ou  quarante  millions  d'hommes, 
ont  peu  d'importance  ;  l'acquisition  de  la  Savoie  et 
de  Nice  a  été  pour  la  France  plus  fâcheuse  qu'utile. 
On  peut  regretter  cependant  que  le  gouvernement 
prussien  n'ait  pas  fait  céder  la  rigueur  de  ses  préten- 
tions dans  l'affaire  du  Luxembourg.  Le  Luxembourg 
cédé  à  la  France,  la  France  n'eût  pas  été  plus  grande 
ni  l'Allemagne  plus  petite  ;  mais  cette  concession 
insignifiante  eût  suffi  pour  satisfaire  l'opinion  super- 
ficielle, qui  en  un  pays  de  suffrage  universel  doit 
être  ménagée,  et  eût  permis  au  gouvernement  fran- 
çais de  masquer  sa  retraite.  Dans  le  plus  grand  châ- 
teau des  croisés  qui  existe  encore  en  Syrie,  le  Kalaai- 
el-hosn,  se  voit,  en  beaux  caractères  du  xne  siècle, 
sur  une  pierre  au  milieu  des  ruines ,  l'inscription 
suivante,  que  la  maison  de  Hohenzollern  devrait  faire 
graver  sur  l'écusson  de  tous  ses  châteaux  ; 

Sit  tibi  copia, 
Sit  sapientia, 
Formaque  detur; 

Inquinat  omnia 
Sola  superbia 
Si  comitetur. 

Dans  les  causes  éloignées  de  la  guerre,  un  esprit 


LETTRE    A   M.   STRAUSS.  175 

impartial  peut  donc  faire  presque  égale  la  part  de 
reproches  que  méritent  d'un  côté  le  gouvernement 
de  la  France  et  d'un  autre  côté  celui  de  la  Prusse. 
Quant  à  la  cause  prochaine,  à  ce  pitoyable  incident 
diplomatique  ou  plutôt  ce  jeu  cruel  de  vanités  bles- 
sées qui,  pour  venger  de  chétives  querelles  de  diplo- 
mates, a  déchaîné  tous  les  fléaux  sur  l'espèce 
humaine,  vous  savez  ce  que  j'en  pense.  J'étais  à 
Tromsoë,  où  le  plus  splendide  paysage  de  neige 
des  mers  polaires  me  faisait  rêver  aux  îles  des  Morts 
de  nos  ancêtres  celtes  et  germains,  quand  j'appris 
cette  horrible  nouvelle  ;  je  n'ai  jamais  maudit  comme 
ce  jour-là  le  sort  fatal  qui  semble  condamner  notre 
malheureux  pays  à  n'être  jamais  conduit  que  par 
l'ignorance,  la  présomption  et  l'ineptie. 

Cette  guerre,  quoi  qu'on  en  dise,  n'était  nullement 
inévitable.  La  France  ne  voulait  en  aucune  façon  la 
guerre.  Il  ne  faut  pas  juger  de  ces  choses  par  des 
déclamations  de  journaux  et  des  criailleries  de  boule- 
vard. La  France  est  profondément  pacifique;  ses 
préoccupations  sont  tournées  vers  l'exploitation  des 
énormes  sources  de  richesses  qu'elle  possède  et  vers 
les  questions  démocratiques  et  sociales.  Le  roi  Louis- 
Philippe  avait  vu  le  vrai  sur  ce  point  avec  beau- 
coup de  bon  sens.  Il  sentait  que  la  France,  avec 
son  éternelle   blessure  *  toujours  près  de  se  rou^ 


176  LETTRE   A  M.    STRAUSS: 

vrir  (le  manque  d'une  dynastie  ou  d'une  constitution 
universellement  acceptée),  ne  pouvait  pas  faire  la 
grande  guerre.  Une  nation  qui  a  rempli  son  pro- 
gramme et  atteint  l'égalité  ne  saurait  lutter  avec  des 
peuples  jeunes,  pleins  d'illusions  et  dans  tout  le  feu  de 
leur  développement.  Croyez-moi,  les  uniques  causes 
de  la  guerre  sont  la  faiblesse  de  nos  institutions 
constitutionnelles  et  les  funestes  conseils  que  des 
militaires  présomptueux  et  bornés,  des  diplomates 
vaniteux  ou  ignorants  ont  donnés  à  l'empereur.  Le 
plébiscite  n'y  est  pour  rien;  au  contraire,  cette 
étrange  manifestation,  qui  montra  que  la  dynastie 
napoléonienne  avait  poussé  ses  racines  jusqu'aux 
entrailles  mêmes  du  pays,  devait  faire  croire  que 
l'empereur  s'éloignerait  ensuite  de  plus  en  plus  des 
allures  d'un  joueur  désespéré.  Un  homme  qui  possède 
de  grands  biens  territoriaux  nous  paraît  devoir  être 
moins  porté  à  tenter  le  sort  sur  un  coup  de  dé  que 
celui  dont  la  richesse  est  douteuse.  En  réalité,  pour 
écarter  les  dangers  de  conflagration,  il  suffisait 
d'attendre.  Que  de  questions,  dans  les  affaires  de 
cette  pauvre  espèce  humaine,  il  faut  résoudre  en  ne 
les  résolvant  pas!  Au  bout  de  quelques  années  on 
est  tout  surpris  que  la  question  n'existe  plus.  Y  eut- 
il  jamais  une  haine  nationale  comme  celle  qui  pen- 
dant six  siècles  a  divisé  la  France  et  l'Angleterre?  Il 


LETTRE   A   M.    STRAUSS.  17? 

y  a  vingt-cinq  ans,  sous  Louis-Philippe,  cette  haine 
était  encore  assez  forte;  presque  tout  le  monde 
déclarait  qu'elle  ne  pouvait  finir  que  par  la  guerre  ; 
elle  a  disparu  comme  par  enchantement. 

Naturellement,  cher  monsieur,  les  libéraux  éclai- 
rés n'ont  eu  ici  qu'un  seul  vœu  depuis  l'heure  fatale, 
voir  finir  ce  qui  n'aurait  pas  dû  commencer.  La 
France  a  eu  mille  fois  tort  de  paraître  vouloir  s'op- 
poser aux  évolutions  intérieures  de  l'Allemagne; 
mais  l'Allemagne  commettrait  une  faute  non  moins 
grave  en  voulant  porter  atteinte  à  l'intégrité  de  la 
France.  Si  l'on  a  pour  but  de  détruire  la  France, 
rien  de  mieux  conçu  qu'un  tel  plan;  mutilée,  la 
France  rentrerait  en  convulsions,  et  périrait.  Ceux  qui 
pensent,  comme  quelques-uns  de  vos  compatriotes, 
que  la  France  doit  être  supprimée  du  nombre  des 
peuples,  sont  conséquents  en  demandant  son  amoin- 
drissement ;  ils  voient  très-bien  que  cet  amoindris- 
sement serait  sa  fin  ;  mais  ceux  qui  croient  comme 
vous  que  la  France  est  nécessaire  à  l'harmonie  du 
monde  doivent  peser  les  conséquences  qu'entraîne- 
rait un  démembrement.  Je  puis  parler  ici  avec  une 
sorte  d'impartialité.  Je  me  suis  étudié  toute  ma  vie 
à  être  bon  patriote,  ainsi  qu'un  honnête  homme  doit 
l'être,  mais  en  même  temps  à  me  garder  du  patrio- 
tisme exagéré  comme  d'une  cause  d'erreur.  Ma  phi- 

12. 


478  LETTRE    A    M.    STRAUSS. 

losophie,  d'ailleurs,  est  l'idéalisme;  où  je  vois  le  bien, 
le  beau,  le  vrai,  là  est  ma  patrie,  C'est  au  nom  des 
vrais  intérêts  éternels  de  l'idéal  que  je  serais  dé- 
solé que  la  France  n'existât  plus.  La  France  est 
nécessaire  comme  protestation  contre  le  pédantisme, 
le  dogmatisme,  le  rigorisme  étroit.  Vous  qui  avez  si 
bien  compris  Voltaire  devez  comprendre  cela.  Cette 
légèreté  qu'on  nous  reproche  est  au  fond  sérieuse  et 
honnête.  Prenez  garde  que,  si  notre  tour  d'esprit, 
avec  ses  qualités  et  ses  défauts,  disparaissait,  la  con- 
science humaine  serait  sûrement  amoindrie.  La 
variété  est  nécessaire,  et  le  premier  devoir  de  l'homme 
qui  cherche  d'un  cœur  vraiment  pieux  à  entrer  dans 
les  desseins  de  la  Divinité  est  de  supporter,  de  res- 
pecter même  les  organes  providentiels  de  la  vie 
spirituelle  de  l'humanité  qui  lui  sont  le  moins  con- 
génères et  le  moins  sympathiques.  Votre  illustre 
Mommsen ,  dans  une  lettre  qui  nous  a  un  peu 
attristés,  comparait  il  y  a  quelques  jours  notre  litté- 
rature aux  eaux  bourbeuses  de  la  Seine,  et  cherchait 
à  en  préserver  le  monde  comme  d'un  poison.  Quoi! 
cet  austère  savant  connaît  donc  nos  journaux  bur- 
lesques et  notre  niais  petit  théâtre  bouffon  !  Soyez 
assuré  qu'il  y  a  encore,  derrière  la  littérature  charla- 
tanesque  et  misérable  qui  a  chez  nous  comme  par- 
tout les  succès  de  la  foule,  une  France  fort  distin- 


LETTRE   A  M.    STRAUSS.  179 

guée,  différente  de  la  France  du  xvne  et  du  xvine  siè- 
cle, de  même  race  cependant  :  d'abord  un  groupe 
d'hommes  de  la  plus  haute  valeur  et  du  sérieux  le 
plus  accompli,  puis  une  société  exquise,  charmante 
et  sérieuse  à  la  fois,  fine,  tolérante,  aimable,  sachant 
tout  sans  avoir  rien  appris,  devinant  d'instinct  le 
dernier  résultat  de  toute  philosophie.  Prenez  garde  de 
froisser  cela.  La  France,  pays  très-mixte,  offre  cette 
particularité  que  certaines  plantes  germaniques  y 
poussent  souvent  mieux  que  dans  leur  sol  natal  ;  on 
pourrait  le  démontrer  par  des  exemples  de  notre 
histoire  littéraire  du  xne  siècle ,  par  les  chansons  de 
geste,  la  philosophie  scolastique,  l'architecture 
gothique.  Vous  semblez  croire  que  la  diffusion  des 
saines  idées  germaniques  serait  facilitée  par  certaines 
mesures  radicales,  détrompez-vous;  cette  propa- 
gande serait  alors  arrêtée  net;  le  pays  s'enfoncerait 
avec  rage  dans  ses  routines  nationales  et  ses  défauts 
particuliers.  —  «  Tant  pis  pour  lui!  »  diront  vos 
exaltés.  —  «  Tant  pis  pour  l'humanité!  »  ajou- 
terai-je.  La  suppression  ou  l'atrophie  d'un  membre 
fait  pâtir  tout  le  corps. 

L'heure  est  solennelle.  Il  y  a  en  France  deux  cou- 
rants d'opinion.  Les  uns  raisonnent  ainsi  :  «  Finissons 
cette  odieuse  partie  au  plus  vite;  cédons  tout,  l'Al- 
sace, la   Lorraine;  signons  la  paix;  puis  haine  à 


180  LETTRE   A  M.    STRAUSS. 

mort,  préparatifs  sans  trêve,  alliance  avec  n'importe 
qui,  complaisances  sans  bornes  pour  toutes  les  am- 
bitions russes;  un  seul  but,  un  seul  mobile  à  la  vie, 
guerre  d'extermination  contre  la  race  germanique.  » 
D'autres  disent:  «  Sauvons  l'intégrité  de  la  France, 
développons  les  institutions  constitutionnelles,  répa- 
rons nos  fautes,  non  en  rêvant  de  prendre  notre 
revanche  d'une  guerre  où  nous  avons  été  injustes 
agresseurs,  mais  en  contractant  avec  l'Allemagne  et 
l'Angleterre  une  alliance  dont  l'effet  sera  de  conduire 
le  monde  dans  les  voies  de  la  civilisation  libérale.  » 
L'Allemagne  décidera  laquelle  des  deux  politiques 
suivra  la  France,  et  du  même  coup  elle  décidera  de 
l'avenir  de  la  civilisation. 

Vos  germanistes  fougueux  allèguent  que  l'Alsace 
est  une  terre  germanique,  injustement  détachée  de 
l'empire  allemand.  Remarquez  que  les  nationalités 
sont  toutes  des  «  cotes  mal  taillées  »  ;  si  l'on  se  met 
à  raisonner  ainsi  sur  l'ethnographie  de  chaque  can- 
ton, on  ouvre  la  porte  à  des  guerres  sans  fin.  De 
belles  provinces  de  langue  française  ne  font  pas  par- 
tie de  la  France,  et  cela  est  très-avantageux,  même 
pour  la  France.  Des  pays  slaves  appartiennent  à  la 
Prusse.  Ces  anomalies  servent  beaucoup  à  la  civilisa- 
tion. La  réunion  de  l'Alsace  à  la  France,  par  exemple, 
est  un  des  faits  qui  ont  le  plus  contribué  à  la  propa- 


LETTRE    A   M.    STRAUSS.  181 

gande  du  germanisme;  c'est  par  l'Alsace  que  les 
idées,  les  méthodes,  les  livres  de  l'Allemagne  passent 
d'ordinaire  pour  arriver  jusqu'à  nous.  Il  est  incontes- 
table que,  si  on  soumettait  la  question  au  peuple 
alsacien,  une  immense  majorité  se  prononcerait  pour 
rester  unie  à  la  France.  Est-il  digne  de  l'Allemagne 
de  s'attacher  de  force  une  province  rebelle,  irritée, 
devenue  irréconciliable,  surtout  depuis  la  destruction 
de  Strasbourg?  L'esprit  est  vraiment  parfois  confondji 
de  l'audace  de  vos  hommes  d'État.  Le  roi  de  Prusse 
paraît  en  train  de  s'imposer  la  lourde  tâche  de 
résoudre  la  question  française,  de  donner  et  par 
conséquent  de  garantir  un  gouvernement  à  la  France. 
Peut-on,  de  gaieté  de  cœur,  rechercher  un  pareil  far- 
deau? Gomment  ne  voit-on  pas  que  la  conséquence 
de  cette  politique  serait  d'occuper  la  France  à  per- 
pétuité avec  3  ou  400,000  hommes?  L'Allemagne 
veut  donc  rivaliser  avec  l'Espagne  du  xvie  siècle? 
Et  sa  grande  et  haute  culture  intellectuelle,  que 
deviendrait-elle  à  ce  jeu-là?  Qu'elle  prenne  garde 
qu'un  jour,  quand  on  voudra  désigner  les  années  les 
plus  glorieuses  de  la  race  germanique,  on  ne  préfère 
à  la  période  de  sa  domination  militaire,  marquée 
peut-être  par  un  abaissement  intellectuel  et  moral, 
les  premières  années  de  notre  siècle,  où,  vaincue, 
humiliée  extérieurement,  elle  créait  pour  le  monde 


182  LETTRE    A  M.    STRAUSS. 

la  plus  haute  révélation  de  la  raison  que  l'humanité 
eût  connue  jusque-là  ! 

On  s'étonne  que  quelques-uns  de  vos  meilleurs 
esprits  ne  voient  pas  cela,  et  surtout  qu'ils  se 
montrent  contraires  à  une  intervention  de  l'Europe 
en  ces  questions.  La  paix  ne  peut,  à  ce  qu'il  semble, 
être  conclue  directement  entre  la  France  et  l'Alle- 
magne ;  elle  ne  peut  être  l'ouvrage  que  de  l'Europe, 
qui  a  blâmé  la  guerre  et  qui  doit  vouloir  qu'aucun 
des  membres  de  la  famille  européenne  ne  soit  trop 
affaibli.  Vous  parlez  à  bon  droit  de  garanties  contre 
le  retour  de  rêves  malsains;  mais  quelle  garantie 
vaudrait  celle  de  l'Europe,  consacrant  de  nouveau 
les  frontières  actuelles  et  interdisant  à  qui  que  ce  soit 
de  songer  à  déplacer  les  bornes  fixées  par  les  anciens 
traités?  Toute  autre  solution  laissera  la  porte  ouverte 
à  des  vengeances  sans  fin.  Que  l'Europe  fasse  cela, 
et  elle  aura  posé  pour  l'avenir  le  germe  de  la  plus 
féconde  institution,  je  veux  dire  d'une  autorité  cen- 
trale, sorte  de  congrès  des  États-Unis  d'Europe, 
jugeant  les  nations,  s'imposant  à  elles,  et  corrigeant 
le  principe  des  nationalités  par  le  principe  de  fédéra- 
tion. Jusqu'à  nos  jours,  cette  force  centrale  de  la 
communauté  européenne  ne  s'est  guère  montrée  en 
exercice  que  dans  des  coalitions  passagères  contre  le 
peuple  qui  aspirait  à  une  domination  universelle  ;  il 


LETTRE   A  M.    STRAUSS.  183 

serait  bon  qu'une  sorte  de  coalition  permanente  et 
préventive  se  formât  pour  le  maintien  des  grands 
intérêts  communs,  qui  sont  après  tout  ceux  de  la  rai- 
son et  de  la  civilisation. 

Le  principe  de  la  fédération  européenne  peut  ainsi 
offrir  une  base  de  médiation  semblable  à  celle  que 
l'Église  offrait  au  moyen  âge.  On  est  parfois  tenté  de 
prêter  un  rôle  analogue  aux  tendances  démocratiques 
et  à  l'importance  que  prennent  de  nos  jours  les  pro- 
blèmes sociaux.  Le  mouvement  de  l'histoire  contem- 
poraine est  une  sorte  de  balancement  entre  les 
questions  patriotiques,  d'une  part,  les  questions 
démocratiques  et  sociales,  de  l'autre.  Ces  derniers 
problèmes  ont  un  côté  de  légitimité,  et  seront  peut- 
être  en  un  sens  la  grande  pacification  de  l'avenir.  Il 
est  certain  que  le  parti  démocratique,  malgré  ses 
aberrations,  agite  des  problèmes  supérieurs  à  la 
patrie;  les  sectaires  de  ce  parti  se  donnent  la  main 
par-dessus  toutes  les  divisions  de  nationalité,  et  pro- 
fessent une  grande  indifférence  pour  les  questions  de 
point  d'honneur,  qui  touchent  surtout  la  noblesse  et 
les  militaires.  Les  milliers  de  pauvres  gens  qui  en  ce 
moment  s'entre-tuent  pour  une  cause  qu'ils  ne  com- 
prennent qu'à  demi  ne  se  haïssent  pas;  ils  ont  des 
besoins,  des  intérêts  communs.  Qu'un  jour  ils  arrivent 
à  s'entendre  et  à  se  donner  la  main  malgré  leurs 


184  LETTRE   A   M.    STRAUSS. 

chefs,  c'est  là  un  rêve  sans  doute;  on  peut  cepen- 
dant entrevoir  plus  d'un  biais  par  où  la  politique  à 
outrance  de  la  Prusse  pourra  servir  à  l'avènement 
d'idées  qu'elle  ne  soupçonne  pas.  Il  paraît  difficile 
que  cette  fureur  d'une  poignée  d'hommes,  reste  des 
vieilles  aristocraties,  mène  longtemps  à  regorge- 
ment des  masses  de  populations  douces,  arrivées  à 
une  conscience  démocratique  assez  avancée  et  plus 
ou  moins  imbues  d'idées  économiques  (pour  eux 
saintes)  dont  le  propre  est  justement  de  ne  pas  tenir 
compte  des  rivalités  nationales. 

Ah  !  cher  maître,  que  Jésus  a  bien  fait  de  fonder 
le  royaume  de  Dieu,  un  monde  supérieur  à  la  haine, 
à  la  jalousie,  à  l'orgueil,  où  le  plus  estimé  est,  non  pas, 
comme  dans  les  tristes  temps  que  nous  traversons, 
celui  qui  fait  le  plus  de  mal,  celui  qui  frappe,  tue, 
insulte,  celui  qui  est  le  plus  menteur,  le  plus  déloyal, 
le  plus  mal  élevé,  le  plus  défiant,  le  plus  perfide,  le 
plus  fécond  en  mauvais  procédés,  en  idées  diabo- 
liques, le  plus  fermé  à  la  pitié,  au  pardon,  celui  qui 
n'a  nulle  politesse,  qui  surprend  son  adversaire,  lui 
joue  les  plus  mauvais  tours;  mais  celui  qui  est  le 
plus  doux,  le  plus  modeste,  le  plus  éloigné  de  toute 
assurance,  jactance  et  dureté,  celui  qui  cède  le  pas 
à  tout  le  monde,  celui  qui  se  regarde  comme  le  der- 
nier I   La  guerre  est  un  tissu  de  péchés ,  un  état 


LETTRE    A   M.    STRAUSS.  185 

contre  nature  où  l'on  recommande  de  faire  comme 
belle  action  ce  qu'en  tout  autre  temps  on  com- 
mande d'éviter  comme  vice  ou  défaut,  où  c'est  un 
devoir  de  se  réjouir  du  malheur  d' autrui,  où  celui 
qui  rendrait  le  bien  pour  le  mal,  qui  pratiquerait  les 
préceptes  évangéliques  de  pardon  des  injures,  de 
goût  pour  l'humiliation,  serait  absurde  et  même  blâ- 
mable. Ce  qui  fait  entrer  dans  la  Walhalla  est  ce  qui 
exclut  du  royaume  de  Dieu.  Avez -vous  remarqué  que 
ni  dans  les  huit  béatitudes,  ni  dans  le  sermon  sur  la 
montagne,  ni  dans  l'Évangile,  ni  dans  toute  la  litté- 
rature chrétienne  primitive,  il  n'y  a  pas  un  mot  qui 
mette  les  vertus  militaires  parmi  celles  qui  gagnent 
le  royaume  du  ciel? 

Insistons  sur  ces  grands  enseignements  de  paix, 
qui  échappent  aux  hommes  dupes  de  leur  orgueil, 
entraînés  par  leur  éternel  et  si  peu  philosophique 
oubli  delà  mort.  Personne  n'a  le  droit  de  se  désinté- 
resser des  désastres  de  son  pays;  mais  le  philosophe 
comme  le  chrétien  a  toujours  des  motifs  de  vivre.  Le 
royaume  de  Dieu  ne  connaît  ni  vainqueurs  ni  vaincus  ; 
il  consiste  dans  les  joies  du  cœur,  de  l'esprit  et  de 
l'imagination,  que  le  vaincu  goûte  plus  que  le  vain- 
queur, s'il  est  plus  élevé  moralement  et  s'il  a  plus 
d'esprit.  Votre  grand  Goethe,  votre  admirable  Fichte 
ne  nous  ont-ils  pas  appris  comment  on  peut  mener 


486  LETTRE   A   M.    STRAUSS. 

une  vie  noble  et  par  conséquent  heureuse  au  milieu 
de  l'abaissement  extérieur  de  sa  patrie  ?  Un  motif-  du 
reste,  m'inspire  un  grand  repos  d'esprit  :  l'an  der- 
nier, lors  des  élections  pour  le  Corps  législatif,  je 
m'offris  aux  suffrages  des  électeurs  ;  je  ne  fus  pas 
choisi  ;  mes  affiches  se  voient  encore  sur  les  murs 
des  villages  de  Seine-et-Marne;  on  y  peut  lire  : 
«  Pas  de  révolution,  pas  de  guerre.  Une  guerre  serait 
aussi  funeste  qu'une  révolution.  »  Pour  avoir  la 
conscience  tranquille  dans  des  temps  comme  les 
nôtres,  il  faut  pouvoir  se  dire  qu'on  n'a  pas  fui  systé- 
matiquement la  vie  publique,  pas  plus  qu'on  ne  l'a 
recherchée. 

Conservez-moi  toujours  votre  amitié,  et  croyez  à 
mes  sentiments  les  plus  élevés. 


Paris,  13  septembre  1870. 


NOUVELLE   LETTRE 
A     M.     STRAUSS 


Paris,  15  septembre  1871. 

Monsieur  et  savant  maître, 

A  la  fin  de  la  lettre  que  vous  m'avez  adressée  par 
la  Gazette  d'Augsbourg,  le  18  août  1870,  vous 
m'invitiez  à  exposer  mes  vues  sur  la  situation  terrible 
créée  par  les  derniers  événements.  Je  le  fis;  ma 
réponse  à  votre  lettre  parut  dans  le  Journal  des 
Débats,  le  16  septembre  ;  la  veille,  avait  été  insérée 
dans  le  même  journal  la  traduction  de  votre  lettre, 
telle  que  nous  l'avait  envoyée  votre  excellent  inter- 
prète français,  M.  Charles  Ritter.  Si  vous  voulez  bien 
réfléchir  à  l'état  de  Paris  à  cette  époque,  vous  recon- 


188  NOUVELLE   LETTRE 

naîtrez  peut-être  que  ce  journal  faisait  en  cela  preuve 
d'un  certain  courage.  Le  siège  commença  le  lende- 
main,  et  toute  communication  entre  l'intérieur  de 
Paris  et  le  reste  du  monde  se  trouva  interrompue 
pendant  cinq  mois. 

Plusieurs  jours  après  la  conclusion  de  l'armistice 
au  mois  de  février  1871,  j'appris  une  nouvelle  qui 
me  surprit,  c'est  que,  le  2  octobre  1870,  vous  aviez 
fait  dans  la  Gazette  <T Augsbourg  une  réponse  à  ma 
lettre  du  16  septembre.  Vous  ne  pensiez  pas  sans 
doute  que  le  blocus  prussien  fût  aussi  rigoureux 
qu'il  l'était;  car,  si  vous  l'aviez  su,  il  est  peu  pro- 
bable que  vous  m'eussiez  adressé  une  lettre  publique 
que  je  ne  pouvais  lire  et  à  laquelle  je  ne  pouvais 
répondre.  Le  malentendu  en  ces  matières  délicates 
est  facile  ;  il  faut  que  la  personne  qu'on  a  interpellée 
puisse  donner  des  explications  et  rectifier,  s'il  y  a 
lieu,  les  opinions  qu'on  lui  prête.  Dans  le  cas  dont 
il  s'agit,  la  crainte  d'un  malentendu  n'était  pas 
chimérique.  Entre  bien  des  rectifications,  en  effet, 
que  j'aurais  à  faire  à  votre  réponse  du  2  octobre, 
il  en  est  une  qui  a  de  l'importance.  Trompé  par 
l'expression  de  «  traités  de  1814  »  que  nous  em- 
ployons souvent  en  France  pour  désigner  l'ensemble 
des  conventions  qui  fixèrent  les  limites  de  la 
France  à  la  chute  du   premier  empire,  vous  avez 


A  M.   STRAUSS.  189 

cru  que  je  demandais  après  Sedan  qu'on  revînt  sur 
les  cessions  de  1815,  qu'on  nous  rendît  Saarlouis  et 
Landau.  Je  suis  fâché  d'avoir  été  présenté  par  vous  au 
public  allemand  comme  capable  d'une  telle  absurdité. 
Il  me  semble  que,  s'il  y  a  une  pensée  qui  résulte 
clairement  de  ce  que  j'ai  écrit  sur  cette  funeste 
guerre,  c'est  qu'il  fallait  s'en  '  tenir  aux  frontières 
nationales  telles  que  l'histoire  les  avait  fixées,  que 
toute  annexion  de  pays  sans  le  vœu  des  populations 
était  une  faute  et  même  un  crime. 

Une  circonstance  augmenta  encore  mon  chagrin. 
Peu  de  jours  après  que  j'eus  connu  l'existence  de 
votre  lettre  du  2  octobre,  j'appris  que  la  Gazette 
d  Ausgbourg  n'avait  pas  inséré  la  traduction  de 
ma  lettre  du  16  septembre,  si  bien  que  ce  journal, 
après  m'avoir  invité  par  votre  organe  à  entrer  dans  la 
discussion,  après  avoir  vu  le  Journal  des  Débals,  dont 
la  position  était  autrement  délicate  que  la  sienne, 
insérer  vos  pages  hautaines  sous  le  coup  de  l'émeute 
populaire,  refusait  de  porter  au  public  allemand 
victorieux  les  humbles  pages  où  je  réclamais  pour 
ma  patrie  vaincue  un  peu  de  générosité  et  de  pitié. 
Je  sais  que  vous  avez  regretté  ce  procédé;  mais 
c'est  ici  que  j'admire  de  quoi  est  capable  votre 
patriotisme  exalté;  car,  au  lieu  de  vous  retirer  d'un 
débat  où  la  parole  était  refusée  à  votre  adversaire, 


190  NOUVELLE    LETTRE 

vous  avez  inséré  quelques  jours  après  dans  cette 
même  Gazette  d'Augsbourg  une  réplique  à  la  lettre 
que  vous  m'aviez  fait  écrire  et  que  vous  n'aviez  pas 
eu  le  crédit  de  faire  publier.  Voilà,  monsieur,  où  je 
vois  bien  la  différence  entre  nos  manières  de  com- 
prendre la  vie.  La  passion  qui  vous  remplit  et  qui 
vous  semble  sainte  est  capable  de  vous  arracher 
un  acte  pénible.  Une  de  nos  faiblesses,  au  contraire, 
à  nous  autres  Français  de  la  vieille  école,  est  de 
croire  que  les  délicatesses  du  galant  homme  pas- 
sent avant  tout  devoir ,  avant  toute  passion ,  avant 
toute  croyance,  avant  la  patrie,  avant  la  religion. 
Cela  nous  fait  du  tort;  car  on  ne  nous  rend  pas 
toujours  la  pareille,  et,  comme  tous  les  délicats,  nous 
jouons  le  rôle  de  dupes  au  milieu  d'un  monde  qui 
ne  nous  comprend  plus. 

Il  est  vrai  que  vous  m'avez  fait  ensuite  un  hon- 
neur auquel  je  suis  sensible  comme  je  le  dois.  Vous 
avez  traduit  vous-même  ma  réponse  et  l'avez 
réunie  dans  une  brochure  à  vos  deux  lettres1.  Vous 
avez  voulu  que  cette  brochure  se  vendît  au  profit 
d'un  établissement  d'invalides  allemands.  Dieu  me 
garde  de  vous  faire  une  chicane  au  point  de  vue 
de  la  propriété  littéraire  !  L'œuvre  à  laquelle  vous 

4.  Leipzig,  Hi'rzel,  4870» 


A  M.   STRAUSS.  191 

m'avez  fait  contribuer  est  d'ailleurs  une  œuvre 
d'humanité,  et,  si  ma  chétive  prose  a  pu  procurer 
quelques  cigares  à  ceux  qui  ont  pillé  ma  petite  mai- 
son de  Sèvres,  je  vous  remercie  de  m' avoir  fourni 
l'occasion  de  conformer  ma  conduite  à  quelques-uns 
des  préceptes  de  Jésus  que  je  crois  les  plus  authen- 
tiques. Mais  remarquez  encore  ces  nuances  légères. 
Certainement,  si  vous  m'aviez  permis  de  publier  un 
écrit  de  vous,  jamais,  au  grand  jamais,  je  n'aurais 
eu  l'idée  d'en  faire  une  édition  au  profit  de  notre 
hôtel  des  Invalides.  Le  but  vous  entraîne  ;  la  passion 
vous  empêche  de  voir  ces  mièvreries  de  gens  blasés 
que  nous  appelons  le  goût  et  le  tact. 

Il  m'est  arrivé  depuis  un  an  ce  qui  arrive  toujours 
à  ceux  qui  prêchent  la  modération  en  temps  de  crise. 
Les  événements  ainsi  que  l'immense  majorité  de 
l'opinion  m'ont  donné  tort.  Je  ne  puis  vous  dire 
cependant  que  je  sois  converti.  Attendons  dix  ou 
quinze  années  ;  ma  conviction  est  que  la  partie 
éclairée  de  l'Allemagne  reconnaîtra  alors  qu'en  lui 
conseillant  d'user  doucement  de  sa  victoire,  je  fus 
son  meilleur  ami.  Je  ne  crois  pas  à  la  durée  des 
choses  menées  à  l'extrême,  et  je  serais  bien  surpris 
si  une  foi  aussi  absolue  en  la  vertu  d'une  race  que 
celle  que  professent  M.  de  Bismark  et  M.  de  Moltke 
n*aboutissait  pas  à  une  déconvenue.  L'Allemagne* 


102  NOCVELLE   LETTRE 

en  se  livrant  aux  hommes  d'État  et  aux  hommes  de 
guerre  de  la  Prusse,  a  monté  un  cheval  fringant,  qui 
la  mènera  où  elle  ne  veut  pas.  Vous  jouez  trop  gros 
jeu.  A  quoi  ressemble  votre  conduite?  exactement 
à  celle  de  la  France  à  l'époque  qu'on  lui  reproche 
le  plus.  En  1792,  les  puissances  européennes  pro- 
voquent la  France;  la  France  bat  les  puissances,  ce 
qui  était  bien  son  droit;  puis  elle  pousse  ses  victoires 
à  outrance,  en  quoi  elle  avait  tort.  L'outrance  est 
mauvaise;  l'orgueil  est  le  seul  vice  qui  soit  puni 
en  ce  monde.  Triompher  est  toujours  une  faute  et 
en  tout  cas  quelque  chose  de  bien  peu  philoso- 
phique. Debemur  morti  nos  nostraque. 

Ne  vous  imaginez  pas  être  plus  que  d'autres  à 
l'abri  de  Terreur.  Depuis  un  an,  vos  journaux  se 
sont  montrés  moins  ignorants  sans  doute  que  les 
nôtres,  mais  tout  aussi  passionnés,  tout  aussi  immo- 
raux, tout  aussi  aveugles.  Us  ne  voient  pas  une  mon- 
tagne qui  est  devant  leurs  yeux,  l'opposition  toujours 
croissante  de  la  conscience  slave  à  la  conscience 
germanique,  opposition  qui  aboutira  à  une  lutte 
effroyable.  Ils  ne  voient  pas  qu'en  détruisant  le  pôle 
nord  d'une  pile  on  détruit  le  pôle  sud,  que  la  soli- 
darité française  faisait  la  solidarité  allemande,  qu'en 
mourant  la  France  se  vengera  et  rendra  le  plus  mau- 
vais service  à  l'Allemagne.  L'Allemagne,  en  d'autres 


A   M.   STRAUSS.  193 

termes,  a  fait  la  faute  d'écraser  son  adversaire. 
Qui  n'a  pas  d'antithèse  n'a  pas  de  raison  d'être. 
S'il  n'y  avait  plus  d'orthodoxes,  ni  vous  ni  moi 
n'existerions;  nous  serions  en  face  d'un  stupide 
matérialisme  vulgaire,  qui  nous  tuerait  bien  mieux 
que  les  théologiens.  L'Allemagne  s'est  comportée 
avec  la  France  comme  si  elle  ne  devait  jamais  avoir 
d'autre  ennemi.  Or  le  précepte  du  vieux  sage  Ama 
tanquam  osurus  doit  aujourd'hui  être  retourné;  il 
faut  haïr  comme  si  l'on  devait  un  jour  être  l'allié 
de  celui  qu'on  hait  ;  on  ne  sait  pas  de  qui  on  devra 
quelque  jour  rechercher  l'amitié. 

Il  ne  sert  de  rien  de  dire  qu'il  y  a  soixante  et 
soixante-dix  ans,  nous  avons  agi  exactement  de  la 
même  manière,  qu'alors  nous  avons  fait  en  Europe 
la  guerre  de  pillage,  de  massacre  et  de  conquête 
que  nous  reprochons  aux  Allemands  cle  1870.  Ces 
méfaits  du  premier  empire,  nous  les  avons  toujours 
blâmés;  il  sont  l'œuvre  d'une  génération  avec  laquelle 
nous  avons  peu  de  chose  de  commun  et  dont  la 
gloire  n'est  plus  la  nôtre.  A  tort  évidemment,  nous 
nous  étions  habitués  à  croire  que  le  xixe  siècle  avait 
inauguré  une  ère  de  civilisation,  de  paix,  d'industrie, 
de  souveraineté  des  populatioas.  «  Comment,  dit-on, 
traitez-vous  de  crimes  et  de  hontes  des  cessions 
d'âmes  auxquelles  ont  autrefois  consenti  des  races 

43 


194  NOUVELLE   LETTRE 

aussi  nobles  que  la  vôtre  et  dont  vous-mêmes  avez 
profité.  »  —  Distinguons  les  dates.  Le  droit  d'autre- 
fois n'est  pas  le  droit  d'aujourd'hui.  Le  sentiment 
des  nationalités  n'a  pas  cent  ans.  Frédéric  II  n'était 
pas  plus  mauvais  Allemand  dans  son  dédain  pour  la 
langue  et  la  littérature  allemandes  que  Voltaire  n'était 
mauvais  Français  en  se  réjouissant  de  l'issue  de  la 
bataille  de  Rosbach.  Une  cession  de  province  n'était 
alors  qu'une  translation  de  biens  immeubles  d'un 
prince  à  un  prince  ;  les  peuples  y  restaient  le  plus 
souvent  indifférents.  Cette  conscience  des  peuples, 
nous  l'avons  créée  dans  le  monde  par  notre  révolution; 
nous  l'avons  donnée  à  ceux  que  nous  avons  combat- 
tus et  souvent  injustement  combattus;  elle  est  notre 
dogme.  Voilà  pourquoi  nous  autres  libéraux  français 
étions  pour  les  Vénitiens,  pour  les  Milanais  contre 
l'Autriche;  pour  la  Bohême,  pour  la  Hongrie  contre 
la  centralisation  viennoise  ;  pour  la  Pologne  contre  la 
Russie  ;  pour  les  Grecs  et  les  Slaves  de  Turquie  contre 
les  Turcs.  11  y  avait  protestation  de  la  part  de  Milan, 
de  Venise,  de  la  Bohême,  de  la  Hongrie,  de  la  Pologne, 
des  Grecs  et  des  Slaves  de  Turquie,  cela  nous  suffisait. 
Nous  étions  également  pour  les  Romagnols  contre  le 
pape  ou  plutôt  contre  la  contrainte  étrangère  qui  les 
maintenait  malgré  eux  sujets  du  pape;  car  nous  ne 
pouvions  admettre  qu'une  population  soit  confisquée 


A   M.   STRAUSS.  195 

contre  son  gré  au  profit  d'une  idée  religieuse  qui 
prétend  qu'elle  a  besoin  d'un  territoire  pour  vivre. 
Dans  la  guerre  de  la  sécession  d'Amérique,  beau- 
coup de  bons  esprits,  tout  en  étant  peu  sympathiques 
aux  États  du  Sud,  ne  purent  se  décider  à  leur  dénier 
le  droit  de  se  retirer  d'une  association  dont  ils  ne 
voulaient  plus  faire  partie,  du  moment  qu'ils  eurent 
prouvé  par  de  rudes  sacrifices  que  leur  volonté  à  cet 
égard  était  sérieuse. 

Cette  règle  de  politique  n'a  rien  de  profond  ni  de 
transcendant;  mais  il  faut  se  garder,  à  force  d'éru- 
dition et  de  métaphysique,  de  n'être  plus  juste  ni 
humain.  La  guerre  sera  sans  fin,  si  l'on  n'admet  des 
prescriptions  pour  les  violences  du  passé.  La  Lorraine 
a  fait  partie  de  l'empire  germanique,  sans  aucun 
doute  ;  mais  la  Hollande,  la  Suisse,  l'Italie  même, 
jusqu'à  Bénévent,  et  en  remontant  au  delà  du  traité 
de  Verdun,  la  France  entière,  en  y  comprenant 
même  la  Catalogne,  en  ont  aussi  fait  partie.  — 
L'Alsace  est  maintenant  un  pays  germanique  de 
langue  et  de  race;  mais,  avant  d'être  envahie  par  la 
race  germanique,  l'Alsace  était  un  pays  celtique, 
ainsi  qu'une  partie  de  l'Allemagne  du  Sud.  INous  ne 
concluons  pas  de  là  que  l'Allemagne  du  Sud  doive 
être  française  ;  mais  qu'on  ne  vienne  pas  non  plus 
soutenir  que,  par  droit  ancien,  Metz  et  Luxembourg 


196  NOUVELLE    LETTRE 

doivent  être  allemands.  Nul  ne  peut  dire  où  cette 
archéologie  s'arrêterait.  Presque  partout  où  les  pa- 
triotes fougueux  de  l'Allemagne  réclament,  un  droit 
germanique,  nous  pourrions  réclamer  un  droit  cel- 
tique antérieur,  et  avant  la  période  celtique,  il  y 
avait,  dit-on,  les  allophyles,  les  Finnois,  les  Lapons; 
et  avant  les  Lapons,  il  y  eut  les  hommes  des  cavernes; 
et  avant  les  hommes  des  cavernes,  il  y  eut  les  orangs- 
outangs.  Avec  cette  philosophie  de  l'histoire,  il  n'y 
aura  de  légitime  dans  le  monde  que  le  droit  des 
orangs-outangs,  injustement  dépossédés  par  la  per- 
fidie des  civilisés.  • 

Soyons  moins  absolus;  à  côté  du  droit  des  morts, 
admettons  pour  une  petite  part  le  droit  des  vivants. 
Le  traité  de  8  A  3,  pacte  conclu  entre  trois  chefs 
barbares  qui  assurément  ne  se  préoccupèrent  dans 
le  partage  que  de  leurs  convenances  personnelles, 
ne  saurait  être  une  base  éternelle  de  droit  national. 
Le  mariage  de  Marie  de  Bourgogne  avec  Maximilien 
ne  saurait  s'imposer  à  jamais  à  la  volonté  des  peuples. 
Il  est  impossible  d'admettre  que  l'humanité  soit  liée 
pour  des  siècles  indéfinis  par  les  mariages,  les  ba- 
tailles, les  traités  des  créatures  bornées,  ignorantes, 
égoïstes,  qui  au  moyen  âge  tenaient  la  tête  des 
affaires  de  ce  bas  monde.  Ceux  de  vos  historiens, 
comme  Ranke,  Sybel,  qui  ne  voient  dans  l'histoire  que 


A  M.   STRAUSS.  497 

le  tableau  des  ambitions  princières  et  des  intrigues 
diplomatiques,  pour  lesquels  une  province  se  résume 
en  la  dynastie,  souvent  étrangère,  qui  l'a  possédée, 
sont  aussi  peu  philosophes  que  la  naïve  école  qui  veut 
que  la  révolution  française  ait  marqué  une  ère  abso- 
lument nouvelle  dans  l'histoire.  Un  moyen  terme  entre 
ces  extrêmes  nous  paraît  seul  pratique.  Certes  nous 
repoussons  comme  une  erreur  de  fait  fondamentale 
l'égalité  des  individus  humains  et  l'égalité  des  races  ; 
les  parties  élevées  de  l'humanité  doivent  dominer 
les  parties  basses.;  la  société  humaine  est  un  édifice  à 
plusieurs  étages,  où  doit  régner  la  douceur,  la  bonté 
(l'homme  y  est  tenu  même  envers  les  animaux),  non 
l'égalité.  Mais  les  nations  européennes  telles  que  les 
a  faites  l'histoire  sont  les  pairs  d'un  grand  sénat 
où  chaque  membre  est  inviolable.  L'Europe  est  une 
confédération  d'États  réunis  par  l'idée  commune  de 
la  civilisation.  L'individualité  de  chaque  nation  est 
constituée  sans  doute  par  la  race,  la  langue,  l'his- 
toire, la  religion,  mais  aussi  par  quelque  chose  de 
beaucoup  plus  tangible,  par  le  consentement  actuel, 
par  la  volonté  qu'ont  les  différentes  provinces  d'un 
État  de  vivre  ensemble.  Avant  la  malheureuse  an- 
nexion de  Nice,  pas  un  canton  de  la  France  ne  vou- 
lait se  séparer  de  la  France  ;  cela  suffisait  pour  qu'il  y 
eût  crime  européen  à  démembrer  la  France,  quoique 


198  NOUVELLE  LETTRE 

la  France  ne  soit  une  ni  de  langue  ni  de  race.  Au 
contraire,  des  parties  de  la  Belgique  et  de  la  Suisse, 
et  jusqu'à  un  certain  point  les  îles  de  la  Manche, 
quoique  parlant  français,  ne  désirent  nullement  appar- 
tenir à  la  France  ;  cela  suffît  pour  qu'il  fût  criminel 
de  chercher  à  les  y  annexer  par  la  force.  L'Alsace 
est  allemande  de  langue  et  de  race  ;  mais  elle  ne 
désire  pas  faire  partie  de  l'État  allemand;  cela 
tranche  la  question.  On  parle  du  droit  de  la  France, 
du  droit  de  l'Allemagne.  Ces  abstractions  nous  tou- 
chent beaucoup  moins  que  le  droit  qu'ont  les  Alsa- 
ciens, êtres  vivants  en  chair  et  en  os,  de  n'obéir 
qu'à  un  pouvoir  consenti  par  eux. 

Ne  blâmez  donc  pas  notre  école  libérale  française 
de  regarder  comme  une  sorte  de  droit  divin  le  droit 
qu'ont  les  populations  de  n'être  pas  transférées  sans 
leur  consentement.  Pour  ceux  qui  comme  nous 
n'admettent  plus  le  principe  dynastique  qui  fait  con- 
sister l'unité  d'un  État  dans  les  droits  personnels  du 
souverain,  il  n'y  a  plus  d'autre  droit  des  gens  que 
celui-là.  De  même  qu'une  nation  légitimiste  se  fait 
hacher  pour  sa  dynastie,  de  même  nous  sommes 
obligés  de  faire  les  derniers  sacrifices  pour  que  ceux 
qui  étaient  "nés  à  nous  par  un  pacte  de  vie  et  de  mort 
ne  souffrent  pas  violence.  Nous  n'admettons  pas  les 
cessions  d'âmes;  si  les  territoires  à  céder  étaient 


A   M.    STRAUSS.  199 

déserts,  rien  de  mieux;  mais  les  hommes  qui  les 
habitent  sont  des  créatures  libres,  et  notre  devoir 
est  de  les  faire  respecter. 

Notre  politique,  c'est  la  politique  du  droit  des 
nations;  la  vôtre,  c'est  la  politique  des  races  :  nous 
croyons  que  la  nôtre  vaut  mieux.  La  division  trop 
accusée  de  l'humanité  en  races,  outre  qu'elle  repose 
sur  une  erreur  scientifique,  très-peu  de  pays  pos- 
sédant une  race  vraiment  pure,  ne  peut  mener  qu'à 
des  guerres  d'extermination,  à  des  guerres  «  zoolo- 
giques »,  permettez-moi  de  le  dire,  analogues  à 
celles  que  les  diverses  espèces  de  rongeurs  ou  de 
carnassiers  se  livrent  pour  la  vie.  Ce  serait  la  fin 
de  ce  mélange  fécond,  composé  d'éléments  nom- 
breux et  tous  nécessaires,  qui  s'appelle  l'humanité. 
Vous  avez  levé  dans  le  monde  le  drapeau  de  la  poli- 
tique ethnographique  et  archéologique  en  place 
de  la  politique  libérale;  cette  politique  vous  sera 
fatale.  La  philologie  comparée,  que  vous  avez  créée 
et  que  vous  avez  transportée  à  tort  sur  le  terrain 
de  la  politique,  vous  jouera  de  mauvais  tours.  Les 
Slaves  s'y  passionnent  ;  chaque  maître  d'école  slave 
est  pour  vous  un  ennemi,  un  termite  qui  ruine  votre 
maison.  Gomment  pouvez-vous  croire  que  les  Slaves 
ne  vous  feront  pas  ce  que  vous  faites  aux  autres,  eux 
qui  en  toute  chose  marchent  après  vous,  suivent 


200  NOUVELLE    LETTRE 

vos  traces  pas  pour  pas  ?  Chaque  affirmation  du  ger- 
manisme est  une  affirmation  du  slavisme  ;  chaque 
mouvement  de  concentration  de  votre  part  est  un 
mouvement  qui  «  précipite  »  le  Slave,  le  dégage, 
le  fait  être  séparément.  Un  coup  d'œil  sur  les 
affaires  d'Autriche  montre  cela  avec  évidence.  Le 
Slave,  dans  cinquante  ans,  saura  que  c'est  vous 
qui  avez  fait  son  nom  synonyme  d'  «  esclave  »  ;  il 
verra  cette  longue  exploitation  historique  de  sa  race 
par  la  vôtre,  et  le  nombre  des  Slaves  est  double  du 
vôtre,  et  le  Slave,  comme  le  dragon  de  l'Apocalypse, 
dont  la  queue  balaye  la  troisième  partie  des  étoiles, 
traînera  un  jour  après  lui  le  troupeau  de  l'Asie  cen- 
trale, l'ancienne  clientèle  des  Gengiskhan  et  des 
Tamerlan.  Combien  il  eût  mieux  valu  vous  réserver 
pour  ce  jour-là  l'appel  à  la  raison,  à  la  moralité,  à 
des  amitiés  de  principes  !  Songez  quel  poids  pèsera 
dans  la  balance  du  monde  le  jour  où  la  Bohême,  la 
Moravie,  la  Croatie,  la  Servie,  toutes  les  populations 
slaves  de  l'empire  ottoman ,  sûrement  destinées  à 
l'affranchissement,  races  héroïques  encore,  toutes 
militaires  et  qui  n'ont  besoin  que  d'être  commandées, 
se  grouperont  autour  de  ce  grand  conglomérat  mos- 
covite, qui  englobe  déjà  dans  une  gangue  slave  tant 
d'éléments  divers,  et  qui  paraît  bien  le  noyau  dési- 
gné de  la  future  unité  slave,  de  même  que  la  Macé- 


A    M.    STRAUSS.  201 

doine,  à  peine  grecque,  le  Piémont,  à  peine  italien, 
la  Prusse,  à  peine  allemande,  ont  été  le  centre  de 
formation  de  l'unité  grecque,  de  l'unité  italienne, 
de  l'unité  allemande.  Et  vous  êtes  trop  sages  pour 
compter  sur  la  reconnaissance  que  vous  doit  la 
Russie.  Une  des  causes  secrètes  de  la  mauvaise 
humeur  de  la  Prusse  contre  nous  est  de  nous  devoir 
une  partie  de  sa  culture.  Une  des  blessures  des 
Russes  sera  un  jour  d'avoir  été  civilisés  par  les  Alle- 
mands. Us  le  nieront,  mais  se  l'avoueront  tout  en  le 
niant,  et  ce  souvenir  les  exaspérera.  L'académie  de 
Saint-Pétersbourg  en  voudra  un  jour  autant  à  celle 
de  Berlin,  pour  avoir  été  tout  allemande,  que  celle 
de  Berlin  nous  en  veut,  pour  avoir  été  autrefois  à 
moitié  française.  Notre  siècle  est  le  siècle  du  triomphe 
du  serf  sur  son  maître;  le  Slave  a  été  et  à  quelques 
égards  est  encore  votre  serf. 

Or,  le  jour  de  la  conquête  slave,  nous  vaudrons 
plus  que  vous,  de  même  qu'Athènes  sous  l'empire 
romain  eut  un  rôle  brillant  encore,  tandis  que  Sparte 
n'en  eut  plus. 

Défiez-vous  donc  de  l'ethnographie,  ou  plutôt  ne 
l'appliquez  pas  trop  à  la  politique.  Sous  prétexte 
d'une  étymologie  germanique,  vous  prenez  pour  la 
Prusse  tel  village  de  Lorraine.  Les  noms  de  Vienne 
(Vindobona),  deWorms  {Borbitomagus)>  de  Mayence 


202  NOUVELLE    LETTRE 

(Mogontiacum)  sont  gaulois  ;  nous  ne  vous  récla- 
merons jamais  ces  villes;  mais,  si  un  jour  les  Slaves 
viennent  revendiquer  la  Prusse  proprement  dite, 
la  Poméranie,  la  Silésie,  Berlin,  par  la  raison  que 
tous  ces  noms  sont  slaves,  s'ils  font  sur  l'Elbe  et 
sur  l'Oder  ce  que  vous  avez  fait  sur  la  Moselle,  s'ils 
pointent  sur  la  carte  les  viKages  obotrites  ou  vêla- 
tabès,  qu'aurez-vous  à  dire?  Nation  n'est  pas  syno- 
nyme de  race.  La  petite  Suisse,  si  solidement  bâtie, 
compte  trois  langues,  trois  ou  quatre  races,  deux 
religions.  Une  nation  est  une  grande  association  sécu- 
laire (non  pas  éternelle)  entre  des  provinces  en 
partie  congénères  formant  noyau,  et  autour  desquelles 
se  groupent  d'autres  provinces  liées  les  unes  aux 
autres  par  des  intérêts  communs  ou  par  d'anciens 
faits  acceptés  et  devenus  des  intérêts.  L'Angleterre, 
qui  est  la  plus  parfaite  des  nations,  est  la  plus 
mêlée,  au  point  de  vue  de  l'ethnographie  et  de  l'his- 
toire. Bretons  purs,  Bretons  romanisés,  Irlandais, 
Calédoniens,  Anglo-Saxons,  Danois,  Normands  purs, 
Normands  francisés,  tout  s'y  est  confondu. 

Et  j'ose  dire  qu'aucune  nation  n'aura  tant  à  souf- 
frir de  cette  fausse  manière  de  raisonner  que 
l'Allemagne.  Vous  savez  mieux  que  moi  que  ce  qui 
marqua  le  grand  règne  de  la  race  germanique  dans 
le  monde,  du  ve  au  xie  siècle,  ce  fut  moins  d'oc- 


A  M.    STRAUSS.  203 

cuper  à  l'état  de  population  compacte  de  vastes 
pays  contigus  que  d'essaimer  l'Europe  et  d'y  intro- 
duire un  nouveau  principe  d'autorité.  Pendant  que 
le  germanisme  était  maître  de  tout  l'Occident,  la 
Germanie  proprement  dite  avait  peu  de  corps.  Les 
Slaves  venaient  jusqu'à  l'Elbe,  le  vieux  fond  gau- 
lois persistait;  si  bien  que  l'empire  germanique 
n'était  en  partie  qu'une  féodalité  germanique  ré- 
gnant sur  un  fond  slave  et  gaulois.  Prenez  garde, 
en  ce  siècle  de  la  résurrection  des  morts,  il  pour- 
rait se  passer  d'étranges  choses.  Si  l'Allemagne 
s'abandonne  à  un  sentiment  trop  exclusivement 
national,  elle  verra  se  rétrécir  d'autant  la  zone  de 
son  rayonnement  moral.  La  Bohême,  qui  était  à  demi 
digérée  par  le  germanisme,  vous  échappe,  comme 
une  proie  déjà  avalée  par  un  serpent  boa,  qui  res- 
susciterait dans  l'œsophage  du  monstre  et  ferait  des 
efforts  désespérés  pour  en  sortir.  Je  veux  croire  que 
la  conscience  slave  est  morte  en  Silésie;  mais  vous 
n'assimilerez  pas  Posen.  Ces  opérations  veulent  être 
enlevées  d'emblée,  pendant  que  le  patient  dort;  s'il 
vient  à  se  réveiller,  on  ne  les  reprend  plus.  Une 
suspicion  universelle  contre  votre  puissance  d'assi- 
milation, contre  vos  écoles,  va  se  répandre.  Un  vaste 
effort  pour  écarter  vos  nationaux,  que  l'on  envisa- 
gera comme  les  avant-coureurs  de  vos  armées,  sera 


204  NOUVELLE   LETTRE 

pour  longtemps  à  Tordre  du  jour.  L'infiltration 
silencieuse  de  vos  émigrants  dans  les  grandes  villes, 
qui  était  devenue  un  des  faits  sociaux  les  plus  impor- 
tants et  les  plus  bienfaisants  de  notre  siècle,  va  être 
bien  diminuée.  L'Allemand,  ayant  dévoilé  ses  appé- 
tits conquérants,  ne  s'avancera  plus  qu'en  conqué- 
rant. Sous  l'extérieur  le  plus  pacifique,  on  verra 
un  ennemi  cherchant  à  s'impatroniser  chez  autrui. 
Croyez-moi,  ce  que  vous  avez  perdu  est  faiblement 
compensé  par  les  cinq  milliards  que  vous  avez 
gagnés. 

Chacun  doit  se  défier  de  ce  qu'il  y  a  d'exclusif  et 
d'absolu  dans  son  esprit.  Ne  nous  imaginons  jamais 
avoir  tellement  raison  que  nos  adversaires  aient  com- 
plètement tort.  Le  Père  céleste  fait  lever  son  soleil 
avec  une  bienveillance  égale  sur  les  spectacles  les 
plus  divers.  Ce  que  nous  croyons  mauvais  est  sou- 
vent utile  et  nécessaire.  Pour  moi ,  je  m'irriterais 
d'un  monde  où  tous  mèneraient  le  même  genre  de 
vie  que  moi.  Comme  vous,  je  me  suis  imposé,  en 
qualité  d'ancien  clerc,  d'observer  strictement  la 
règle  des  mœurs;  mais  je  serais  désolé  qu'il  n'y  eût 
pas  des  gens  du  monde  pour  représenter  une  vie  plus 
libre.  Je  ne  suis  pas  riche;  mais  je  ne  pourrais 
guère  vivre  dans  une  société  où  il  n'y  aurait  pas  de 
gens  riches.  Je  ne  suis  pas  catholique;  mais  je  suis 


A    M.    STRAUSS.  205 

bien  aise  qu'il  y  ait  des  catholiques,  des  sœurs  de 
chanté,  des  curés  de  campagne,  des  carmélites,  et 
il  dépendrait  de  moi  de  supprimer  tout  cela  que  je 
ne  le  ferais  pas.  De  même,  vous  autres  Allemands, 
supportez  ce  qui  ne  vous  ressemble  pas  ;  si  tout  le 
monde  était  fait  à  votre  image,  le  monde  serait  peut- 
être  un  peu  morne  et  ennuyeux  ;  vos  femmes  elles- 
mêmes  supportent  avec  peine  cette  austérité  trop 
virile.  Cet  univers  est  un  spectacle  qu'un  dieu  se 
donne  à  lui-même.  Servons  les  intentions  du  grand 
chorége  en  contribuant  à  rendre  le  spectacle  aussi 
brillant,  aussi  varié  que  possible. 

Votre  race  germanique  a  toujours  l'air  de  croire 
à  la  Walhalla;  mais  la  Walhalla  ne  sera  jamais  le 
royaume  de  Dieu.  Avec  cet  éclat  militaire,  l'Al- 
lemagne risque  de  manquer  sa  vraie  vocation. 
Reprenons  tous  ensemble  les  grands  et  vrais  pro- 
blèmes, les  problèmes  sociaux,  qui  se  résument 
ainsi  :  trouver  une  organisation  rationnelle  et  aussi 
juste  que  possible  de  l'humanité.  Ces  problèmes  ont 
été  posés  par  la  France  en  1789  et  en  1848  ;  mais 
en  général  celui  pose  les  problèmes  n'est  pas  celui 
qui  les  résout.  La  France  les  attaqua  d'une  façon 
trop  simple;  elle  crut  avoir  trouvé  une  issue  par 
la  démocratie  pure,  par  le  suffrage  universel  et  par 
des  rêves  d'organisation  communiste  du  travail.  Les 


206  NOUVELLE    LETTRE 

deux  tentatives  ont  échoué,  et  ce  double  échec  a  été 
la  cause  de  réactions  fâcheuses,  pour  lesquelles  il 
convient  d'être  indulgent,  si  Ton  songe  que  l'initia- 
tive en  pareille  matière  a  bien  quelque  mérite. 
Attaquez  à  votre  tour  ces  problèmes.  Créez  à  l'homme 
en  dehors  de  l'État  et  par  delà  la  famille  une  asso- 
ciation qui  l'élève,  le  soutienne,  le  corrige,  l'assiste, 
le  rende  heureux,  ce  que  fut  l'Église  et  ce  qu'elle 
n'est  plus.  Réformez  l'Église,  ou  substituez-y  quelque- 
chose.  L'excès  du  patriotisme  nuit  à  ces  œuvres  uni- 
verselles dont  la  base  est  le  mot  de  saint  Paul  :  Non 
est  Judœus  neque  Grœcus.  C'est  justement  parce 
que  vos  grands  hommes  d'il  y  a  quatre-vingts  ans 
n'étaient  pas  trop  patriotes  qu'ils  ouvrirent  cette 
large  voie,  où  nous  sommes  leurs  disciples.  Je  crains 
que  votre  génération  ultra-patriotique,  en  repoussant 
tout  ce  qui  n'est  pas  germanique  pur,  ne  se  prépare 
un  auditoire  beaucoup  plus  restreint.  Jésus  et  les 
fondateurs  du  christianisme  n'étaient  pas  des  Alle- 
mands. Saint-Boniface ,  les  Irlandais  qui  vous  ont 
appris  à  écrire  du  temps  des  Carlovingiens,  les  Ita- 
liens, qui  ont  été  deux  ou  trois  fois  nos  maîtres  à 
tous,  n'étaient  pas  des  Allemands.  Votre  Goethe  recon- 
naissait devoir  quelque  chose  à  cette  France  «  cor- 
rompue »  de  Voltaire,  de  Diderot,  Laissons  ces 
fanatismes  étroits  aux  régions  inférieures    de  l'opi- 


A    M.    STRAUSS.  207 

nion.  Permettez-moi  de  vous  le  dire  :  vous  avez 
déchu.  Vous  avez  été  plus  étroitement  patriotes 
que  nous.  Chez  nous,  quelques  hommes  supérieurs 
ont  trouvé  dans  leur  philosophie  le  calme  et  l'im- 
partialité; chez  vous,  je  ne  connais  personne,  en 
dehors  du  parti  démocratique,  qui  n'ait  été  ébranlé 
dans  la  froideur  de  ses  jugements,  qui  n'ait  été 
une  fois  injuste,  qui  n'ait  recommandé  de  faire  dans 
Tordre  des  relations  nationales  ce  qui  eût  été  une 
honte  selon  les  principes  de  la  morale  privée. 

Mais  je  m'arrête;  on  est  aujourd'hui  trop  naïf  à 
parler  de  modération,  de  justice,  de  fraternité,  de 
la  reconnaissance  et  des  égards  que  les  peuples  se 
doivent  entre  eux.  La  conduite  que  vous  allez  être 
forcés  de  tenir  dans  les  provinces  annexées  malgré 
elles  achèvera  de  vous  démoraliser.  Vous  allez  être 
obligés  de  donner  un  démenti  à  tous  vos  principes, 
de  traiter  en  criminels  des  hommes  que  vous  devrez 
estimer,  des  hommes  qui  n'auront  fait  autre  chose  que 
ce  que  vous  fîtes  si  noblement  après  Iéna;  toutes  les 
idées  morales  vont  être  perverties.  Notre  système 
d'équilibre  et  d'amphictyonie  européenne  va  être 
renvoyé  au  pays  des  chimères;  nos  thèses  libérales 
vont  devenir  un  jargon  vieilli.  Par  le  fait  des  hommes 
d'État  prussiens,  la  France  d'ici  longtemps  n'aura 
plus  qu'un  objectif  :  reconquérir  les  provinces  per- 


208  NOUVELLE    LETTRE 

dues.  Attiser  la  haine  toujours  croissante  des  Slaves 
contre  les  Allemands,  favoriser  le  panslavisme,  servir 
sans  réserve  toutes  les  ambitions  russes,  faire  mi- 
roiter aux  yeux  du  parti  catholique  répandu  partout 
le  rétablissement  du  pape  à  Rome;  à  l'intérieur, 
s'abandonner  au  parti  légitimiste  et  clérical  de 
l'Ouest,  qui  seul  possède  un  fanatisme  intense,  voilà 
la  politique  que  commande  une  telle  situation.  C'est 
justement  l'inverse  de  ce  que  nous  avions  rêvé.  On  ne 
sert  pas  tour  à  tour  deux  causes  opposées  :  ce  n'est  pas 
nous  qui  conseillerons  la  destruction  de  ce  que  nous 
avons  aimé,  qui  donnerons  un  plan  pour  trafiquer 
habilement  de  la  question  romaine,  qui  deviendrons 
russes  et  papistes,  qui  recommanderons  la  défiance 
et  la  malveillance  envers  les  étrangers;  mais  que 
voulez-vous!  nous  serions  coupables,  d'un  autre 
côté,  si  nous  cherchions,  en  conseillant  encore  des 
poursuites  généreuses  et  désintéressées,  à  empêcher 
le  pays  d'écouter  la  voix  de  deux  millions  de  Fran- 
çais qui  réclament  l'aide  de  leur  ancienne  patrie. 

LaFrance  est  en  train  de  dire  comme  votreHerwegh  : 
«  Assez  d'amour  comme  cela  ;  essayons  maintenant  de 
la  haine.  »  Je  ne  la  suivrai  pas  dans  cette  expérience 
nouvelle,  où  l'on  peut,  au  reste,  douter  qu'elle  réus- 
sisse; la  résolution  que  la  France  tient  le  moins  est 
celle  de  haïr.  En  tout  cas,  la  vie  est  trop  courte 


A   M.    STRAUSS.  209 

pour  qu'il  soit  sage  de  perdre  son  temps  et  d'user 
sa  force  à  un  jeu  si  misérable.  J'ai  travaillé  dans 
mon  humble  sphère  à  l'amitié  de  la  France  et  de  l'Al- 
lemagne; si  c'est  maintenant  «  le  temps  de  cesser  les 
baisers  »,  comme  dit  l'Ecclésiaste,  je  me  retire.  Je 
ne  conseillerai  pas  la  haine,  après  avoir  conseillé 
l'amour;  je  me  tairai.  Apre  et  orgueilleuse  est  cette 
vertu  germanique,  qui  nous  punit,  comme  Promé- 
thée,  de  nos  témérairesessais,  de  notre  folle  «  phi- 
lanthropie ».  Mais  nous  pouvons  dire  avec  le  grand 
vaincu  :  «  Jupiter,  malgré  tout  son  orgueil,  ferait 
bien  d'être  humble.  Maintenant,  puisqu'il  est  vain- 
queur, qu'il  trône  à  son  aise,  se  fiant  au  bruit  de 
son  tonnerre  et  secouant  dans  sa  main  son  dard  au 
souffle  de  feu.  Tout  cela  ne  le  préservera  pas  un  jour 
de  tomber  ignominieusement  d'une  chute  horrible. 
Je  le  vois  se  créer  lui-même  son  ennemi,  monstre 
très-difficile  à  combattre,  qui  trouvera  une  flamme 
supérieure  à  la  foudre,  un  bruit  supérieur  au  ton- 
nerre. Vaincu  alors,  il  comprendra  par  son  expérience 
combien  il  est  différent  de  régner  ou  de  servir.  » 

Croyez,  monsieur  et  illustre  maître,  à  mes  senti- 
ments les  plus  élevés. 


44 


DE   LA 


CONVOCATION  D'UNE   ASSEMBLEE 

PENDANT   LE    SIÈGE 


Profondément  convaincu  de  ce  principe  qu'une  force 
organisée  et  disciplinée  l'emporte  toujours  sur  une 
force  non  organisée  et  indisciplinée,  je  n'eus  jamais 
d'espoir  dans  les  efforts  tentés  pour  continuer  la  lutte 
après  le  k  septembre.  Au  mois  de  novembre,  j'insérai 
dans  le  Journal  des  Débats  les  trois  articles  que  voici  : 


PREMIER    ARTICLE.   —   10    NOVEMBRE    18  7  0. 

L'étrange  situation  où  nous  sommes  a  cela  de 
particulier  que  la  volonté  de  la  France  est  devenue 
tout  à  fait  obscure,  et  que  l'unité  même  de  la  con- 


212  CONVOCATION   D'UNE    ASSEMBLÉE 

science  française  est  gravement  mise  en  péril.  Le 
gouvernement  de  la  défense  nationale,  sorti  d'une 
révolution  qui,  comme  la  plupart  des  révolutions  et 
des  coups  d'État,  fut  une  erreur  politique,  n'a  jamais 
été,  à  beaucoup  près,  aussi  pleinement  accepté  que 
les  gouvernements  issus  des  révolutions  de  1830  et 
de  1848.  Les  portions  conservatrices  du  pays  n'y 
ont  adhéré  qu'à  demi;  les  partis  dits  avancés  l'ont  à 
peine  reconnu;  l'Ouest,  le  Midi  ont  montré  un  esprit 
d'indépendance  qui  n'a  surpris  que  les  observateurs 
inattentifs;  à  l'heure  qu'il  est,  Lyon,  Marseille,  Bor- 
deaux sont  des  communes  révolutionnaires,  admet- 
tant à  peine  avec  le  gouvernement  de  Paris  un  lien 
fédéral.  Cela  devait  être.  Composé  uniquement  de 
membres  de  la  députation  parisienne  et  de  personnes 
appartenant  au  parti  républicain,  le  gouvernement 
de  la  défense  nationale  ne  pouvait  avoir  la  prétention 
d'être  la  large  expression  de  la  France  entière;  il 
aurait  fallu  pour  cela  que,  dès  son  premier  jour,  il 
eût  admis  parmi  ses  membres  des  députés  de  pro- 
vince et  qu'il  eût  groupé  autour  de  lui  les  hommes 
cminents  de  tous  les  partis.  Ce  gouvernement,  qui, 
malgré  le  défaut  de  son  origine,  compte  dans  son 
sein  tant  de  personnes  sages,  courageuses  et  dignes 
d'estime,  avoue,  du  reste,  son  vice  fondamental  avec 
une  franchise  qui  l'honore  :  «  Le  lendemain  du  jour 


PENDANT    LE    SIÈGE.  213 

où  le  gouvernement  impérial  s'est  abîmé,  les  hommes 
que  la  nécessité  a  investis  du  pouvoir  ont  proposé 
la  paix,  et,  pour  en  régler  les  conditions,  ils  ont 
proposé  une  trêve  indispensable  à  la  constitution 
d'une  représentation  nationale.  Désireux  avant  tout 
de  s'effacer  devant  les  mandataires  du  pays  et 
d'arriver  par  eux  à  une  paix  honorable,  ils  ont  voulu 
que  la  France  pût  réunir  ses  députés  pour  délibérer 
sur  la  paix;  ils  ont  cherché  les  combinaisons  pouvant 
permettre  à  la  France  d'exprimer  sa  volonté.  » 

Ainsi  parle  avec  une  haute  raison  M.  Jules  Favre. 
Ajoutons  que  ce  gouvernement,  si  partiel,  si  incom- 
plètement accepté,  a  le  pire  défaut  que  puisse  avoir 
un  gouvernement  :  il  ne  communique  pas  avec  les 
pays  qu'il  gouverne.  La  fausse  situation  du  pouvoir 
établi  à  l'hôtel  de  ville  se  montre  ici  dans  tout  son 
jour.  Dominé  par  les  nécessités  de  son  origine  toute 
parisienne,  il  n'a  pas  osé  quitter  Paris  au  moment 
de  l'investissement,  ainsi  que  la  logique  l'aurait 
voulu.  Il  est  tout  à  fait  contre  nature  que  le  gouver- 
nement central  d'un  grand  pays  soit  assiégé.  Trop 
sensé  pour  ne  pas  voir  ce  qu'une  telle  situation  avait 
de  faible,  le  gouvernement  de  la  défense  nationale  a 
tâché  avec  beaucoup  de  bonne  foi  de  procurer  la 
réunion  d'une  assemblée  investie  des  pleins  pouvoirs 
du  pays. 


214  CONVOCATION  D'UNE  ASSEMBLÉE 

Une  idée  paraît  avoir  préoccupé  le  gouvernement 
et  une  partie  du  public,  c'est  que,  pour  la  réunion 
d'une  telle  assemblée,  un  armistice  était  nécessaire. 
De  là  ces  tentatives  de  Ferrières,  noblement  conçues 
et  noblement  racontées  ;  de  là  ces  essais  des  puis- 
sances neutres  provoqués  et  secondés  avec  tant  de 
patriotisme  et  d'élévation  d'âme  par  M.  Thiers.  Toute 
espérance  de  voir  conclure  im  pareil  arrangement 
semble  perdue;  mais  il  est  permis  de  se  demander  si 
l'on  ne  s'était  pas  exagéré  la  nécessité  de  la  conven- 
tion militaire  qu'on  a  poursuivie  avec  tant  de  suite 
et  d'insistance.  Fallait- il  réellement,  pour  réunir 
une  assemblée  nationale,  la  permission  de  l'ennemi? 
N'y  avait-il  pas,  au  contraire,  quelque  chose  de  pro- 
fondément inconstitutionnel,  quelque  chose  de  très- 
humiliant  et  qui  même  viciait  le  fond  de  l'acte  élec- 
toral, à  exécuter  l'opération  essentielle  de  la  vie 
politique  de  la  nation  grâce  à  une  cédule  délivrée 
par  l'ennemi  et  sous  sa  surveillance?  Les  difficultés 
soulevées  par  la  Prusse  à  propos  du  vote  en  cer- 
taines portions  du  territoire  envahi ,  qu'elle  prétend 
garder  après  la  paix,  avaient  quelque  chose  d'assez 
conséquent.  Il  n'est  pas  naturel  qu'un  acte  de  haute 
hostilité  contie  la  Prusse  s'accomplisse  sous  les  yeux 
d'une  sentinelle  prussienne.  C'est  malgré  la  Prusse 
et  non  avec  l'agrément  de  la  Prusse  que  l'Alsace  et  la 


PENDANT   LE    SIÈGE.  215 

Lorraine  doivent  choisir  leurs  délégués.  Ce  choix  sera 
sans  aucun  doute  une  protestation  contre  les  projets 
hautement  annoncés  par  le  parti  allemand  exalté; 
une  telle  protestation  n'aurait  pas  toute  sa  force  si 
elle  avait  lieu  par  suite  d'une  concession  gracieuse 
de  l'ennemi. 

Un  formalisme  méticuleux  a  pu  seul  nous  faire 
croire  qu'une  très- sérieuse  représentation  de  la 
volonté  nationale  ne  pouvait  se  faire  sans  que 
l'ennemi  s'y  prêtât.  L'histoire  nous  montre  au  con- 
traire les  vrais  représentants  d'un  esprit  national 
naissant  sous  la  pression  de  l'ennemi.  Assurément, 
pour  que  les  opérations  électorales  pussent  avoir 
lieu  avec  les  formalités  ordinaires,  il  faudrait  que, 
dans  les  parties  envahies  du  territoire,  le  gouverne- 
ment prussien  y  consentît.  Ces  formalités  ont  quelque 
chose  de  solennel  ;  un  acte  public  de  haute  liberté 
et  même  de  souveraineté  ne  saurait  être  accompli 
en  présence  de  l'ennemi.  Mais,  dans  un  moment  de 
suprême  nécessité,  les  formes  peuvent  être  simpli- 
fiées. Il  faut  songer  que  les  trois  quarts  de  la  France 
n'ont  pas  été  atteints  par  les  armées  allemandes. 
Dans  ces  régions,  les  élections  pourraient  se  faire 
selon  les  règles  accoutumées.  Dans  les  départements 
envahis  même,  un  grand  nombre  de  communes  pour- 
raient procéder  à  des  scrutins  réguliers.  Restent  les 


21G     CONVOCATION  D'UNE  ASSEMBLÉE 

pays  écrasés  par  les  armées  étrangères  et  où  tout 
acte  de  vie  politique  est  impossible.  Dans  ces  pays, 
l'opinion  publique  devrait  se  faire  jour  d'une  façon 
irrégulière,  mais  qui  n'en  serait  peut-être  que  plus 
sincère,  surtout  si  l'opération  se  faisait  très-rapide- 
ment. Il  n'est  pas  admissible  que  la  France  se  prive 
d'une  fonction  essentielle  de  sa  vie  nationale,  parce 
qu'elle  ne  peut  l'accomplir  avec  l'appareil  ordinaire 
et  d'une  manière  uniforme  dans  toutes  les  parties 
du  territoire. 

La  difficulté  serait  grande  si  l'on  voulait  former 
de  la  sorte  une  assemblée  de  sept  ou  huit  cents 
membres  au  scrutin  de  liste.  Une  telle  élection 
exigerait  un  état  calme,  un  pays  libre.  L'ennemi  nous 
accordât-il  toutes  les  facilités  possibles,  le  gouverne- 
ment prussien  voulût-il  bien  s'interdire  toute  ingé- 
rence dans  les  opérations  de  scrutin,  on  peut  trouver 
qu'une  élection  ainsi  accomplie  serait  sans  dignité 
et  sans  légitimité.  Mais  ce  n'est  pas  une  assemblée 
nombreuse  qu'il  nous  faut  à  l'heure  présente;  ce 
qu'il  nous  faut,  c'est  une  délégation  executive  des 
départements,  délégation  rapidement  formée  et 
promptement  rassemblée  à  Tours  ou  dans  une  ville 
derrière  la  Loire,  Ce  qu'il  faut,  c'est  que  chaque 
département,  dans  huit  ou  dix  jours,  ait  fait  choix 
d'un  délégué  muni  de  ses  pleins  pouvoirs.  Ces  délé- 


PENDANT  LE   SIÈGE.  217 

gués,  joints  aux  membres  de  la  fraction  du  gouver- 
nement résidant  à  Tours,  formeraient  une  réunion 
d'une  centaine  de  personnes.  Cette  réunion  se  met- 
trait en  rapport,  autant  qu'il  serait  possible,  avec  le 
gouvernement  de  Paris  ;  elle  serait  investie  de  tous 
les  droits  de  la  souveraineté  nationale  ;  elle  décide- 
rait de  la  continuation  de  la  guerre  ou  de  la  conclu- 
sion de  la  paix.  En  recevant  ses  ordres  et  en  les 
exécutant,  nous  aurions  la  certitude  d'accomplir  un 
devoir  et  de  nous  conformer  à  la  volonté  de  la 
France,  soit  qu'elle  nous  commandât  de  nous  impo- 
ser de  nouveaux  sacrifices,  soit  qu'elle  nous  enjoignît 
de  subir  pour  elle  une  cruelle  humiliation. 

Si  l'heure  de  la  paix  est  venue,  un  tel  gouverne- 
ment pourrait  la  conclure.  Nous  doutons  que  le  gou- 
vernement de  Paris  le  puisse.  On  porte  toujours  les 
attaches  de  son  point  de  départ.  Un  gouvernement 
qui  doit  compter  sans  cesse  avec  les  journaux  et  les 
clubs,  un  gouvernement  fondé  sur  la  popularité  et 
obligé  de  ménager  les  erreurs  qu'impliquent  pres- 
que toujours  les  opinions  tranchées,  ne  peut  man- 
quer de  faire  des  fautes.  Le  gouvernement  de  la 
défense  nationale  a  su  traverser  des  moments  fort 
difficiles  ;  mais  il  n'a  pu  se  défendre  d'afficher  un 
programme  conforme  à  ce  ton  d'assurance,  de  fierté, 
de  déclamation  qu'aime  le  peuple.  Il  a  dit  impru- 


218  CONVOCATION  D'UNE  ASSEMBLÉE 

demment  :  «  Pas  un  pouce  de  notre  territoire,  pas 
une  pierre  de  nos  forteresses.  »  Or  de  très -bons 
patriotes,  qui  ne  consentiraient  jamais  à  condamner 
des  millions  de  Français  à  un  sort  qui  leur  répugne, 
peuvent  accepter  un  système  de  neutralisation  où  le 
droit  des  populations  soit  suffisamment  garanti.  Le 
gouvernement  de  la  défense  nationale,  en  outre,  a 
fait  comme  tous  les  gouvernements  mis  en  pré- 
sence d'une  grande  fièvre  populaire  :  le  plus  innocem- 
ment du  monde,  il  a  contribué  à  nourrir  des  illusions; 
il  a  pactisé  avec  certaines  erreurs  du  public.  Aujour- 
d'hui, cela  lui  coupe  à  peu  près  la  retraite.  Nous 
doutons  qu'il  puisse  être  le  gouvernement  de  la  paix. 
Le  péché  originel  de  toute  institution  démocratique, 
ce  sont  les  sacrifices  qu'on  est  obligé  de  faire  à  l'es- 
prit superficiel  de  la  foule.  Gomment  détruire  des 
espérances  qu'on  a  entretenues,  déclarer  sans  issue 
une  situation  qu'on  a  laissé  croire  brillante  ou  assez 
bonne?  Ajoutons  qu'un  gouvernement  qui  ne  repré- 
sente que  très-imparfaitement  la  France,  un  gouver- 
nement assiégé  et  dont  les  communications  sont  cou- 
pées avec  le  pays,  ne  peut  guère  traiter  pour  le  pays. 
Si  Paris  doit  se  rendre,  il  faut  que  la  capitulation  lui 
soit  commandée.  Si  la  guerre  doit  être  continuée,  il 
est  plus  nécessaire  encore  que  nous  sachions  si  la 
prolongation  de  la  lutte  est  voulue  par  le  pays  entier, 


PENDANT   LE   SIÈGE.  219 

et  si  nous  ne  lui  imposons  pas  une  épreuve  au-dessus 
de  ses  forces. 

On  arrive  ainsi  par  toutes  les  voies  à  reconnaître 
la  nécessité  de  constituer  une  délégation  provinciale, 
dépositaire  de  la  souveraineté  de  la  France,  et  qui 
puisse  être  réunie  sans  qu'on  ait  à  demander  aucune 
permission  à  l'ennemi.  ïl  est  fâcheux  que  cette  délé- 
gation ne  se  soit,  pas  formée  spontanément.  Si  la 
France  avait  eu  des  états  provinciaux  ou  des  conseils 
généraux  sérieux  et  capables  de  grande  politique 
qui  eussent  constitué  cette  délégation,  combien  nous 
serions  près  du  salut  !  Un  scrutin  rapide,  et,  partout 
où  le  scrutin  n'est  pas  possible,  une  interprétation 
sagace  de  l'opinion  publique,  faite  par  les  citoyens 
les  plus  estimés  et  les  plus  éclairés,  voilà  la  planche 
de  salut.  Le  noyau  de  la  délégation,  une  fois  formé 
par  les  élus  des  scrutins  réguliers,  jugerait  les 
nominations  moins  régulières  et  au  besoin  y  sup- 
pléerait. L'impartialité  serait  facile  dans  les  terribles 
circonstances  où  nous  sommes,  surtout  si  Ton  songe 
qu'une  telle  délégation  aurait  un  caractère  essentiel- 
lement temporaire,  qu'elle  ne  traiterait  aucune 
question  de  politique  engageant  l'avenir,  que  ses 
pouvoirs  cesseraient  au  moment  de  l'évacuation  du 
territoire ,  par  la  nomination  régulière  d'une  consti- 
tuante. 


220  CONVOCATION   D'UNE  ASSEMBLÉE 

L'unité  de  la  France  est  menacée;  la  tête,  le 
cœur  ne  renvoient  plus,  ne  reçoivent  plus  la  vie. 
Défendons  de  toutes  nos  forces  cette  grande  con- 
science française  qui  a  été  un  si  bel  instrument  de 
civilisation,  et  qui  menace  de  s'éteindre.  Défendons- 
la  par  une  résistance  énergique  qui,  même  vaincue, 
sera  notre  sauvegarde  dans  l'avenir;  défendons-la 
aussi  en  maintenant  l'entente  et  la  solidarité  des 
parties  de  la  nation.  Que  le  gouvernement  invite  par 
un  décret  chaque  département  à  faire  sa  délégation 
dans  le  plus  bref  délai,  qu'il  indique  le  lieu  de  la 
réunion,  et  la  France  aura  une  représentation  cen- 
trale sans  avoir  la  honte  de  la  devoir  à  une  conces- 
sion de  l'ennemi.  Ajoutons  que  peut-être  elle  n'en 
aura  jamais  eu  de  meilleure.  Le  mandat  sera  trop 
triste  pour  que  personne  ait  le  courage  de  le  bri- 
guer; les  circonstances  sont  trop  solennelles  pour 
laisser  une  place  aux  petites  intrigues  et  aux  ché- 
tives  récriminations. 


DEUXIÈME     ARTICLE.    —    13    NOVEMBRE. 

En  insistant  sur  la  nécessité  d'organiser  le  plus  tôt 
possible  une  représentation  du  pays,  nous  n'avons 
pas  prétendu  indiquer  en  détail  les  voies  et  moyens 


PENDANT  LE  SIÈGE.  221 

de  la  constituer.  Nous  croyons  une  telle  opération 
difficile  ;  nous  ne  la  croyons  pas  impossible  ;  nous 
nous  fions  à  la  sagesse  du  gouvernement  de  la 
défense  nationale  pour  le  choix  des  meilleures 
manières  d'y  procéder.  Deux  points  seulement  sont 
arrêtés  dans  notre  esprit  :  le  premier,  auquel  nous 
tenons  absolument,  c'est  qu'une  assemblée  est  indis- 
pensable pour  sauver  la  nation;  le  second,  de  bien 
moindre  importance,  c'est  que  l'assemblée  réunie 
pour  continuer  la  guerre  ou  faire  la  paix  doit  être 
distincte  de  l'assemblée  constituante  qui  réglera  nos 
futures  destinées  politiques.  Une  constituante  ne 
peut  être  nommée  qu'en  un  temps  de  calme  relatif, 
après  de  mûres  discussions,  par  des  scrutins  uni- 
formes et  strictement  contrôlés.  Un  pareil  acte  élec- 
toral nous  paraît  impraticable  durant  la  crise  que 
nous  traversons;  les  pays  envahis  n'y  pourraient 
prendre  part,  à  moins  d'une  convention  avec  les 
Prussiens,  dont  il  vaut  mieux  se  passer.  Une  consti- 
tuante est,  d'après  les  idées  françaises  (en  ceci  du 
reste  fort  critiquables)  une  assemblée  nombreuse. 
Peut-être  une  assemblée  nombreuse  remplirait-elle 
assez  mal  le  mandat  douloureux  et  terrible  dont  il  s'agit 
à  l'heure  où  nous  sommes.  Enfin  une  constituante  est 
une  assemblée  essentiellement  politique.  Dans  celle 
qui  décidera  de  notre  avenir,  les  partis  peuvent  être 


222  CONVOCATION    D'UNE   ASSEMBLÉE 

profondément  divisés.  Au  contraire,  l'assemblée  qu'il 
faut  élire  en  ce  moment  devra  être  placée  au-dessus 
de  toutes  les  divisions  de  partis;  elle  devra  presque 
les  ignorer  ;  elle  ne  songera  qu'à  une  seule  chose, 
tirer  la  France  de  l'horrible  situation  où  l'ont  plon- 
gée quelques  erreurs  fondamentales  et  persistantes 
en  fait  de  philosophie  politique.  Les  personnes  qui 
veulent  la  réunion  immédiate  d'une  assemblée  con- 
stituante s'inquiètent  avec  raison  des  réunions  élec- 
torales, des  professions  de  foi,  de  la  confection  des 
listes,  de  la  libre  circulation  des  candidats,  des  élus. 
Tout  cela  ne  saurait  se  faire  sans  une  convention 
avec  l'ennemi.  Pour  nous,  qui  concevons  la  possibi- 
lité de  l'élection  sans  aucune  permission  demandée 
à  l'autorité  prussienne,  nous  imaginons  la  désigna- 
tion rapide  des  délégués  comme  ayant  lieu  sans  can- 
didatures régulières.  Chaque  département  vote  dès 
qu'il  est  informé  ;  l'élu,  sitôt  nommé,  se  dirige  vers 
Tours  ;  les  premiers  arrivés  se  réunissent,  se  consti- 
tuent; les  nouveaux  arrivants  se  joignent  à  eux.  Il  y 
aura  des  lacunes,  des  départements  tardivement 
représentés;  n'importe.  Tel  département  n'aura  pu 
faire  de  scrutin  régulier  ;  mais  on  aura  des  données 
sur  les  préférences  de  l'opinion  publique;  cela  peut 
suffire.  Dans  quelques  départements,  aucune  dési- 
gnation, même  sommaire,  n'aura  pu  se  produire; 


PENDANT    LE   SIEGE.  223 

alors  le  noyau  de  l'Assemblée  déjà  formé  àTours  don- 
nera pour  représentants  à  ces  départements  d'anciens 
députés,  des  hommes  connus  pour  y  être  universel- 
lement estimés  et  pour  en  représenter  l'esprit. 
Qu'importent  leurs  opinions  antérieures,  puisqu'il 
s'agit  en  ce  moment  d'un  acte  patriotique  en  dehors 
de  toutes  les  opinions? 

C'est  là,  dira-t-on,  une  assemblée  de  notables, 
quelque  chose  d'aristocratique,  de  peu  conforme  à 
notre  jalouse  et  soupçonneuse  démocratie.  Il  est  vrai  ? 
mais  faisons  trêve  pour  un  moment  à  ces  mesquines 
préoccupations.  Quand  nous  serons  sortis  de  l'abîme, 
nous  reprendrons  ces  questions;  maintenant,  sau- 
vons-nous. Un  pays  ne  se  sauve  que  par  des  actes 
de  foi  et  de  confiance  en  l'intelligence  et  en  la  vertu 
de  quelques  citoyens.  Laissez  le  petit  nombre  des 
vrais  aristocrates  qui  existe  encore  vous  tirer  de  la 
détresse  où  vous  êtes;  puis  vous  vous  vengerez  d'eux 
en  les  excluant  de  vos  chambres ,  de  vos  conseils 
électifs.  Il  faut,  au  moment  présent,  des  hommes 
d'élite  par  l'esprit  et  le  cœur.  Ces  hommes  ne  récla- 
ment de  privilège  qu'au  moment  du  péril  ;  qu'on 
souffre  ce  privilége-là.  La  réunion  qu'il  s'agit  défor- 
mer aura  pour  mission  de  traiter  avec  un  gouverne- 
ment essentiellement  aristocratique,  qui  admet  hau- 
tement la  valeur  de  la  supériorité  de  naissance  et  de 


224     CONVOCATION  D'UNE  ASSEMBLÉE 

la  supériorité  du  savoir;  acceptez  pour  un  moment 
l'esprit  de  votre  adversaire  ;  vous  prendrez;  ensuite 
votre  revanche  à  loisir. 

Certes,  il  vaudrait  mieux  que  la  France  trouvât 
dans  ses  institutions  antérieures  la  désignation  de 
cette  chambre  improvisée  et  intérimaire.  On  n'a 
jamais  vu  plus  clairement  que  ces  jours-ci  le  vide 
terrible  que  laisse  en  un  pays  le  manque  d'institu- 
tions provinciales  et  d'une  réelle  aristocratie  locale. 
Que  n'avons-nous  depuis  longtemps  de  sérieux  con- 
seils généraux  !  Si  dans  quelques  départements  ces 
conseils  sont  réunis  et  qu'ils  veuillent  prendre  sur 
eux  de  choisir  un  délégué  qui  paraisse  adopté  par 
l'opinion  publique,  il  faut  accueillir  ce  délégué  avec 
empressement.  Si,  comme  on  le  dit,  quelques  dépar- 
tements sont  en  train  de  faire  leurs  élections  sans 
avoir  attendu  l'invitation  officielle,  tant  mieux  :  ces 
départements-là  sont  probablement  les  plus  avancés 
de  la  France  sous  le  rapport  de  l'esprit  politique. 
Toutes  les  expressions  promptes  et  sincères  de  l'opi- 
nion, qu'on  les  accueille  vite,  qu'on  les  groupe.  Pas 
de  minutieuses  formalités,  pas  de  petitesses  d'amour- 
propre.  Le  plus  indigne  de  faire  partie  d'une  telle 
assemblée  serait  celui  qui  s'y  porterait  candidat. 
Candidat,  grand  Diou  !  à  une  mission  de  larmes  et  de 
deuil!... 


PENDANT  LE   SIÈGE.  225 

Comment  feront  les  députés  de  Paris  pour  se 
rendre  à  cette  assemblée?  je  n'en  sais  rien;  ils  n'y 
sont  pas  absolument  nécessaires.  Paris  sera  repré- 
senté par  la  délégation  du  gouvernement  de  la 
défense  nationale  qui  est  à  Tours,  par  ceux  des 
autres  membres  du  gouvernement  qui  pourront  s'y 
rendre,  par  M.  Thiers,  député  de  Paris,  qui  est  le 
président  naturel  de  l'assemblée.  Loin  d'exclure 
d'une  telle  assemblée  souveraine  les  membres  actuels 
du  gouvernement  de  la  défense  nationale,  je  les 
envisage  tous  comme  en  étant  membres  par  le  fait 
même  du  pouvoir  qu'ils  exercent  avec  tant  de  patrio- 
tisme, et  que  nul  ne  songe  à  leur  enlever.  L'assem- 
blée nouvelle  ne  serait  qu'un  élargissement  du  gou- 
vernement de  la  défense  nationale,  une  adjonction 
faite  par  le  pays  à  ce  gouvernement  pour  l'aider  à 
accomplir  la  tâche  redoutable  qui  pèse  sur  lui. 

Comment  expédier  de  Paris  le  décret  de  convoca- 
tion et  les  instructions  nécessaires  pour  l'acte  qu'il 
s'agit  d'accomplir?  Si  les  communications,  qui,  jus- 
qu'à ces  derniers  temps,  ont  permis  des  relations 
irrégulières  mais  pourtant  assez  suivies  avec  la  pro- 
vince, sont  insuffisantes  ou  interrompues,  il  faudrait, 
sans  relever  la  question  de  l'armistice,  obtenir,  direc- 
tement ou  par  l'intermédiaire  des  puissances  neutres, 
que  les  Prussiens  laissent  passer  le  décret,  et  avec 

45 


226  CONVOCATION   D'UNE    ASSEMBLÉE 

lui,  s'il  se  peut,  un  membre  du  gouvernement  de 
Paris.  Les  Prussiens  ont  autant  d'intérêt  que  nous  à 
ce  qu'il  y  ait  quelque  part  un  gouvernement  muni 
des  pleins  pouvoirs  de  la  France.  En  laissant  passer 
le  message  et  l'envoyé  du  gouvernement  de  Paris, 
ils  n'écouteraient  que  leur  propre  intérêt  et  ne  nous 
accorderaient  aucune  faveur. 

L'essentiel  est,  d'une  part,  de  ne  point  s'arrêter 
aux  considérations  d'un  pédantisme  exagéré  en  fait 
de  régularité  ;  de  l'autre,  d'oublier  toutes  les  divi- 
sions de  partis.  Sur  ce  dernier  point,  le  parti  légiti- 
miste et  clérical  de  l'Ouest  nous  a  donné  un  bel 
exemple.  11  doit  avoir  peu  de  sympathie  pour  le 
gouvernement  sorti  de  la  révolution  du  k  septembre, 
et  pourtant  il  a  pris  bravement  les  armes  ;  il  sert  ce 
gouvernement  pour  son  objet  essentiel,  qui  est  la 
défense  nationale.  Toutes  les  fractions  du  parti 
républicain  n'ont  pas  montré  la  même  abnégation. 
On  se  divisera  plus  tard  ;  il  ne  faut  pas  que  dans 
l'assemblée  qui  doit  d'abord  se  réunir  il  y  ait  une 
trace  de  distinction  entre  les  royalistes,  les  impéria- 
listes, les  cléricaux  et  les  républicains. 

Nous  ne  savons  ce  qu'il  peut  y  avoir  de  fondé  dans 
le  bruit  répandu  par  quelques  journaux  d'une  propo- 
sition ayant  pour  objet  de  soumettre  au  pays  sous 
forme  de  plébiscite  les  conditions  de   paix  offertes 


PENDANT  LE   SIÈGE.  227 

par  le  vainqueur.  Ce  bruit  ne  saurait  être  exact  dans 
la  forme  où  on  l'a  fait  circuler,  mais  quelque  idée  de 
ce  genre  peut  en  effet  se  présenter  à  l'esprit  de  nos 
ennemis.  Rien  ne  serait  plus  perfide;  jamais  on 
n'aurait  fait  une  plus  cruelle  application  de  ce  dan- 
gereux principe  du  plébiscite,  dont  on  peut  tirer  un 
jour  de  si  funestes  conséquences.  S'il  est  un  acte 
qu'une  nation  ne  puisse  faire  que  par  délégation, 
c'est  un  acte  diplomatique,  un  traité  de  paix.  Des 
milliers  d'électeurs  ne  savent  pas  lire;  des  millions 
ne  savent  pas  un  mot  de  géographie.  11  n'y  a  pas  de 
cession  qu'un  ennemi  vainqueur  ne  pût  se  faire 
octroyer,  s'il  mettait  le  paysan  ruiné  entre  la  paix 
et  l'abandon  d'une  province  éloignée  dont  l'illettré 
sait  à  peine  le  nom.  Ce  n'est  pas  là,  espérons-le,  un 
péril  immédiat  ;  mais  le  moyen  d'écarter  tout  à  fait 
un  coup  de  ce  genre,  c'est  de  convoquer  une  assem- 
blée d'hommes  éclairés,  patriotes,  courageux,  en 
qui  vivent  réellement  l'âme,  l'esprit  de  la  France, 
les  souvenirs  de  son  passé.  Sans  cela,  il  y  aura  tou- 
jours à  craindre  que  l'ennemi  n'exploite  à  son  profit 
le  besoin  de  paix,  légitime  à  quelques  égards,  qui 
se  fait  jour  dans  le  pays,  et  ne  présente  directement 
à  la  province  effrayée  les  conditions  qu'il  accusera  le 
gouvernement  de  Paris  d'avoir  refusées.  Fussent- 
elles  en  réalité  inacceptables  pour  tout  bon  patriote, 


228  CONVOCATION   D'UNE  ASSEMBLÉE 

la  foule  les  subira,  si  entre  elle  et  le  tentateur  ne  se 
trouve  le  jugement  froid  d'une  réunion  d'hommes 
éclairés,  choisis  récemment  par  le  pays,  désireux 
sans  doute  de  la  paix,  mais  capables  de  distinguer 
les  conditions  acceptables  de  celles  qui  ne  le  sont 
pas.  Donnons  au  pays  le  moyen  de  conclure  une 
paix  honorable,  de  peur  que  le  pays,  consulté  direc- 
tement par  l'ennemi,  ne  fasse  une  paix  ruineuse 
sans  nous. 

TROISIÈME    ARTICLE.   28     NOVEMBRE. 

11  y  a  trois  semaines,  nous  disions  ici  que  le  gou- 
vernement de  la  défense  nationale  se  donnerait 
beaucoup  de  force  pour  l'accomplissement  de  sa 
mission  en  provoquant  la  réunion  d'une  assemblée 
susceptible  d'être  considérée  comme  une  représen- 
tation de  la  France  entière.  Il  est  clair  que  la  réu- 
nion d'une  telle  assemblée  eût  été  bien  plus  facile, 
si  l'armistice  proposé  par  les  puissances  neutres 
avait  été  conclu.  Cet  armistice  ayant  échoué,  nous 
avons  cru  pouvoir  soutenir  que,  même  dans  la  situa- 
tion créée  par  la  non-réussite  de  la  proposition  des 
neutres,  la  formation  d'une  assemblée  était  encore 
fort  désirable,  et  que,  tout  en  étant  difficile,  elle 
n'était  pas  absolument  impossible. 


PENDANT   LE  SIEGE.  229 

La  plupart  des  objections  qu'on  a  faites  contre 
notre  sentiment  reposent  sur  des  malentendus.  Ces 
objections  seraient  décisives  contre  la  réunion  d'une 
assemblée  constituante;  l'élection  d'une  consti- 
tuante ,  en  effet,  suppose  du  calme ,  de  la  liberté, 
des  discussions  préalables.  Aussi  avons-nous  tou- 
jours soigneusement  maintenu  que  l'assemblée  dont 
la  France  a  besoin  en  ce  moment  doit  être  distincte 
de  celle  qui  fixera  l'avenir  politique  du  pays.  Notre 
motif  pour  désirer  cette  distinction  est  bien  simple. 
La  constituante  qui  sera  chargée  un  jour  de  donner 
un  gouvernement  à  la  France  sera  profondément 
divisée  ;  les  opinions  contraires  s'y  dessineront  avec 
force;  les  républicains,  les  légitimistes,  les  orléa- 
nistes, les  bonapartistes ,  les  cléricaux  s'y  livreront 
d'ardents  combats;  il  faudra  qu'avant  l'élection 
toutes  ces  opinions  s'expriment  nettement  en  des 
programmes,  des  affiches,  des  professions  de  foi, 
des  réunions  publiques.  Or,  à  l'heure  présente,  nous 
sommes  perdus  si  de  telles  divisions  se  font  jour. 
Il  faut  qu'aujourd'hui  tous  les  partis  marchent 
ensemble,  oublient  en  quelque  sorte  leur  propre 
existence.  Le  salut  est  à  ce  prix. 

Ce  que  nous  avons  dit  il  y  a  trois  semaines,  nous 
le  croyons  encore.  Nous  cesserons  cependant  de 
revenir  sur  le  vœu  que  nous  avons  exprimé.  La 


230  CONVOCATION   D'UNE  ASSEMBLÉE 

situation  est  changée  ;  nous  sommes  à  la  veille  de 
grandes  actions  décisives;  attendons  et  espérons. 
En  insistant  davantage,  nous  aurions  l'air  déjouer 
un  rôle  d'opposition  qui  est  aussi  loin  que  possible 
de  notre  pensée  dans  un  moment  aussi  solennel. 
Le  gouvernement  de  la  défense  nationale  aurait  tort 
de  regarder  comme  ses  ennemis  les  hommes  qui, 
sans  avoir  pris  aucune  part  à  la  journée  du  k  sep- 
tembre, ont  voté  chaleureusement  pour  le  pouvoir 
nouveau  lors  du  plébiscite  du  3  novembre,  conti- 
nuent de  l'envisager  comme  représentant  le  principe 
de  l'unité  nationale,  mais  en  même  temps  usent 
envers  lui  de  l'honnête  indépendance  d'appréciation 
dont  ils  ne  se  sont  jamais  départis  sous  des  régimes 
qui  n'avaient  pas  pour  premier  principe  la  liberté  de 
discussion.  Peut-être  même  ce  gouvernement  a-t-il 
en  nous,  surtout  depuis  le  3  novembre,  des  soutiens 
plus  fidèles  que  dans  les  personnes  qui  l'ont  créé 
tumultuairement,  et  dont  plusieurs  voulaient  quel- 
ques jours  après  le  renverser. 

C'est  avec  peine  que  nous  avons  vu  le  parti  démo- 
cratique, dans  le  sein  duquel  il  y  a  souvent,  à  côté 
d'éléments  moins  purs,  beaucoup  de  patriotisme  et 
de  chaleur  d'âme,  se  méprendre  sur  notre  pensée. 
Comme  tous  les  bons  citoyens,  nous  cherchons,  sans 
aucune  prétention  à  l'infaillibilité ,  les  moyens  d'ai- 


PENDANT   LE   SIEGE.  231 

der  notre  pauvre  patrie  à  sortir  de  l'abîme  où  on  Ta 
plongée.  Le  parti  démocratique  a  tort  de  croire  que 
les  procédés  d'un  jacobinisme  superficiel  suffisent 
pour  cela.  Ce  parti,  dont  il  ne  faut  pas  songer  à  se 
passer,  mais  qui  ne  peut  régler  à  lui  seul  les  desti- 
nées de  la  nation,  commettrait  une  iaute  capitale 
s'il  prétendait  gouverner  la  France  sans  l'assenti- 
ment de  la  province.  C'est  un  cercle  vicieux  de  pre- 
mier ordre  que  de  prétendre  s'imposer  à  la  majorité 
d'un  pays,  quand  on  a  pour  principe  le  suffrage  uni- 
versel. Il  est  fâcheux  aussi  que  les  organes  les  plus 
accrédités  de  ce  parti  ne  prennent  pas  assez  le  soin 
d'examiner  les  raisons  qu'on  leur  propose,  et  soient 
trop  portés  à  voir  des  ennemis  en  ceux  qui  ne 
partagent  pas  toutes  leurs  opinions.  Evitons  ce  qui 
divise.  Nous  entrons  dans  une  période  de  fortes 
épreuves;  la  froideur  du  jugement  est  nécessaire 
en  de  telles  circonstances;  que  tous  s'efforcent  de 
n'écouter  que  la  raison  et  le  sentiment  du  devoir. 


LA 


MONARCHIE   CONSTITUTIONNELLE 

EN  FRANGE1 


L'histoire  n'est  ni  une  géométrie  inflexible  ni  une 
simple  succession  d'incidents  fortuits.  Si  l'histoire 
était  dominée  d'une  manière  absolue  par  la  néces- 
sité, on  pourrait  tout  prévoir  ;  si  elle  était  un  simple 
jeu  de  la  passion  et  de  la  fortune,  on  ne  pourrait 
rien  prévoir.  Or  la  vérité  est  que  les  choses  humaines, 
bien  qu'elles  déjouent  souvent  les  conjectures  des 
esprits  les  plus  sagaces,  prêtent  néanmoins  au  calcul. 
Les  faits  accomplis  contiennent,  si  on  sait  distinguer 
l'essentiel  de  l'accessoire ,  les  lignes  générales  de 
l'avenir.  La  part  de  l'accident  est  limitée.  «  Le  petit 
grain  de  sable  qui  se  mit  dans  l'urètre  de  Gromwell  » 

1 .  Revue  des  Deux  Mondes,  1 e'  novembre  1 869. 


234         LA   MONARCHIE   CONSTITUTIONNELLE 

fut,  au  xvne  siècle,  un  événement  capital  ;  cependant 
la  philosophie  de  l'histoire  d'Angleterre  est  indépen- 
dante d'un  pareil  détail.  Santé  ou  maladie,  bonne 
ou  mauvaise  humeur  des  princes,  brouilles  ou 
raccommodements  des  personnages  considérables, 
intrigues  diplomatiques ,  chances  diverses  de  la 
guerre,  le  plus  grand  génie  ne  sert  de  rien  pour 
deviner  tout  cela;  ces  sortes  de  choses  se  passent 
dans  un  monde  où  le  raisonnement  n'a  aucune  appli- 
cation ;  le  valet  de  chambre  d'un  souverain  pourrait, 
en  fait  de  nouvelles  importantes,  redresser  les  idées 
du  meilleur  esprit  ;  mais  ces  accidents,  impossibles 
à  prévoir  et  à  déterminer  a  priori ',  s'effacent  dans 
l'ensemble.  Le  passé  nous  montre  un  dessein  suivi, 
où  tout  se  tient  et  s'explique;  l'avenir  jugera  notre 
temps  comme  nous  jugeons  le  passé,  et  verra  des 
conséquences  rigoureuses  où  nous  sommes  souvent 
tentés  de  ne  voir  que  des  volontés  individuelles  et 
des  rencontres  du  hasard. 

C'est  dans  cet  esprit  que  nous  voudrions  proposer 
quelques  observations  sur  les  graves  événements 
accomplis  en  cette  année  1869.  La  philosophie  que 
nous  porterons  dans  cet  examen  n'est  pas  celle  de 
l'indifférence.  Nous  ne  nous  exagérons  pas  la  part 
de  la  réflexion  dans  la  conduite  des  choses  humaines  ; 
nous  ne  croyons  pas  cependant  que  le  temps  soit 


EN   FRANGE.  235 

déjà  venu  de  déserter  la  vie  publique  et  d'abandon- 
ner les  affaires  de  ce  monde  à  l'intrigue  et  à  la 
violence.  Un  reproche  peut  toujours  être  adressé  à 
celui  qui  critique  les  affaires  de  son  siècle  sans  avoir 
consenti  à  s'en  mêler;  mais  celui  qui  a  fait  ce  qu'un 
honnête  homme  peut  faire,  celui  qui  a  dit  ce  qu'il 
pense  sans  souci  de  plaire  ou  de  déplaire  à  personne, 
celui-là  peut  avoir  la  conscience  merveilleusement 
à  l'aise.  Nous  ne  devons  pas  à  notre  patrie  de  trahir 
pour  elle  la  vérité,  de  manquer  pour  elle  de  goût  et 
de  tact  ;  nous  ne  lui  devons  pas  de  suivre  ses  caprices 
ni  de  nous  convertir  à  la  thèse  qui  réussit  ;  nous  lui 
devons  de  dire  bien  exactement,  et  sans  le  sacrifice 
d'une  nuance,  ce  que  nous  croyons  être  la  vérité. 


La  révolution  française  est  un  événement  si 
extraordinaire,  que  c'est  par  elle  qu'il  faut  ouvrir 
toute  série  de  considérations  sur  les  affaires  de  notre 
temps.  Rien  d'important  n'arrive  en  France  qui  ne 
soit  la  conséquence  directe  de  ce  fait  capital,  lequel 
a  changé  profondément  les  conditions  de  la  vie  dans 
notre  pays.  Gomme  tout  ce  qui  est  grand,  héroïque, 


236         LA    MONARCHIE   CONSTITUTIONNELLE 

téméraire,  comme  tout  ce  qui  dépasse  la  commune 
mesure  des  forces  humaines,  la  révolution  française 
sera  durant  des  siècles  le  sujet  dont  le  monde 
s'entretiendra,  sur  lequel  on  se  divisera,  qui  servira 
de  prétexte  pour  s'aimer  et  se  haïr,  qui  fournira  des 
sujets  de  drames  et  de  romans.  En  un  sens,  la  révo- 
lution française  (l'Empire,  dans  ma  pensée,  fait  corps 
avec  elle)  est  la  gloire  de  la  France,  l'épopée  fran- 
çaise par  excellence  ;  mais  presque  toujours  les 
nations  qui  ont  dans  leur  histoire  un  fait  exception- 
nel expient  ce  fait  par  de  longues  souffrances  et  sou- 
vent le  payent  de  leur  existence  nationale.  Il  en  fut 
ainsi  de  la  Judée,  de  la  Grèce  et  de  l'Italie.  Pour 
avoir  créé  des  choses  uniques  dont  le  monde  vit  et 
profite,  ces  pays  ont  traversé  des  siècles  d'humilia- 
tion et  de  mort  nationale.  La  vie  nationale  est  quelque 
chose  de  limité,  de  médiocre,  de  borné.  Pour  faire 
de  l'extraordinaire,  de  l'universel,  il  faut  déchirer 
ce  réseau  étroit  ;  du  même  coup ,  on  déchire  sa 
patrie,  une  patrie  étant  un  ensemble  de  préjugés  et 
d'idées  arrêtées  que  l'humanité  entière  ne  saurait 
accepter.  Les  nations  qui  ont  créé  la  religion,  l'art,  la 
science,  l'empire,  l'Église,  la  papauté  (toutes  choses 
universelles,  non  nationales),  ont  été  plus  que  des 
nations  ;  elles  ont  été  par  là  même  moins  que  des 
nations  en  ce  sens  qu'elles  ont  été  victimes  de  leur 


EN    FRANGE.  237 

œuvre.  Je  pense  que  la  Révolution  aura  pour  la 
France  des  conséquences  analogues,  mais  moins 
durables,  parce  que  l'œuvre  de  la  France  a  été  moins 
grande  et  moins  universelle  que  les  œuvres  de  la 
Judée,  de  la  Grèce,  de  l'Italie.  Le  parallèle  exact  de 
la  situation  actuelle  de  notre  pays  me  paraît  être 
l'Allemagne  au  xvne  siècle.  L'Allemagne  au  xvie  siècle 
avait  fait  pour  l'humanité  une  œuvre  de  premier 
ordre,  la  Réforme.  Elle  l'expia  au  xvne  par  un  extrême 
abaissement  politique.  Il  est  probable  que  le 
xixe  siècle  sera  de  même  considéré,  dans  l'histoire 
de  France,  comme  l'expiation  de  la  Révolution.  Les 
nations,  pas  plus  que  les  individus,  ne  sortent  impu- 
nément de  la  ligne  moyenne,  qui  est  celle  du  bon 
sens  pratique  et  de  la  possibilité. 

Si  la  Révolution  en  effet  a  créé  pour  la  France 
dans  le  monde  une  situation  poétique  et  romanesque 
de  premier  ordre,  il  est  sûr  d'un  autre  côté,  à  con- 
sidérer seulement  les  exigences  de  la  politique 
ordinaire,  qu'elle  a  engagé  la  France  dans  une  voie 
pleine  de  singularités.  Le  but  que  la  France  a  voulu 
atteindre  par  la  Révolution  est  celui  que  toutes  les 
nations  modernes  poursuivent  :  une  société  juste, 
honnête,  humaine,  garantissant  les  droits  et  la  liberté 
de  tous  avec  le  moins  de  sacrifices  possible  des 
droits  et  de  la  liberté  de  chacun.  Ce  but,  la  France, 


238        LA   MONARCHIE  CONSTITUTIONNELLE 

à  la  date  où  nous  sommes,  après  avoir  versé  des  flots 
de  sang,  en  est  fort  loin,  tandis  que  l'Angleterre,  qui 
n'a  pas  procédé  par  révolutions,  Ta  presque  atteint. 
La  France,  en  d'autres  termes,  offre  cet  étrange 
spectacle  d'un  pays  qui  essaye  tardivement  de 
regagner  son  arriéré  sur  les  nations  qu'elle  avait 
traitées  d'arriérées,  qui  se  remet  à  l'école  des 
peuples  auxquels  elle  avait  prétendu  donner  des 
leçons,  et  s'efforce  de  faire  par  imitation  l'œuvre  où 
elle  avait  cru  déployer  une  haute  originalité. 

La  cause  de  cette  bizarrerie  historique  est  fort 
simple.  Malgré  le  feu  étrange  qui  l'animait,  la 
France,  à  la  fin  du  xvme  siècle,  était  assez  ignorante 
des  conditions  d'existence  d'une  nation  et  de  l'huma- 
nité. Sa  prodigieuse  tentative  impliqua  beaucoup 
d'erreurs  ;  elle  méconnut  tout  à  fait  les  règles  de  la 
liberté  moderne.  Qu'on  le  regrette  ou  qu'on  s'en 
réjouisse,  la  liberté  moderne  n'est  nullement  la 
liberté  antique  ni  celle  des  républiques  du  moyen 
âge.  Elle  est  bien  plus  réelle,  mais  beaucoup  moins 
brillante.  Thucydide  et  Machiavel  n'y  compren- 
draient rien,  et  cependant  un  sujet  de  la  reine  Vic- 
toria est  mille  fois  plus  libre  que  ne  l'a  été  aucun 
citoyen  de  Sparte,  d'Athènes,  de  Venise  ou  de  Flo- 
rence. Plus  de  ces  fiévreuses  agitations  républicaines, 
pleines  de  noblesse  et  de  danger;  plus  de  ces  villes 


EN    FRANGE.  239 

composées  d'un  peuple  fin,  vivant  et  aristocratique  ; 
au  lieu  de  cela,  de  grandes  masses  pesantes,  chez 
lesquelles  l'intelligence  est  le  fait  d'un  petit  nombre, 
mais  qui  contribuent  puissamment  à  la  civilisation 
en  mettant  au  service  de  l'État,  par  la  conscription 
et  l'impôt,  un  merveilleux  trésor  d'abnégation,  de 
docilité,  de  bon  esprit.  Cette  manière  d'exister,  qui 
est  assurément  celle  qui  use  le  moins  une  nation,  et 
conserve  le  mieux  ses  forces,  l'Angleterre  en  a  donné 
le  modèle.  L'Angleterre  est  arrivée  à  l'état  le  plus 
libéral  que  le  monde  ait  connu  jusqu'ici  en  dévelop- 
pant ses  institutions  du  moyen  âge ,  et  nullement 
par  la  révolution.  La  liberté  en  Angleterre  ne  vient 
pas  de  Cromwell  ni  des  républicains  de  1649  ;  elle 
vient  de  son  histoire  entière,  de  son  égal  respect 
pour  le  droit  du  roi,  pour  le  droit  des  seigneurs, 
pour  le  droit  des  communes  et  des  corporations  de 
toute  espèce.  La  France  suivit  la  marche  opposée. 
Le  roi  avait  depuis  longtemps  fait  table  rase  du  droit 
des  seigneurs  et  des  communes;  la  nation  fit  table 
rase  des  droits  du  roi.  Elle  procéda  philosophique- 
ment en  une  matière  où  il  faut  procéder  histori- 
quement :  elle  crut  qu'on  fonde  la  liberté  par  la 
souveraineté  du  peuple  et  au  nom  d'une  autorité 
centrale ,  tandis  que  la  liberté  s'obtient  par  de 
petites  conquêtes  locales  successives,  par  des  réformes 


240         LA  MONARCHIE   CONSTITUTIONNELLE 

lentes.  L'Angleterre,  qui  ne  se  pique  de  nulle  philo- 
sophie, l'Angleterre,  qui  n'a  rompu  avec  sa  tradition 
qu'à  un  seul  moment  d'égarement  passager  suivi 
d'un  prompt  repentir,  l'Angleterre,  qui,  au  lieu  du 
dogme  absolu  de  la  souveraineté  du  peuple,  admet 
seulement  le  principe  plus  modéré  qu'il  n'y  a  pas  de 
gouvernement  sans  le  peuple,  ni  contre  le  peuple, 
s'est  trouvée  mille  fois  plus  libre  que  la  France,  qui 
avait  si  fièrement  planté  le  drapeau  philosophique 
des  droits  de  l'homme.  C'est  que  la  souveraineté 
du  peuple  ne  fonde  pas  le  gouvernement  constitu- 
tionnel. L'État,  ainsi  établi  à  la  française,  est  trop 
fort;  loin  de  garantir  toutes  les  libertés,  il  absorbe 
toutes  les  libertés;  sa  forme  est  la  Convention  ou  le 
despotisme.  Ce  qui  devait  sortir  de  la  Révolution  ne 
pouvait,  après  tout,  beaucoup  différer  du  Consulat 
et  de  l'Empire  ;  ce  qui  devait  sortir  d'une  telle  con- 
ception de  la  société  ne  pouvait  être  autre  chose 
qu'une  administration,  un  réseau  de  préfets,  un  code 
civil  étroit,  une  machine  servant  à  étreindre  la 
nation,  un  maillot  où  il  lui  serait  impossible  de  vivre 
et  de  croître.  Rien  de  plus  injuste  que  la  haine  avec 
laquelle  l'école  radicale  française  traite  l'œuvre  de 
Napoléon.  L'œuvre  de  Napoléon,  si  l'on  excepte 
quelques  erreurs  qui  furent  personnelles  à  cet 
homme  extraordinaire,  n'est  en  somme  que  le  pro- 


EN   FRANGE.  241 

gramme  révolutionnaire  réalisé  en  ses  parties  pos- 
sibles. Napoléon  n'eût  pas  existé,  que  la  constitution 
définitive  de  la  République  n'eût  pas  différé  essen- 
tiellement de  la  constitution  de  l'an  vin. 

Une  idée  à  plusieurs  égards  très-fausse  de  la 
société  humaine  est  en  effet  au  fond  de  toutes  les 
tentatives  révolutionnaires  françaises.  L'erreur  ori- 
ginelle fut  d'abord  masquée  par  le  magnifique  élan 
d'enthousiasme  pour  la  liberté  et  le  droit  qui  remplit 
les  premières  années  de  la  Révolution;  mais,  ce  beau 
feu  une  fois  tombé,  il  resta  une  théorie  sociale  qui 
fut  dominante  sous  le  Directoire,  le  Consulat  et 
l'Empire,  et  marqua  d'un  sceau  profond  toutes  les 
créations  du  temps. 

D'après  cette  théorie,  qu'on  peut  bien  qualifier  de 
matérialisme  en  politique,  la  société  n'est  pas  quel- 
que chose  de  religieux  ni  de  sacré.  Elle  n'a  qu'un  seul 
but,  c'est  que  les  individus  qui  la  composent  jouissent 
de  la  plus  grande  somme  possible  de  bien-être,  sans 
souci  de  la  destinée  idéale  de  l'humanité.  Que  parle- 
t-on  d'élever,  d'ennoblir  la  conscience  humaine  ?  Il 
s'agit  seulement  de  contenter  le  grand  nombre, 
d'assurer  à  tous  une  sorte  de  bonheur  vulgaire  et  bien 
relatif  assurément,  car  l'âme  noble  aurait  en  aversion 
un  pareil  bonheur,  et  se  mettrait  en  révolte  contre  la 
société  qui  prétendrait  le  procurer.  Aux  yeux  d'une 

46 


242         LA   MONARCHIE   CONSTITUTIONNELLE 

philosophie  éclairée,  la  société  est  un  grand  fait 
providentiel  ;  elle  est  établie  non  par  l'homme,  mais 
par  la  nature  elle-même,  afin  qu'à  la  surface  de 
notre  planète  se  produise  la  vie  intellectuelle  et 
morale.  L'homme  isolé  n'a  jamais  existé.  La  société 
humaine,  mère  de  tout  idéal,  est  le  produit  direct 
de  la  volonté  suprême  qui  veut  que  le  bien,  le  vrai, 
le  beau,  aient  dans  l'univers  des  contemplateurs. 
Cette  fonction  transcendante  de  l'humanité  ne 
s'accomplit  pas  au  moyen  de  la  simple  coexistence 
des  individus.  La  société  est  une  hiérarchie.  Tous  les 
individus  sont  nobles  et  sacrés,  tous  les  êtres  (même 
les  animaux)  ont  des  droits  ;  mais  tous  les  êtres  ne 
sont  pas  égaux,  tous  sont  des  membres  d'un  vaste 
corps,  des  parties  d'un  immense  organisme  qui 
accomplit  un  travail  divin.  La  négation  de  ce  travail 
divin  est  l'erreur  où  verse  facilement  la  démocratie 
française.  Considérant  les  jouissances  de  l'individu 
comme  l'objet  unique  de  la  société,  elle  est  amenée 
à  méconnaître  les  droits  de  l'idée,  la  primauté  de 
l'esprit.  Ne  comprenant  pas  d'ailleurs  l'inégalité  des 
races,  parce  qu'en  effet  les  différences  ethnographi- 
ques ont  disparu  de  son  sein  depuis  un  temps  immé- 
morial, la  France  est  amenée  à  concevoir  comme 
la  perfection  sociale  une  sorte  de  médiocrité  univer- 
selle. Dieu  nous  garde  de  rêver  la  résurrection  de  ce 


EN  FRANCE.  243 

qui  est  mort  ;  mais,  sans  demander  la  reconstitution 
de  la  noblesse,  il  est  bien  permis  de  trouver  que 
l'importance  accordée  à  la  naissance  vaut  mieux  à 
beaucoup  d'égards  que  l'importance  accordée  à  la 
fortune  :  l'une  n'est  pas  plus  juste  que  l'autre,  et  la 
seule  distinction  juste,  qui  est  celle  du  mérite  et  de 
la  vertu,  se  trouve  mieux  d'une  société  où  les  rangs 
sont  réglés  par  la  naissance  que  d'une  société  où  la 
richesse  seule  fait  l'inégalité. 

La  vie  humaine  deviendrait  impossible,  si  l'homme 
ne  se  donnait  le  droit  de  subordonner  l'animal  à  ses 
besoins  ;  elle  ne  serait  guère  plus  possible ,  si  l'on 
s'en  tenait  à  cette  conception  abstraite  qui  fait  envi- 
sager tous  les  hommes  comme  apportant  en  naissant 
un  même  droit  à  la  fortune  et  aux  rangs  sociaux. 
Un  tel  état  de  choses ,  juste  en  apparence,  serait  la 
fin  de  toute  vertu  ;  ce  serait  fatalement  la  haine  et  la 
guerre  entre  les  deux  sexes,  puisque  la  nature  a  créé 
là,  au  sein  même  de  l'espèce  humaine,  une  différence 
de  rôle  indéniable.  La  bourgeoisie  trouve  juste 
qu'après  avoir  supprimé  la  royauté  et  la  noblesse 
héréditaires,  on  s'arrête  devant  la  richesse  héréditaire. 
L'ouvrier  trouve  juste  qu'après  avoir  supprimé  la 
richesse  héréditaire,  on  s'arrête  devant  l'inégalité 
de  sexe,  et  même,  s'il  est  un  peu  sensé,  devant  l'iné- 
galité de  force  et  de  capacité.  L'utopiste  le  plus 


244         LA    MONARCHIE   CONSTITUTIONNELLE 

exalté  trouve  juste  qu'après  avoir  supprimé  en  ima- 
gination toute  inégalité  entre  les  hommes,  on  admette 
le  droit  qu'a  l'homme  d'employer  l'animal  selon  ses 
besoins.  Et,  pourtant,  il  n'est  pas  plus  juste  que  tel 
individu  naisse  riche  qu'il  n'est  juste  que  tel  individu 
naisse  avec  une  distinction  sociale;  l'un  n'a  pas  plus 
que  l'autre  gagné  son  privilège  par  un  travail  per- 
sonnel. On  part  toujours  de  l'idée  que  la  noblesse  a 
pour  origine  le  mérite,  et,  comme  il  est  clair  que  le 
mérite  n'est  pas  héréditaire,  on  démontre  facile- 
ment que  la  noblesse  héréditaire  est  chose  absurde  ; 
mais  c'est  là  l'éternelle  erreur  française  d'une  justice 
distributive  dont  l'État  tiendrait  la  balance.  La  raison 
sociale  de  la  noblesse,  envisagée  comme  institution 
d'utilité  publique,  était  non  pas  de  récompenser  le 
mérite,  mais  de  le  provoquer,  de  rendre  possibles, 
faciles  même,  certains  genres  de  mérite.  N'aurait-elle 
eu  pour  effet  que  de  montrer  que  la  justice  ne  doit 
pas  être  cherchée  dans  la  constitution  officielle  de  la 
société,  c'eût  été  déjà  quelque  chose.  La  devise  «  au 
plus  digne  »  n'a  en  politique  que  bien  peu  d'appli- 
cations. 

La  bourgeoisie  française  s'est  donc  fait  illu- 
sion en  croyant,  par  son  système  de  concours,  d'écoles 
spéciales  et  d'avancement  régulier,  fonder  une  société 
juste.  Le  peuple  lui  démontrera  facilement  que  l'en- 


EN  FRANCE.  245 

fant  pauvre  est  exclu  de  ces  concours,  et  lui  soutien- 
dra que  la  justice  ne  sera  complète  que  quand  tous 
les  Français  seront  placés,  en  naissant,  dans  des 
conditions  identiques.  En  d'autres  termes,  aucune 
société  n'est  possible,  si  l'on  pousse  à  la  rigueur  les 
idées  de  justice  distributive  à  l'égard  des  individus. 
Une  nation  qui  poursuivrait  un  tel  programme  se 
condamnerait  à  une  incurable  faiblesse.  Supprimant 
l'hérédité,  et  par  là  détruisant  la  famille  ou  la  lais- 
sant facultative,  elle  serait  bientôt  vaincue  soit  par 
les  parties  d'elle-même  où  se  conserveraient  les 
anciens  principes,  soit  par  les  nations  étrangères 
qui  conserveraient  ces  principes.  La  race  qui 
triomphe  est  toujours  celle  où  la  famille  et  la 
propriété  sont  le  plus  fortement  organisées.  L'hu- 
manité est  une  échelle  mystérieuse,  une  série  de 
résultantes  procédant  les  unes  des  autres.  Des 
générations  laborieuses  d'hommes  du  peuple  et  de 
paysans  font  l'existence  du  bourgeois  honnête  et 
économe,  lequel  fait  à  son  tour  le  noble,  l'homme 
dispensé  du  travail  matériel,  voué  tout  entier  aux 
choses  désintéressées.  Chacun  à  son  rang  est  le  gar- 
dien d'une  tradition  qui  importe  aux  progrès  de  la 
civilisation.  Il  n'y  a  pas  deux  morales,  il  n'y  a  pas 
deux  sciences,  il  n'y  a  pas  deux  éducations.  11  y  a 
un  seul  ensemble  intellectuel  et  moral,  ouvrage 


246        LA   MONARCHIE    CONSTITUTIONNELLE 

splendide  de  l'esprit  humain ,  que  chacun ,  excepté 
l'égoïste,  crée  pour  une  petite  part  et  auquel  chacun 
participe  à  des  degrés  divers. 

On  supprime  l'humanité,  si  l'on  n'admet  pas  que 
des  classes  entières  doivent  vivre  de  la  gloire  et  de  la 
jouissance  des  autres.  Le  démocrate  traite  de  dupe  le 
paysan  d'ancien  régime  qui  travaille  pour  ses  nobles, 
les  aime  et  jouit  de  la  haute  existence  que  d'autres 
mènent  avec  ses  sueurs.  Certainement,  c'est  là  un 
non-sens  avec  une  vie  étroite,  renfermée,  où  tout  se 
passe  à  huis  clos  comme  de  notre  temps.  Dans  l'état 
actuel  delà  société,  les  avantages  qu'un  homme  a  sur 
un  autre  sont  devenus  choses  exclusives  et  person- 
nelles :  jouir  du  plaisir  ou  de  la  noblesse  d'autrui 
paraît  une  extravagance  ;  mais  il  n'en  a  pas  toujours 
été  ainsi.  Quand  Gubbio  ou  Assise  voyait  défiler  en 
cavalcade  la  noce  de  son  jeune  seigneur,  nul  n'était 
jaloux.  Tous  alors  participaient  de  la  vie  de  tous  ;  le 
pauvre  jouissait  de  la  richesse  du  riche,  le  moine  des 
joies  du  mondain,  le  mondain  des  prières  du  moine  ; 
pour  tous,  il  y  avait  l'art,  la  poésie,  la  religion. 

Les  froides  considérations  de  l'économiste  sauront- 
elles  remplacer  tout  cela?  suffiront-elles  pour  refréner 
l'arrogance  d'une  démocratie  sûre  de  sa  force,  et  qui, 
après  ne  s'être  pas  arrêtée  devant  le  fait  de  la  souve- 
raineté, sera  bien  tentée  de  ne  pas  s'arrêter  devant 


EN   FRANGE.  247 

le  fait  de  la  propriété?  Y  aura-t-il  des  voix  assez 
éloquentes  pour  faire  accepter  à  des  jeunes  gens  de 
dix-huit  ans  des  raisonnements  de  vieillards,  pour 
persuader  à  des  classes  sociales  jeunes,  ardentes, 
croyant  au  plaisir,  et  que  la  jouissance  n'a  pas  encore 
désabusées,  qu'il  n'est  pas  possible  que  tous  jouis- 
sent, que  tous  soient  bien  élevés,  délicats,  vertueux 
même  dans  le  sens  raffiné,  mais  qu'il  faut  qu'il  y  ait 
des  gens  de  loisir,  savants,  bien  élevés,  délicats,  ver- 
tueux, en  qui  et  par  qui  les  autres  jouissent  et 
goûtent  l'idéal?  Les  événements  le  diront.  La  supé- 
riorité de  l'Église  et  la  force  qui  lui  assure  encore  un 
avenir  consiste  en  ce  que  seule  elle  comprend  cela  et  le 
fait  comprendre.  L'Église  sait  bien  que  les  meilleurs 
sont  souvent  victimes  de  la  supériorité  des  classes  pré- 
tendues élevées;  mais  elle  sait  aussi  que  la  nature  a 
voulu  que  la  vie  de  l'humanité  fût  à  plusieurs  degrés. 
Elle  sait  et  elle  avoue  que  c'est  la  grossièreté  de  plu- 
sieurs qui  fait  l'éducation  d'un  seul,  que  c'est  la 
sueur  de  plusieurs  qui  permet  la  vie  noble  d'un  petit 
nombre;  cependant,  elle  n'appelle  pas  ceux-ci  privi- 
légiés, ni  ceux-là  déshérités,  car  l'œuvre  humaine 
est  pour  elle  indivisible.  Supprimez  cette  grande  loi, 
mettez  tous  les  individus  sur  le  même  rang,  avec  des 
droits  égaux,  sans  lien  de  subordination  à  une  œuvre 
commune,  vous  avez  égoïsme,  médiocrité,  isolement, 


248         LA    MONARCHIE    CONSTITUTIONNELLE 

sécheresse,  impossibilité  de  vivre,  quelque  chose 
comme  la  vie  de  notre  temps,  la  plus  triste,  même 
pour  l'homme  du  peuple,  qui  ait  jamais  été  menée. 
A  n'envisager  que  le  droit  des  individus,  il  est  injuste 
qu'un  homme  soit  sacrifié  à  un  autre  homme  ;  mais  il 
n'est  pas  injuste  que  tous  soient  assujettis  à  l'œuvre 
supérieure  qu'accomplit  l'humanité.  C'est  à  la  reli- 
gion qu'il  appartient  d'expliquer  ces  mystères  et 
d'offrir  dans  le  monde  idéal  de  surabondantes  conso- 
lations à  tous  les  sacrifiés  d'ici-bas. 

Voilà  ce  que  la  Révolution,  dès  qu'elle  eut  perdu  sa 
grande  ivresse  sacrée  des  premiers  jours,  ne  comprit 
pas  assez.  La  Révolution  en  définitive  fut  irréligieuse 
et  athée.  La  société  qu'elle  rêva  dans  les  tristes  jours 
qui  suivirent  l'accès  de  fièvre,  quand  elle  chercha  à 
se  recueillir,  est  une  sorte  de  régiment  composé  de 
matérialistes,  et  où  la  discipline  tient  lieu  de  vertu. 
La  base  toute  négative  que  les  hommes  secs  et  durs 
de  ce  temps  donnèrent  à  la  société  française  ne  peut 
produire  qu'un  peuple  rogue  et  mal  élevé  ;  leur  code, 
œuvre  de  défiance,  admet  pour  premier  principe  que 
tout  s'apprécie  en  argent,  c'est-à-dire  en  plaisir.  La 
jalousie  résume  toute  la  théorie  morale  de  ces  pré- 
tendus fondateurs  de  nos  lois.  Or  la  jalousie  fonde 
l'égalité,  non  la  liberté;  mettant  l'homme  toujours 
en  garde  contre  les  empiétements  de  son  semblable, 


EN    FRANCE.  249 

elle  empêche  l'affabilité  entre  les  classes.  Pas  de 
société  sans  amour,  sans  tradition,  sans  respect,  sans 
mutuelle  aménité.  Dans  sa  fausse  notion  de  la  vertu, 
qu'elle  confond  avec  l'âpre  revendication  de  ce  que 
chacun  regarde  comme  son  droit,  l'école  démocra- 
tique ne  voit  pas  que  la  grande  vertu  d'une  nation 
est  de  supporter  l'inégalité  traditionnelle.  La  race  la 
plus  vertueuse  est  pour  cette  école,  non  la  race  qui 
pratique  le  sacrifice,  le  dévouement,  l'idéalisme  sous 
toutes  ses  formes,  mais  la  plus  turbulente,  celle  qui 
fait  le  plus  de  révolutions.  On  étonne  beaucoup  les 
plus  intelligents  démocrates  quand  on  leur  dit  qu'il 
y  a  encore  dans  le  monde  des  races  vertueuses, 
les  Lithuaniens,  par  exemple^  les  Dithmarses,  les 
Poméraniens,  races  féodales,  pleines  de  forces 
vives  en  réserve,  comprenant  le  devoir  comme  Kant, 
et  pour  lesquelles  le  mot  de  révolution  n'a  aucun 
sens. 

La  première  conséquence  de  cette  philosophie 
revêche  et  superficielle,  trop  tôt  substituée  à  celle 
des  Montesquieu  et  des  Turgot,  fut  la  suppression  de 
la  royauté.  A  des  esprits  imbus  d'une  philosophie 
matérialiste,  la  royauté  devait  paraître  une  anoma- 
lie. Bien  peu  de  personnes  comprenaient,  en  1792, 
que  la  continuité  des  bonnes  choses  doit  être  gardée 
par  des  institutions  qui  sont,  si  l'on  veut,  un  privi- 


250        LA   MONARCHIE    CONSTITUTIONNELLE 

lége  pour  quelques-uns,  mais  qui  constituent  des 
organes  de  la  vie  nationale  sans  lesquels  certains 
besoins  restent  en  souffrance.  Ces  petites  forteresses 
où  se  conservent  des  dépôts  appartenant  à  la  société 
paraissaient  des  tours  féodales.  On  niait  toutes  les 
subordinations  traditionnelles,  tous  les  pactes  his- 
toriques, tous  les  symboles.  La  royauté  était  le 
premier  de  ces  pactes,  un  pacte  remontant  à  mille 
ans,  un  symbole  que  la  puérile  philosophie  de  l'his- 
toire alors  en  vogue  ne  pouvait  comprendre.  Aucune 
nation  n'a  jamais  créé  une  légende  plus  complète  que 
celle  de  cette  grande  royauté  capétienne,  sorte  de 
religion,  née  à  Saint -Denis,  consacrée  à  Reims  par 
le  concert  des  évoques,  ayant  ses  rites,  sa  liturgie, 
son  ampoule  sacrée,  son  oriflamme.  A  toute  nationa- 
lité correspond  une  dynastie  en  laquelle  s'incarnent 
le  génie  et  les  intérêts  de  la  nation  ;  une  conscience 
nationale  n'est  fixe  et  ferme  que  quand  elle  a  con- 
tracté un  mariage  indissoluble  avec  une  famille,  qui 
s'engage  par  le  contrat  à  n'avoir  aucun  intérêt  dis- 
tinct de  celui  de  la  nation.  Jamais  cette  identification 
ne  fut  aussi  parfaite  qu'entre  la  maison  capétienne 
et  la  France.  Ce  fut  plus  qu'une  royauté,  ce  fut  un 
sacerdoce  ;  prêtre-roi  comme  David,  le  roi  de  France 
porte  la  chape  et  tient  l'épée.  Dieu  l'éclairé  en  ses 
jugements.  Le  roi  d'Angleterre  se  soucie  peu  de  jus- 


EN   FRANGE.  251 

tice,  il  défend  son  droit  contre  ses  barons  ;  l'empe- 
reur d'Allemagne  s'en  soucie  moins  encore,  il  chasse 
éternellement  sur  ses  montagnes  du  Tyrol  pendant 
que  la  boule  du  monde  roule  à  sa  guise  ;  le  roi  de 
France,  lui,  est  juste  :  entouré  de  ses  prud'hommes 
et  de  ses  clercs  solennels,  avec  sa  main  de  justice,  ii 
ressemble  à  un  Salomon.  Son  sacre,  imité  des  rois 
d'Israël ,  était  quelque  chose  d'étrange  et  d'unique. 
La  France  avait  créé  un  huitième  sacrement1,  qui  ne 
s'administrait  qu'à  Reims,  le  sacrement  de  la  royauté. 
Le  roi  sacré  fait  des  miracles;  il  est  revêtu  d'un 
«  ordre  »  :  c'est  un  personnage  ecclésiastique  de 
premier  rang.  Au  pape,  qui  l'interpelle  au  nom  de 
Dieu,  il  répond  en  montrant  son  onction  :  «  Moi 
aussi,  je  suis  de  Dieu  !  »  Il  se  permet  avec  le  suc- 
cesseur de  Pierre  des  libertés  sans  égales.  Une  fois, 
il  le  fait  arrêter  et  déclarer  hérétique;  une  autre  fois, 
il  le  menace  de  le  faire  brûler;  appuyé  sur  ses  doc- 
teurs de  Sorbonne,  il  le  semonce,  le  dépose.  Nonob- 
stant cela,  son  type  le  plus  parfait  est  un  roi  cano- 
nisé, saint  Louis ,  si  pur,  si  humble,  si  simple  et  si 
fort.  Il  a  ses  adorateurs  mystiques;  la  bonne  Jeanne 
d'Arc  ne  le  sépare  pas  de  saint  Michel  et  de  sainte 
Catherine  ;  cette  pauvre  fille  vécut  à  la  lettre  de  la 

4 .  Le  mot  de  «  sacrement  »  est  employé  pour  le  sacre  de 
Reims.  Hist.  litt.  de  la  France,  t.  XXVI,  p.  422. 


252         LA   MONARCHIE    CONSTITUTIONNELLE 

religion  de  Reims.  Légende  incomparable  !  fable 
sainte  î  C'est  le  vulgaire  couteau  destiné  à  faire  tom- 
ber la  tête  des  criminels  qu'on  lève  contre  elle  !  Le 
meurtre  du  21  janvier  est,  au  point  de  vue  de  l'idéa- 
liste, l'acte  de  matérialisme  le  plus  hideux,  la  plus 
honteuse  profession  qu'on  ait  jamais  faite  d'ingrati- 
tude et  de  bassesse,  de  roturière  vilenie  et  d'oubli  du 
passé. 

Est-ce  à  dire  que  cet  ancien  régime,  dont  la  société 
nouvelle  cherchait  à  faire  disparaître  le  souvenir  avec 
le  genre  particulier  d'acharnement  qu'on  ne  trouve 
que  chez  le  parvenu  contre  le  grand  seigneur  auquel 
il  doit  tout,  est-ce  à  dire  que  cet  ancien  régime  ne 
fût  pas  gravement  coupable?  Certes,  il  l'était;  si  je 
faisais  en  ce  moment  la  philosophie  générale  de  notre 
histoire,  je  montrerais  que  la  royauté,  la  noblesse,  le 
clergé,  les  parlements,  les  villes,  les  universités  de  la 
vieille  France,  avaient  tous  manqué  à  leurs  devoirs, 
et  que  les  révolutionnaires  de  1793  ne  firent  que 
mettre  le  sceau  à  une  série  de  fautes  dont  les  consé- 
quences pèsent  lourdement  sur  nous.  On  expie  tou- 
jours sa  grandeur.  La  France  avait  conçu  sa  royauté 
comme  quelque  chose  d'illimité.  Le  roi  à  la  façon 
anglaise,  sorte  de  stathouder  payé  et  armé  pour 
défendre  la  nation  et  détenir  certains  droits,  était 
mesquin  à  ses  yeux.   Dès  le  xme  siècle,  le  roi 


EN  FRANCE.  253 

d'Angleterre,  sans  cesse  en  lutte  avec  ses  sujets  et 
lié  par  des  chartes ,  est  pour  nos  poètes  français  un 
objet  de  dérision;  il  n'est  pas  assez  puissant.  La 
royauté  française  était  quelque  chose  de  trop  sacré; 
on  ne  contrôle  pas  l'oint  du  Seigneur  ;  Bossuet  était 
conséquent  en  dressant  la  théorie  du  roi  de  France 
avec  l'Écriture  sainte.  Si  le  roi  d'Angleterre  avait  eu 
cette  teinte  de  mysticité,  les  barons  et  les  communes 
n'auraient  pas  réussi  à  le  mater.  La  royauté  fran- 
çaise, pour  produire  ce  brillant  météore  du  règne  de 
Louis  XIV,  avait  absorbé  tous  les  pouvoirs  de  la  na- 
tion. Le  lendemain  du  jour  où  l'État  se  trouva  con- 
stitué sous  la  main  d'un  seul  en  cette  puissante  unité, 
il  était  inévitable  que  la  France  se  prît  telle  que  l'avait 
faite  le  grand  roi  avec  son  pouvoir  central  tout-puis- 
sant, ses  libertés  détruites,  et,  jugeant  le  roi  une 
superfétation ,  le  traitât  comme  un  moule  devenu 
inutile  dès  que  la  statue  est  coulée.  Richelieu  et 
Louis  XIV  ont  été  de  la  sorte  les  grands  révolution- 
naires, les  vrais  fondateurs  de  la  République.  Le 
pendant  exact  de  la  colossale  royauté  de  Louis  XIV 
est  la  république  de  1793,  avec  sa  concentration 
effrayante  des  pouvoirs,  monstre  inouï,  tel  qu'on  n'en 
avait  jamais  vu  de  semblable.  Les  exemples  de  répu- 
bliques ne  sont  pas  rares  dans  l'histoire  ;  mais  ces 
républiques  sont  des  villes  ou  de  petits  États  confé- 


254         LA    MONARCHIE   CONSTITUTIONNELLE 

dérés.  Ce  qui  est  absolument  sans  exemple,  c'est  une 
république  centralisée  de  trente  millions  d'âmes. 
Livrée  pendant  quatre  ou  cinq  ans  aux  vacillations 
de  l'homme  ivre,  comme  un  Great-Eastern  en  per- 
dition, l'énorme  machine  tomba  dans  son  lit  naturel, 
entre  les  mains  d'un  puissant  despote,  qui  sut  d'abord 
avec  une  habileté  prodigieuse  organiser  le  mouve- 
ment nouveau,  mais  qui  finit  comme  tous  les  des- 
potes. Devenu  fou  d'orgueil,  il  attira  sur  le  pays  qui 
s'était  mis  à  sa  discrétion  la  plus  cruelle  avanie  que 
puisse  éprouver  une  nation,  et  amena  le  retour  de  la 
dynastie  que  la  France  avait  expulsée  avec  les  der- 
niers affronts. 


JI 


L'analogie  d'une  telle  marche  des  événements  avec 
ce  qui  se  passa  en  Angleterre  au  xvne  siècle  se 
remarque  sans  peine.  Elle  frappa  tout  le  monde 
en  1830,  quand  on  vit  un  mouvement  national 
substituer  à  la  branche  légitime  des  Bourbons  une 
branche  collatérale  plus  disposée  à  tenir  compte  des 
besoins  nouveaux.  Louis -Philippe  dut  paraître  un 
Guillaume  III,  et  l'on  put  espérer  que  la  conséquence 


EN    FRANGE.  255 

dernière  de  tant  de  convulsions  serait  le  paisible 
établissement  du  régime  constitutionnel  en  France. 
Une  sorte  de  paix,  un  peu  de  quiétude  et  d'oubli 
entra  avec  cette  consolante  pensée  dans  notre  pauvre 
conscience  française  si  troublée;  on  amnistia  tout, 
même  les  folies  et  les  crimes,  on  s'envisagea  comme 
la  génération  privilégiée  destinée  à  recueillir  le  fruit 
des  fautes  des  générations  passées.  C'était  là  une 
grande  illusion  ;  la  surprise  la  plus  inconcevable  de 
l'histoire  réussit;  une  bande  d'étourdis,  contre  les- 
quels aurait  dû  suffire  le  bâton  du  constable,  ren- 
versa une  dynastie  sur  laquelle  la  partie  sensée  de  la 
nation  avait  fait  reposer  toute  sa  foi  politique,  toutes 
ses  espérances.  Pour  emporter  une  théorie  conçue 
par  les  meilleurs  esprits  d'après  les  plus  séduisantes 
apparences,  une  heure  d'irréflexion  chez  les  uns,  de 
défaillance  chez  les  autres,  suffit. 

Pourquoi  cette  singulière  déconvenue?  Pourquoi 
ce  qui  s'était  passé  en  Angleterre  ne  se  passa-t-il 
pas  en  France?  Pourquoi  Louis-Philippe  ne  fut-il  pas 
un  Guillaume  III,  fondateur  glorieux  d'une  ère  nou- 
velle dans  l'histoire  de  notre  pays?  Dira-t-on  que  ce 
fut  la  faute  de  Louis- Philippe?  Cela  serait  injuste. 
Louis-Philippe  fit  des  fautes;  mais  il  faut  qu'il  soit 
loisible  à  tous  les  gouvernements  d'en  commettre* 
Qui  prendrait  la  conduite  des  choses  humaines  à  la 


255         LA  MONARCHIE  CONSTITUTIONNELLE 

condition  d'être  infaillible  et  impeccable  ne  régnerait 
pas  un  jour.  En  tout  cas,  si  Louis -Philippe  mérita 
d'être  détrôné,  Guillaume  III  le  mérita  beaucoup 
plus.  Ce  qu'on  a  le  plus  reproché  à  Louis-Philippe, 
impopularité,  inhabileté  à  se  faire  aimer,  goût  du 
pouvoir  personnel,  insouciance  de  la  gloire  extérieure, 
retour  vers  le  parti  légitimiste  au  détriment  du  parti 
qui  l'avait  fait  roi,  efforts  pour  reconstituer  la  préro- 
gative royale,  on  put  le  reprocher  bien  plus  encore 
à  Guillaume  III.  Pourquoi  donc  les  résultats  furent- 
ils  si  divers  ?  Sans  doute  cela  tint  à  la  différence  des 
temps  et  des  pays.  Des  opérations  historiques  pos- 
sibles chez  un  peuple  sérieux  et  lourd,  plein  de  con- 
fiance dans  l'hérédité,  ayant  une  répugnance  invin- 
cible à  forcer  la  dernière  résistance  du  souverain, 
peuvent  être  impossibles  à  une  époque  de  légèreté 
spirituelle  et  d'étourderie  raisonneuse.  Le  mouve- 
ment républicain  de  1649,  d'ailleurs,  avait  été  infi- 
niment moins  profond  que  ne  fut  celui  de  1792.  Le 
mouvement  anglais  de  1649  n'arriva  pas  à  constituer 
un  pouvoir  impérial  ;  Gromwell  ne  fut  pas  un  Napo- 
léon. Enfin  le  parti  républicain  anglais  n'eut  pas  de 
seconde  génération.  Ëcrasé  sous  la  restauration  des 
Stuarts,  décimé  par  la  persécution  ou  réfugié  en 
Amérique,  il  cessa  d'avoir  sur  les  affaires  d'Angle- 
terre une  influence  considérable.  Au  xvme  siècle, 


EN   FRANGE,  257 

l'Angleterre  semble  prendre  à  tâche  d'expier  par  une 
sorte  d'exagération  de  loyalisme  et  d'orthodoxie  ses 
écarts  momentanés  du  milieu  du  xvne.  Il  fallut  plus 
de  cent  cinquante  ans  pour  que  la  mort  de  Charles  Ier 
cessât  de  peser  sur  la  politique,  pour  qu'on  osât  pen- 
ser librement  et  ne  pas  se  croire  obligé  d'afficher  un 
légitimisme  effréné.  Les  choses  se  seraient  passées 
à  peu  près  de  la  même  manière  en  France,  si  la  réac- 
tion royaliste  de  1796  et  1797  l'eût  emporté.  La 
Restauration  se  fût  faite  alors  avec  de  bien  plus 
franches  allures,  et  la  République  n'eût  été  dans 
l'histoire  de  France  que  ce  qu'elle  est  dans  l'histoire 
d'Angleterre,  un  incident  sans  conséquence.  Napo- 
léon, par  son  génie,  aidé  des  merveilleuses  res- 
sources de  la  France,  sauva  la  Révolution,  lui  donna 
une  forme,  une  organisation,  un  prestige  militaire 
inouï. 

La  faible  et  inintelligente  restauration  de  1814  ne 
put  en  aucune  manière  déraciner  une  idée  qui  avait 
vécu  si  profondément  dans  la  nation  et  entraîné  après 
elle  une  génération  énergique.  La  France,  sous  la 
Restauration  et  sous  Louis-Philippe,  continua  de 
vivre  des  souvenirs  de  l'Empire  et  de  la  République. 
La  Révolution  reprit  faveur.  Tandis  qu'en  Angleterre, 
à  partir  de  la  restauration  de  Charles  II  et  après 
1688,  la  république  ne  cesse  d'être  maudite,  qu'un 

17 


: 


238         LA  MONARCHIE  CONSTITUTIONNELLE 

homme  était  mal  posé  dans  la  société  s'il  nommait 
Charles  Ier  sans  l'appeler  le  roi  martyr,  ou  Cromwell 
sans  le  qualifier  d'usurpateur,  en  France  il  devint 
de  règle  de  faire  des  histoires  de  la  Révolution  sur 
le  ton  apologétique  et  admiratif.  Ce  fut  un  fait  grave 
que  le  père  du  nouveau  roi  eût  pris  à  la  Révolution 
une  part  considérable  ;  on  s'habitua  à  considérer  la 
dynastie  nouvelle  comme  un  compromis  avec  la 
Révolution,  non  comme  l'héritière  par  substitution 
d'une  légitimité.  Un  nouveau  parti  républicain,  se 
rattachant  à  quelques  vieux  patriarches  survivants 
de  1793,  parvint  à  se  reformer.  Ce  parti,  qui  avait 
joué  un  rôle  considérable  en  juillet  1830,  mais  qui 
dès  lors  n'avait  pu  faire  prévaloir  ses  idées  théoriques 
absolues,  ne  cessa  de  battre  en  brèche  le  gouverne- 
ment nouveau.  Le  changement  de  1688  en  Angle- 
terre n'avait  eu  rien  de  révolutionnaire,  dans  le  sens 
où  nous  entendons  ce  mot;  ce  changement  ne  se  fit 
point  par  le  peuple;  il  ne  viola  aucun  droit,  si  ce 
n'est  celui  du  roi  détrôné.  Chez  nous,  au  contraire, 
1830  déchaîna  des  forces  anarchiques  et  humilia 
profondément  le  parti  légitimiste.  Ce  parti,  renfer- 
mant à  quelques  égards  les  portions  les  plus  solides 
et  les  plus  morales  du  pays,  fit  une  cruelle  guerre  à 
la  dynastie  nouvelle,  soit  par  son  abstention,  en 
l'empêchant  de  s'asseoir  sur  la  seule  base  qui  fonde 


EN   FRANGE.  259 

une  dynastie,  l'élément  lourdement  conservateur,  — 
soit  par  sa  connivence  avec  le  parti  républicain.  De 
la  sorte,  le  gouvernement  de  la  maison  d'Orléans  ne 
put  se  fonder  sérieusement  ;  un  souffle  le  renversa. 
On  avait  tout  pardonné  à  Guillaume  III  ;  on  ne  par- 
donna rien  à  Louis -Philippe.  Le  principe  royaliste 
fut  assez  fort  en  Angleterre  pour  subir  une  transfor- 
mation ;  il  ne  le  fut  pas  en  France.  Certainement,  si 
le  parti  républicain  avait  eu  en  Angleterre  sous 
Guillaume  III  l'importance  qu'il  eut  en  France  sous 
Louis- Philippe,  si  ce  parti  avait  eu  l'appui  de  la  fac- 
tion des  Stuarts,  l'établissement  constitutionnel  de 
l'Angleterre  n'eût  pas  duré.  En  cela,  l'Angleterre 
bénéficia  d'un  avantage  énorme  qu'elle  possède,  son 
aptitude  colonisatrice.  L'Amérique  fat  le  déversoir 
du  parti  républicain;  sans  cela,  ce  parti  serait  resté 
comme  un  viras  dans  la  mère  patrie,  et  eût  empêché 
l'établissement  constitutionnel.  Rien  ne  se  perd  dans 
le  monde  de  es  qui  est  fort  et  sincère.  Ces  exilés 
républicains  furent  les  pères  de  ceux  qui  firent  la 
guerre  de  l'indépendance  à  la  fin  du  xvirr9  siècle. 
L'élément  révolutionnaire  en  Angleterre,  au  lieu 
d'être  un  dissolvant,  fut  de  la  sorte  créateur;  le 
radicalisme  anglais,  au  lieu  de  déchirer  la  mère 
patrie,  fit  l'Amérique.  Si  la  France  eût  été  colonisa- 
trice au  lieu  d'être  militaire,  si  l'élément  hardi  et 


260         LA    MONARCHIE   CONSTITUTIONNELLE 

entreprenant  qui  ailleurs  colonise  était  capable  chez 
nous  d'autre  chose  que  de  conspirer  et  de  se  battre 
pour  des  principes  abstraits,  nous  n'aurions  pas  eu 
Napoléon  ;  le  parti  républicain,  chassé  par  la  réac- 
tion, eût  émigré  vers  1798  et  eût  fondé  au  loin  une 
Nouvelle-France  qui,  selon  la  loi  des  colonies,  serait 
maintenant  sans  doute  une  république  séparée. 
Malheureusement,  nos  discordes  civiles  n'aboutirent 
qu'à  des  déportations.  Au  lieu  des  États-Unis,  nous 
avons  eu  Sinnamary  et  Lambèse!  Pendant  que,  dans 
ces  tristes  séjours,  des  colons  déplorables  mouraient, 
s'échappaient  comme  des  forçats,  attendaient  quelque 
nouvelle  révolution  ou  quelque  amnistie,  la  mère  pa- 
trie continuait  à  broyer  les  redoutables  problèmes  qui 
avaient  amené  leur  exil  sans  une  ombre  de  progrès. 
Une  grosse  erreur  de  philosophie  historique  con- 
tribuait au  moins  autant  que  le  goût  particulier  de 
la  France  pour  les  théories  à  fausser  le  jugement 
national  sur  cette  grave  question  des  formes  du  gou- 
vernement :  c'était  justement  l'exemple  de  l'Amé- 
rique. L'école  républicaine  citait  toujours  cet  exemple 
comme  bon  et  facile  à  suivre.  Rien  de  plus  super- 
ficiel. Que  des  colonies  habituées  à  se  gouverner 
d'une  façon  indépendante  rompent  le  lien  qui  les  unit 
à  la  mère  patrie,  que,  ce  lien  rompu,  elles  se  passent 
de  royauté  et  pourvoient  à  leur  sûreté  par  un  pacte 


EN   FRANCE.  261 

fédératif,  il  n'y  a  rien  en  cela  que  de  naturel.  Cette 
façon  de  se  séparer  du  tronc  comme  une  bouture  por- 
tant en  elle  son  germe  de  vie  est  le  principe  éternel 
de  la  colonisation ,  principe  qui  est  une  des  condi- 
tions du  progrès  de  l'humanité,  de  la  race  aryenne 
en  particulier.  La  Virginie,  la  Caroline,  étaient  des 
républiques  avant  la  guerre  de  l'indépendance.  Cette 
guerre  ne  changea  rien  à  la  constitution  intérieure 
des  États;  elle  coupa  seulement  la  corde,  devenue 
gênante,  qui  les  liait  à  l'Europe,  et  y  substitua  un  lien 
fédéral.  Ce  ne  fut  pas  là  une  œuvre  révolutionnaire; 
une  conception  du  droit  éminemment  conservatrice, 
un  esprit  aristocratique  et  juridique  de  liberté  pro- 
vinciale était  au  fond  de  ce  grand  mouvement.  De 
même ,  quand  le  Canada  et  l'Australie  verront  se 
rompre  le  lien  léger  qui  les  rattache  à  l'Angleterre, 
ces  pays,  habitués  à  se  gouverner  eux-mêmes,  conti- 
nueront leur  vie  propre,  sans  presque  s'apercevoir  du 
changement.  Si  la  France  avait  entrepris  sérieuse- 
ment la  colonisation  de  l'Algérie,  l'Algérie  aurait 
chance  d'être  une  république  avant  la  France.  Les 
colonies,  formées  de  personnes  qui  ne  se  trouvent  pas 
à  l'aise  dans  leur  pays  natal  et  qui  cherchent  plus  do 
liberté  qu'elles  n'en  ont  chez  elles,  sont  toujours 
plus  près  de  la  république  que  la  mère  patrie,  liée 
par  ses  vieilles  habitudes  et  ses  vieux  préjugés. 


262         LA   MONARCHIE    CONSTITUTIONNELLE 

Ainsi  continua  de  vivre  en  France  un  parti  qui  ne 
permet  pas  à  la  royauté  constitutionnelle  de  se  déve- 
lopper, le  parti  républicain  radical.  La  situation  de 
la  France  ne  fut  nullement  celle  de  l'Angleterre;  à 
côté  de  la  droite,  de  la  gauche  et  du  centre,  il  y  eut 
un  parti  irréconciliable,  négation  totale  du  gouverne- 
ment existant,  un  parti  qui  ne  dit  pas  au  gouverne- 
ment :  «  Faites  telle  chose,  et  nous  sommes  à  vous;  » 
mais  qui  lui  laisse  entendre  :  «  Quoi  que  vous  fassiez, 
nous  serons  contre  vous.  »  La  république  est  en  un 
sens  le  terme  de  toute  société  humaine,  mais  on 
conçoit  deux  manières  bien  différentes  d'y  venir. 
Établir  la  république  de  haute  lutte,  en  détruisant 
tous  les  obstacles,  est  le  rêve  des  esprits  ardents.  11 
est  une  autre  voie  plus  douce  et  plus  sûre  :  conserver 
les  anciennes  familles  royales  comme  de  précieux 
monuments  et  d'antiques  souvenirs  n'est  pas  seule- 
ment une  fantaisie  d'antiquaire;  les  dynasties  ainsi 
conservées  deviennent  des  rouages  infiniment  com- 
modes du  gouvernement  constitutionnel  à  certains 
jours  de  crise.  Les  pays  qui  ont  suivi  cette  marche, 
comme  l'Angleterre,  arriveront-ils  un  jour  à  la  répu- 
blique parfaite,  sans  dynastie  héréditaire  et  avec 
suffrage  universel?  C'est  demander  si  l'hyperbole 
atteint  ses  asymptotes.  Qu'importe,  puisqu'en  réalité 
elle  en  approche  si  près,  que  la  distance  est  insaisis- 


EN   FRANCE.  263 

sable  à  l'œil  !  Voilà  ce  que  le  parti  républicain  français 
ne  comprend  pas.  Pour  la  forme  de  la  république,  il 
en  sacrifie  la  réalité.  Pour  ne  pas  suivre  une  grande 
route,  tracée,  faisant  quelques  détours,  il  préfère  se 
jeter  dans  les  précipices  et  les  fondrières.  On  vit  rare- 
ment avec  autant  d'honnêteté  aussi  peu  d'esprit  poli- 
tique et  de  pénétration. 

L'année  1848  mit  la  plaie  à  nu ,  et  posa  pour 
tout  esprit  exercé  le  principe  fondamental  de  la 
philosophie  de  notre  histoire.  La  révolution  de  1848 
ne  fut  pas  un  effet  sans  cause  (une  telle  assertion 
serait  dénuée  de  sens),  ce  fut  un  effet  complètement 
disproportionné  avec  sa  cause  apparente.  Le  choc  ne 
fut  rien,  la  ruine  fut  immense.  Il  arriva  en  1848  ce 
qui  serait  arrivé  en  Angleterre,  si  Guillaume  III  eût 
été  emporté  par  un  des  accès  de  vif  mécontentement 
que  provoqua  son  gouvernement.  L'histoire  d'Angle- 
terre eût  été  bouleversée  dans  une  telle  hypothèse. 
En  Angleterre,  le  goût  du  peuple  pour  la  légitimité 
et  la  crainte  de  la  république  furent  assez  forts  pour 
faire  traverser  à  la  nouvelle  dynastie  les  moments 
difficiles.  En  France,  l'affaiblissement  moral  de  la 
nation,  son  manque  de  foi  en  la  royauté,  l'énergie  du 
parti  républicain,  suffirent  pour  jeter  par  terre  un 
trône  qui  n'avait  que  des  assises  ruineuses.  On  vit 
ce  jour- là  la  funeste  situation  Où  la  France  est 


2G4         LA   MONARCHIE   CONSTITUTIONNELLE 

restée  depuis  la  Révolution.  Si  en  France  la  révolu- 
tion et  la  république  avaient  jeté  des  racines  moins 
profondes,  la  maison  d'Orléans  et  avec  elle  le  régime 
parlementaire  se  fussent  sûrement  consolidés;  si 
l'idée  républicaine  avait  été  dominante,  elle  aurait, 
après  diverses  actions  et  réactions,  entraîné  le  pays, 
et  la  république  se  fût  fondée  :  ni  l'une  ni  l'autre 
de  ces  deux  suppositions  ne  se  réalisa.  L'esprit 
républicain  s'était  trouvé  assez  fort  pour  empêcher 
la  royauté  constitutionnelle  de  durer;  il  ne  fut  pas 
assez  fort  pour  établir  la  république.  De  là  une  posi- 
tion fausse,  bizarre  et  faite  pour  amener  un  triste 
abaissement.  Ce  qui  s'est  passé  en  1848  pourrait  se 
passer  plusieurs  fois  encore  ;  tâchons  d'en  bien  dé- 
mêler la  loi  secrète  et  l'intime  raison. 

Quand  nous  voyons  un  homme  mourir  d'un 
rhume,  nous  en  concluons,  non  pas  que  le  rhume 
est  une  maladie  mortelle,  mais  que  cet  homme  était 
poitrinaire.  La  maladie  dont  mourut  le  gouverne- 
ment de  juillet  fut  de  même  si  légère,  qu'il  faut 
admettre  que  sa  constitution  était  des  plus  chétives. 
La  petite  agitation  des  banquets  était  de  celles  qu'un 
gouvernement  doit  pouvoir  supporter  sous  peine  de 
n'être  pas  capable  de  vivre.  Comment,  avec  toutes 
les  apparences  de  la  santé,  le  gouvernement  de 
juillet  se  trouva-t-il  si  faible  ?  C'est  qu'il  n'avait  pas 


EN   FRANGE.  2Q5 

ce  qui  donne  à  un  gouvernement  de  bons  poumons , 
un  cœur  vigoureux,  de  solides  viscères  ;  je  veux  dire 
la  sérieuse  adhésion  des  parties  résistantes  du  pays. 
Le  sentiment  de  profonde  humanité  qui  empêcha 
Louis-Philippe  de  livrer  la  bataille,  outre  qu'il  impli- 
quait une  défiance  de  son  droit,  ne  suffit  pas  pour 
expliquer  sa  chute.  Le  parti  républicain  qui  fit  la 
révolution  était  une  imperceptible  minorité.  Dans  un 
pays  où  le  gouvernement  eût  été  moins  centralisé, 
et  où  l'opinion  se  fût  trouvée  moins  divisée,  la  majo- 
rité eût  fait  volte-face  ;  mais  la  province  n'avait  pas 
encore  l'idée  de  résister  à  un  mouvement  venant  de 
Paris;  de  plus,  si  la  faction  qui  prit  part  au  mouve- 
ment le  24  février  1848  fut  insignifiante,  le  nombre 
de  ceux  qui  eussent  pu  défendre  la  dynastie  vaincue 
était  aussi  bien  peu  considérable.  Le  parti  légitimiste 
triompha,  et,  sans  faire  de  barricades,  eut  ce  jour-là 
sa  revanche.  La  dynastie  d'Orléans  n'avait  pas  su, 
malgré  sa  profonde  droiture  et  sa  rare  honnêteté, 
parler  au  cœur  du  pays  ni  se  faire  aimer. 

Ainsi  mise  en  présence  du  fait  accompli  par  une 
minorité  turbulente,  que  va  faire  la  France?  Un  pays 
qui  n'a  pas  de  dynastie  unanimement  acceptée  est 
toujours  dans  ses  actions  un  peu  gauche  et  embar- 
rassé. La  France  plia;  elle  accepta  la  république 
sans  y  croire,  sournoisement,  et  bien  décidée  à  lui 


*66         LA   MONARCHIE    CONSTITUTIONNELLE 

être  infidèle.  1/ occasion  ne  manqua  point.  Le  vote 
du  10  décembre  fut  une  évidente  répudiation  de  la 
république.  Le  parti  qui  avait  fait  la  révolution  de 
février  subit  la  loi  du  talion.  Qu'on  nous  permette 
une  expression  vulgaire  :  il  avait  joué  un  mauvais 
tour  à  la  France,  la  France  lui  joua  un  mauvais  tour. 
Elle  fit  comme  un  bourgeois  honnête  dont  les  gamins 
s'empareraient  en  un  jour  d'émeute  et  qu'ils  affuble- 
raient du  bonnet  rouge;  ce  digne  homme  pourrait 
se  laisser  faire  par  amour  de  la  paix,  mais  en  garde- 
rait probablement  quelque  rancune.  La  surprise  du 
scrutin  répondit  à  la  surprise  de  l'émeute.  Sûrement 
la  conduite  de  la  France  eût  été  plus  digne  et  plus 
loyale,  si,  à  l'annonce  de  la  révolution,  elle  avait 
résisté  en  face,  arrêté  poliment  les  commissaires  du 
gouvernement  provisoire  à  leur  descente  de  dili- 
gence, et  convoqué  des  espèces  de  conseils  généraux 
qui  eussent  rétabli  la  monarchie;  mais  plusieurs  rai- 
sons qui  s'entrevoient  trop  facilement  pour  qu'il  soit 
besoin  de  les  développer  rendaient  alors  cette 
conduite  impossible;  en  outre,  la  nation  à  qui  l'on 
donne  le  suffrage  universel  devient  toujours  un  peu 
dissimulée.  Elle  a  entre  les  mains  une  arme  toute- 
puissante,  qui  dispense  des  guerres  civiles.  Quand 
on  est  sûr  que  l'ennemi  sera  obligé  de  passer  par  un 
défilé  dont  on  est  maître  et  où  il  sera  forcé  de  subir 


EN  FRANCE.  267 

le  feu  sans  répondre,  on  ne  va  pas  l'attaquer.  La 
France  attendit,  et  en  décembre  1848  infligea  au 
parti  républicain  un  affront  sanglant.  Si  février  avait 
prouvé  que  la  France  ne  tenait  pas  beaucoup  à  la 
monarchie  constitutionnelle  de  la  maison  d'Orléans, 
le  scrutin  du  10  décembre  prouva  qu'elle  ne  tenait 
pas  davantage  à  la  république.  L'impuissance  poli- 
tique de  ce  grand  pays  parut  dans  tout  son  jour. 

Que  dire  de  ce  qui  se  passa  ensuite?  Nous  n'ai- 
mons pas  plus  les  coups  d'État  que  les  révolutions  ; 
nous  n'aimons  pas  les  révolutions,  justement  parce 
qu'elles  amènent  les  coups  d'État.  On  ne  peut 
cependant  accorder  au  parti  de  1848  sa  prétention 
fondamentale.  Ce  parti,  au  nom  de  je  ne  sais  quel 
droit  divin,  s'arroge  le  pouvoir  qu'il  n'accorde  à 
aucun  autre  parti  d'avoir  pu  enchaîner  la  France,  si 
bien  que  les  illégalités  qu'on  a  faites  pour  briser  les 
liens  dont  il  avait  entouré  le  pays  sont  des  crimes, 
tandis  que  sa  révolution  de  février,  à  lui,  n'a  été 
qu'un  acte  glorieux.  Voilà  qui  est  inacceptable.  Quis 
tulerit  Gracchos  de  seditione  querentes?  Qui  frappe 
avec  l'épée  finira  par  l'épée.  Si  les  fusils  qui  cou- 
chèrent en  joue  M.  Sauzet  et  la  duchesse  d'Orléans 
le  24  février  1848  furent  innocents,  les  baïonnettes 
qui  envahirent  la  chambre  le  2  décembre  1851  ne 
furent  pas  coupables.  Pour  nous,  chacune  de  ces 


268        LA   MONARCHIE  CONSTITUTIONNELLE 

violences  est  un  coup  de  poignard  à  la  patrie,  une 
blessure  qui  atteint  les  parties  les  plus  essentielles 
de  sa  constitution,  un  pas  de  plus  dans  un  labyrinthe 
sans  issue,  et  nous  avons  le  droit  de  dire  de  toutes 
ces  néfastes  journées  : 

Excidat  illa  dies  œvo,  nec  postera  credant 
Secula;  nos  etiam  taceamus,  et  oblita  multa 
Nocte  tegi  nostrse  patiamur  crimina  gentis. 


III 


L'empereur  Napoléon  III  et  le  petit  groupe 
d'hommes  qui  partagent  sa  pensée  intime  apportèrent 
au  gouvernement  de  la  France  un  programme  qui, 
pour  n'être  pas  fondé  sur  l'histoire,  ne  manquait 
pas  d'originalité  :  relever  la  tradition  de  l'Empire, 
profiter  de  sa  légende  grandiose,  si  vivante  encore 
dans  le  peuple,  faire  parler  le  sentiment  populaire  à 
cet  égard  par  le  suffrage  universel,  amener  par  ce 
suffrage  une  délégation  engageant  l'avenir  et  fon- 
dant l'hérédité,  provoquer,  suivant  l'idée  chère  à  la 
France,  une  élection  dynastique1;  au  dedans,  gou- 

4.  L'idée  que  l'élection  a  joué  un  rôle  à  l'origine  des 
dynasties  de  la  France,  quoique  historiquement  fausse,  se 
retrouve  dès  la  fin  du  xme  siècle.  Voir  les  romans  de  Hugues 
Capet  et  de  Baudouin  de  Sebourg. 


EN   FRANCE.  269 

vernement  personnel  de  l'empereur,  avec  des  appa- 
rences de  gouvernement  parlementaire  habilement 
réduites  à  la  nullité;  au  dehors,  rôle  brillant  et 
actif  rendant  peu  à  peu  à  la  France,  par  la  guerre  et 
la  diplomatie,  la  place  de  premier  ordre  qu'elle  pos- 
sédait, il  y  a  soixante  ans,  parmi  les  nations  de 
l'Europe,  et  que  depuis  1814  elle  a  perdue. 

La  France,  pendant  dix -sept  ans,  a  laissé  faire 
cette  expérience  avec  une  patience  qu'on  pourrait 
appeler  exemplaire,  si  jamais  il  était  bon  pour  une 
nation  de  trop  pratiquer  l'abnégation  quand  il  s'agit 
de  ses  destinées.  Où  en  est  l'expérience?  Quels  résul- 
tats a-t-elle  amenés? 

Peut -on  dire  d'abord  que  la  nouvelle  maison 
napoléonienne  se  soit  fondée,  c'est-à-dire  ait  créé 
autour  d'elle  ces  sentiments  d'affection  et  de  dévoue- 
ment personnel  qui  font  la  force  d'une  dynastie?  Il 
ne  faut  pas  à  cet  égard  se  faire  d'illusion.  L'égoïsme, 
le  scepticisme,  l'indifférence  envers  les  gouvernants, 
la  persuasion  qu'on  ne  leur  doit  aucune  reconnais- 
sance, ont  totalement  desséché  le  cœur  du  pays.  La 
question  est  devenue  une  question  d'intérêt.  La  for- 
tune publique  ayant  pris  un  grand  accroissement, 
si  la  question  se  posait  en  ces  termes  :  révolution, 
—  pas  de  révolution,  le  second  terme  obtiendrait 
une  immense  majorité  ;  mais  souvent  un  pays  qui 


270         LA   MONARCHIE    CONSTITUTIONNELLE 

ne  veut  pas  de  la  révolution  fait  ce  qu'il  faut  pour 
l'amener.  En  tout  cas,  ces  sentiments  d'effusion 
tendre  et  de  fidélité  que  le  pays  avait  autrefois  pour 
ses  rois,  il  n'y  faut  plus  penser.  Les  personnes  ayant 
pour  la  dynastie  napoléonienne  les  sentiments  que 
le  royaliste  de  la  Restauration  avait  pour  la  famille 
royale  pourraient  se  compter.  Il  n'y  a  presque  pas 
de  légitimistes  napoléoniens;  voilà  un  fait  dont  le 
gouvernement  ne  peut  assez  se  pénétrer. 

La  partie  du  programme  de  l'empereur  Napo- 
léon III  relative  à  la  gloire  militaire  et  au  rôle  pré- 
pondérant de  la  France  avait  sa  grandeur,  et  ceux 
qui,  du  point  de  vue  des  intérêts  généraux  de  la 
civilisation,  sont  reconnaissants  à  l'empereur  de  la 
guerre  de  Grimée  et  de  celle  d'Italie,  ne  peuvent 
juger  avec  sévérité  tous  les  points  de  la  politique 
étrangère  du  second  Empire;  mais  il  est  clair  que  la 
France  n'est  nullement  à  l'unisson  de  pareilles  idées. 
Mis  au  suffrage  universel,  le  plébiscite  pas  de  guerre 
réunirait  une  majorité  bien  plus  forte  que  pas  de 
révolution.  La  France  actuelle  n'est  pas  plus 
héroïque  que  sentimentale.  La  prépondérance  d'une 
nation  européenne  sur  les  autres  est  devenue  impos- 
sible dans  l'état  actuel  des  sociétés.  Les  intentions 
menaçantes  imprudemment  exprimées  de  ce  côté 
du  Rhin  (et  ce  n'est  pas  le  gouvernement  qui  à 


EN   FRANCE.  271 

cet  égard  a  été  le  plus  coupable  ou  le  plus  mala- 
droit) ont  provoqué  chez  les  nations  germaniques 
une  émotion  qui  tombera  le  jour  où  elles  seront 
rassurées  sur  l'ambition  qu'elles  ont  pu  nous  sup- 
poser. Ce  jour-là  cessera  la  force  de  la  Prusse  dans 
le  corps  germanique,  force  qui  n'a  pas  d'autre  rai- 
son d'être  que  la  crainte  de  la  France.  Ce  jour-là 
même  cessera  probablement  le  désir  d'unité  poli- 
tique, désir  si  peu  conforme  à  l'esprit  germanique  et 
qui  n'a  jamais  été  chez  les  Allemands  qu'une  mesure 
défensive,  impatiemment  tolérée,  contre  un  voisin 
fortement  organisé. 

Ce  seul  point  changé  dans  le  programme  primitif 
de  l'empereur  Napoléon  III  suffirait  pour  modifier 
tout  ce  qui  a  trait  au  gouvernement  intérieur.  L'em- 
pereur Napoléon  III  n'a  jamais  cru  pouvoir  gouver- 
ner sans  une  chambre  élective  ;  seulement ,  il  a 
espéré  rester  longtemps,  sinon  toujours,  maître  des 
élections.  C'était  là  un  calcul  qui  n'aurait  pu  se  réa- 
liser qu'avec  de  perpétuelles  guerres,  de  perpétuelles 
victoires.  Le  gouvernement  personnel  ne  se  main- 
tient qu'à  la  condition  d'avoir  toujours  et  partout 
gloire  et  succès.  Comment  pouvait-on  espérer  qu'à 
moins  d'un  éblouissement  de  prospérité  le  pays 
déposerait  éternellement  dans  l'urne  le  bulletin  que 
l'administration  lui  mettait  dans  la  main?  Il  était 


272         LA  MONARCHIE    CONSTITUTIONNELLE 

inévitable  qu'un  jour  la  France  voulût  se  servir  de 
l'arme  puissante  qu'on  lui  avait  laissée,  et  prît  une 
part  de  responsabilité  dans  ses  affaires.  En  politique, 
on  ne  joue  pas  longtemps  avec  les  apparences.  On 
devait  s'attendre  à  ce  que  le  simulacre  de  gouverne- 
ment parlementaire  que  l'empereur  Napoléon  III 
avait  toujours  conservé  devînt  une  réalité  sérieuse. 
Les  dernières  élections  ont  fait  passer  cette  supposi- 
tion dans  le  domaine  des  faits  accomplis.  Les  élec- 
tions de  mai  et  juin  1869  ont  montré  que  la  loi  de 
notre  société  ne  pouvait  être  celle  du  césarisme 
romain.  Le  césarisme  romain  fut  également  à  son 
origine  un  despotisme  entouré  de  fictions  républi- 
caines; le  despotisme  tua  les  fictions;  chez  nous,  au 
contraire,  les  fictions  représentatives  ont  tué  le  des- 
potisme. Cela  n'arriva  pas  sous  le  premier  Empire, 
carie  mode  d'élection  du  Corps  législatif  était  alors 
tout  à  fait  illusoire.  Rien  ne  prouve  mieux  que  les 
événements  de  ces  derniers  mois  combien  l'idéal  de 
gouvernement  créé  par  l'Angleterre  s'impose  forcé- 
ment à  tous  les  États.  On  dit  souvent  que  la  France 
n'est  pas  faite  pour  un  tel  gouvernement.  La  France 
vient  de  prouver  qu'elle  pense  le  contraire;  en  tout 
cas,  si  cela  était  vrai,  je  dirais  qu'il  faut  désespérer 
de  l'avenir  de  la  France.  Le  régime  libéral  est  une 
nécessité  absolue  pour  toutes  les  nations  modernes. 


EN   FRANGE.  273 

Qui  ne  pourra  s'y  accommoder  périra.  D'abord  le 
régime  libéral  donnera  aux  nations  qui  l'ont  adopté 
une  immense  supériorité  sur  celles  qui  ne  pourront  s'y 
plier.  Une  nation  qui  ne  sera  capable  ni  de  la  liberté 
de  la  presse,  ni  de  la  liberté  de  réunion,  ni  de  la 
liberté  politique,  sera  certainement  dépassée  et  vain- 
cue par  les  nations  qui  peuvent  supporter  de  telles 
libertés.  Ces  dernières  seront  toujours  mieux  infor- 
mées, plus  instruites,  plus  sérieuses,  mieux  gouver- 
nées. 

Une  autre  raison  encore  établit  que ,  si  la  France 
est  condamnée  à  une  fatale  alternative  d'anarchie  et 
de  despotisme,  sa  perte  est  inévitable.  On  ne  sort  de 
l'anarchie  que  par  un  grand  état  militaire,  lequel, 
outre  qu'il  ruine  et  épuise  la  nation,  ne  peut  con- 
server son  ascendant  sur  la  nation  qu'à  la  condition 
d'être  toujours  victorieux  à  l'étranger.  Le  régime  de 
compression  militaire  à  l'intérieur  amène  nécessai- 
rement la  guerre  étrangère  ;  une  armée  vaincue  et 
humiliée  ne  peut  comprimer  énergiquement.  Or, 
dans  l'état  actuel  de  l'Europe,  une  nation  condamnée 
à  faire  par  système  la  guerre  à  l'extérieur  est  une 
nation  perdue.  Cette  nation  provoquera  sans  cesse 
contre  elle  des  coalitions  et  des  invasions.  Voilà 
comment  l'état  instable  du  gouvernement  intérieur 
de  la  France  constitue  pour  elle  un   danger   au 

48 


274        LA  MONARCHIE    CONSTITUTIONNELLE 

dehors,  et  fait  d'elle  une  nation  guerrière,  bien  que 
l'opinion  générale  y  soit  très-pacifique.  L'équilibre  de 
l'Europe  exige  que  toutes  les  nations  qui  la  compo- 
sent aient  à  peu  près  la  même  constitution  politique. 
Un  ebrius  inter  sobrios  ne  saurait  être  toléré  dans 
ce  concert.  La  première  république  fut  conséquente 
dans  sa  guerre  de  propagande;  elle  sentait  que  la 
république  française  ne  pouvait  exister  si  elle  n'était 
entourée  de  républiques  batave,parthénopéenne,etc. 
De  toutes  parts,  on  arrive  donc  à  cette  consé- 
quence ,  que  la  France  doit  entrer  sans  retard  dans 
la  voie  du  gouvernement  représentatif.  Une  question 
préalable  se  poserait  ici  :  l'empereur  Napoléon  III  se 
résignera-t-il  à  ce  changement  de  rôle?  Modifiera- 
t— il  à  ce  point  un  programme  qui  est  pour  lui  non  un 
simple  calcul  d'ambition,  mais  une  foi,  un  enthou- 
siasme, la  croyance  qui  explique  toute  sa  vie  ?  Après 
avoir  aimé  jusqu'au  fanatisme  un  idéal  qu'il  tient 
pour  le  seul  noble  et  grand,  mais  dont  la  France  n'a 
pas  voulu,  n' éprouvera- t-il  pas  un  invincible  dégoût 
pour  ce  régime  de  paix,   d'économie,  de  petites 
batailles  ministérielles,  qui  s'est  toujours  présenté  à 
lui  comme  une  image  de  décadence,  et  qu'il  associe 
au  souvenir  d'une  dynastie  tenue  de  lui  en  peu 
d'estime  ?  Sortira-t-il  de  ce  cercle  de  conseillers  et 
de  ministres  médiocres  où  il  paraît  se  complaire?  Le 


EN   FRANCE.  275 

souverain  investi  par  plébiscite  de  la  plénitude  des 
droits  populaires  peut-il  être  parlementaire?  Le  plé- 
biscite n'est-il  pas  la  négation  de  la  monarchie  con- 
stitutionnelle? Un  tel  gouvernement  est-il  jamais 
sorti  d'un  coup  d'État?  peut-il  exister  avec  le  suf- 
frage universel?  Le  respect  dû  à  la  personne  du  sou- 
verain nous  interdit  d'examiner  ces  questions.  Le 
caractère  de  l'empereur  Napoléon  III  est  d'ailleurs 
un  problème  sur  lequel,  même  quand  on  possédera 
des  données  que  personne  maintenant  ne  peut 
avoir,  on  fera  bien  de  s'exprimer  avec  beaucoup  de 
précautions.  Il  y  aura  peu  de  sujets  historiques  où 
il  sera  plus  important  d'user  de  retouches,  et,  si 
dans  cinquante  ans  il  n'y  a  pas  un  critique  aussi 
profond  que  M.  Sainte-Beuve,  aussi  consciencieux, 
aussi  attentif  à  ne  pas  effacer  les  contradictions  et  à 
les  expliquer,  l'empereur  Napoléon  III  ne  sera  jamais 
bien  jugé.  Nous  ne  ferons  qu'une  seule  réflexion.  Les 
considérations  de  race  et  de  sang,  qui  étaient  jadis 
décisives  en  histoire,  ont  beaucoup  perdu  de  leur 
force.  Des  substitutions  qui  eussent  été  impossibles 
sous  l'ancien  régime  peuvent  être  devenues  pos- 
sibles. Le  caractère  des  familles,  qui  était  autrefois 
inflexible,  si  bien  qu'un  Bourbon,  par  exemple,  ne 
pouvait  convenir  qu'à  un  rôle  déterminé,  est  main- 
tenant susceptible  de  bien  des  modifications.  Le  rôle 


276         LA   MONARCHIE    CONSTITUTIONNELLE 

historique  et  la  race  ne  sont  plus  deux  choses  insé- 
parables. Qu'un  héritier  de  Napoléon  Ier  accomplisse 
une  œuvre  en  contradiction  avec  l'œuvre  de  Napo- 
léon 1er,  il  n'y  a  en  cela  rien  d'absolument  inadmis- 
sible. L'opinion  publique  est  tellement  devenue  le 
souverain  maître,  que  chaque  nom,  chaque  homme 
n'est  que  ce  qu'elle  le  fait.  Les  objections  a  priori 
que  certaines  personnes  élèvent  contre  la  possibilité 
d'un  avenir  constitutionnel  avec  la  famille  Bonaparte 
ne  sont  donc  pas  décisives.  La  famille  capétienne, 
qui  devint  bien  réellement  la  représentation  de  la 
nationalité  française  et  du  tiers  état,  fut,  à  l'origine, 
ultra-germanique,  ultra-féodale. 

De  même  que  l'architecture  fait  un  style  avec  des 
fautes  et  des  inexpériences,  de  même  un  pays  tire 
tel  parti  qu'il  veut  des  actes  où  la  fatalité  l'a  poussé. 
Nous  jouissons  des  bienfaits  de  la  royauté ,  quoique 
la  royauté  ait  été  fondée  par  une  série  de  crimes  ; 
nous  profitons  des  conséquences  de  la  Révolution, 
quoique  la  Révolution  ait  été  un  tissu  d'atrocités.  Une 
triste  loi  des  choses  humaines  veut  qu'on  devienne 
sage  quand  on  est  usé.  On  a  été  trop  difficile ,  on  a 
repoussé  l'excellent  ;  on  reste  dans  le  médiocre  par 
crainte  de  pire.  La  coquette  qui  a  refusé  les  plus 
beaux  mariages  finit  souvent  par  un  mariage  de 
raison.  Ceux  qui  ont  rêvé  la  République  sans  repu- 


EN  FRANCE.  277 

blicains  se  laissent  aller  de  même  à  concevoir  un 
règne,  de  la  famille  Bonaparte  sans  bonapartistes,  un 
état  de  choses  où  cette  famille ,  débarrassée  de  l'en- 
tourage compromettant  de  ceux  qui  ont  fondé  son 
second  avènement,  trouverait  ses  meilleurs  appuis, 
ses  conseillers  les  plus  sûrs  dans  ceux  qui  ne  l'ont 
pas  faite,  mais  l'ont  acceptée  comme  voulue  par  la 
France  et  susceptible  d'ouvrir  quelque  issue  à 
l'étrange  impasse  où  nous  a  engagés  la  destinée.  Il 
est  très-vrai  qu'il  n'y  a  pas  un  exemple  de  dynastie 
constitutionnelle  sortie  d'un  coup  d'État.  Des  Vis- 
conti,  des  Sforza,  tyrans  issus  de  discordes  républi- 
caines, ne  sont  pas  l'étoffe  dont  on  fait  des  royautés 
légitimes.  De  telles  royautés  ne  se  sont  fondées  que 
par  la  particulière  dureté  et  hauteur  de  la  race  ger- 
manique aux  époques  barbares  et  inconscientes ,  où 
l'oubli  est  possible  et  où  l'humanité  vit  dans  ces 
ténèbres  mystérieuses  qui  fondent  le  respect.  Fata 
viam  vivement...  Le  défi  étrange  que  la  France  a 
jeté  à  toutes  les  lois  de  l'histoire  impose  en  de  telles 
inductions  une  extrême  réserve.  Montons  plus  haut, 
et,  négligeant  ce  qui  peut  être  déjoué  par  l'accident 
,de  demain,  recherchons  quelles  sont. dans  le  pays 
les  raisons  d'être  de  la  monarchie  constitutionnelle, 
quels  motifs  peuvent  en  faire  espérer  le  triomphe, 
quelles  craintes  peuvent  rester  sur  son  établissement. 


278         LA   MONARCHIE    CONSTITUTIONNELLE 


IV 


Nous  avons  vu  que  le  trait  particulier  de  la  France, 
trait  qui  la  sépare  profondément  de  l'Angleterre  et 
des  autres  États  européens  (l'Italie  et  l'Espagne  jus- 
qu'à un  certain  point  exceptées),  est  que  le  parti 
républicain  constitue  dans  son  sein  un  élément  con- 
sidérable. Ce  parti,  qui  fut  assez  fort  pour  renverser 
Louis-Philippe  et  pour  imposer  quelques  mois  sa  théo- 
rie à  la  France,  fut,  après  le  2  décembre,  l'objet  d'une 
sorte  de  proscription.  A-t-il  disparu  pour  cela?  Non, 
certes.  Les  progrès  qu'il  a  faits  en  ces  dix-sept  der- 
nières années  ont  été  très -sensibles.  Non-seulement 
il  s'est  maintenu  en  possession  de  la  majorité  dans 
Paris  et  les  grandes  villes,  mais  encore  il  a  conquis 
des  pays  entiers;  toute  la  zone  des  environs  de  Paris 
lui  appartient.  L'esprit  démocratique,  tel  que  nous 
le  connaissons  à  Paris,  avec  sa  raideur,  son  ton 
absolu,  sa  simplicité  décevante  d'idées,  ses  soupçons 
méticuleux,  son  ingratitude,  a  conquis  certains  can- 
tons ruraux  d'une  façon  qui  étonne.  Dans  tel  village, 
la  situation  des  fermiers  et  des  valets  de  ferme  est 
exactement  celle  des  ouvriers  et  des  patrons  dans 


EN    FRANCE.  279 

une  ville  de  manufactures  ;  des  paysans  vous  y  feront 
de  la  politique  rogue,  radicale  et  jalouse  avec  autant 
d'assurance  que  des  ouvriers  de  Belleville  ou  du 
faubourg  Saint- Antoine.  L'idée  des  droits  égaux  de 
tous,  la  façon  de  concevoir  le  gouvernement  comme 
un  simple  service  public  qu'on  paye  et  auquel  on  ne 
doit  ni  respect  ni  reconnaissance,  une  sorte  d'imper- 
tinence américaine,  la  prétention  d'être  aussi  sage 
que  les  meilleurs  hommes  d'État  et  de  réduire  la 
politique  à  une  simple  consultation  de  la  volonté  de 
la  majorité,  voilà  l'esprit  qui  envahit  de  plus  en  plus, 
même  les  campagnes.  Je  ne  doute  pas  que  cet  esprit  ne 
fasse  tous  les  jours  des  progrès,  et  qu'aux  prochaines 
élections,  il  ne  se  montre,  partout  où  il  sera  le  maître, 
plus  exigeant,  plus  intraitable  encore  qu'il  ne  l'a  été 
cette  année. 

Le  parti  républicain  pourra-t-il  cependant  devenir 
un  jour  la  majorité  et  faire  prévaloir  en  France  les 
institutions  américaines?  Je  ne  le  crois  pas.  L'essence 
de  ce  parti  est  d'être  une  minorité.  S'il  aboutissait 
à  une  révolution  sociale,  il  pourrait  créer  de  nou- 
velles classes,  mais  ces  classes  deviendraient  monar- 
chiques le  lendemain  de  leur  enrichissement.  Les 
intérêts  les  plus  pressants  de  la  France,  son  esprit, 
ses  qualités  et  ses  défauts  lui  font  de  la  royauté  un 
besoin.  Le  lendemain  du  jour  où  le  parti  radical 


280         LA   MONARCHIE   CONSTITUTIONNELLE 

aura  jeté  bas  une  monarchie,  les  journalistes,  les  lit- 
térateurs, les  artistes,  les  gens  d'esprit,  les  gens  du 
monde,  les  femmes,  conspireront  pour  en  établir  une 
autre,  car  la  monarchie  répond  à  des  besoins  pro- 
fonds de  la  France.  Notre  amabilité  seule  suffit  pour 
faire  de  nous  de  mauvais  républicains.  Les  char- 
mantes exagérations  de  la  vieille  politesse  française, 
la  courtoisie  qui  nous  met  aux  pieds  de  ceux  avec 
qui  nous  sommes  en  rapport ,  sont  le  contraire  de 
cette  raideur,  de  cette  âpreté,  de  cette  sécheresse 
que  donne  au  démocrate  le  sentiment  perpétuel  de 
son  droit.  La  France  n'excelle  que  dans  l'exquis,  elle 
n'aime  que  le  distingué,  elle  ne  sait  faire  que  de 
l'aristocratique.  Nous  sommes  une  race  de  gentils- 
hommes; notre  idéal  a  été  créé  par  des  gentils- 
hommes, non,  comme  celui  de  l'Amérique,  par 
d'honnêtes  bourgeois,  de  sérieux  hommes  d'af- 
faires. De  telles  habitudes  ne  sont  satisfaites  qu'avec 
une  haute  société,  une  cour  et  des  princes  du  sang. 
Espérer  que  les  grandes  et  fines  œuvres  françaises 
continueraient  de  se  produire  dans  un  monde  bour- 
geois, n'admettant  d'autre  inégalité  que  celle  de  la 
fortune,  c'est  une  illusion.  Les  gens  d'esprit  et  de 
cœur  qui  dépensent  le  plus  de  chaleur  pour  l'utopie 
républicaine  seraient  justement  ceux  qui  pourraient 
le  moins  s'accommoder  d'une  pareille  société.  Les 


EN    FRANCE.  281 

personnes  qui  poursuivent  si  avidement  l'idéal  améri- 
cain oublient  que  cette  race  n'a  pas  notre  passé  bril- 
lant, qu'elle  n'a  pas  fait  une  découverte  de  science 
pure  ni  créé  un  chef-d'œuvre,  qu'elle  n'a  jamais  eu 
de  noblesse,  que  le  négoce  et  la  fortune  l'occupent 
tout  entière.  Notre  idéal  à  nous  ne  peut  se  réaliser 
qu'avec  un  gouvernement  donnant  de  l'éclat  à  ce  qui 
approche  de  lui,  et  créant  des  distinctions  en  dehors 
de  la  richesse.  Une  société  où  le  mérite  d'un  homme 
et  sa  supériorité  sur  un  autre  ne  peuvent  se  révéler 
que  sous  forme  d'industrie  et  de  commerce  nous  est 
antipathique;  non  que  le  commerce  et  l'industrie  ne 
nous  paraissent  honnêtes,  mais  parce  que  nous 
voyons  bien  que  les  meilleures  choses  (par  exemple, 
les  fonctions  du  prêtre,  du  magistrat,  du  savant,  de 
l'artiste  et  de  l'homme  de  lettres  sérieux)  sont  l'in- 
verse de  l'esprit  industriel  et  commercial,  le  pre- 
mier devoir  de  ceux  qui  s'y  adonnent  étant  de  ne 
pas  chercher  à  s'enrichir,  et  de  ne  jamais  considérer 
la  valeur  vénale  de  ce  qu'ils  font. 

Le  parti  républicain  pourra  donc  empêcher  tout 
gouvernement  libéral  de  s'établir,  car,  en  provo- 
quant des  séditions,  il  lui  sera  toujours  loisible  de 
forcer  les  gouvernements  à  s'armer  de  lois  répres- 
sives, à  restreindre  les  libertés,  à  fortifier  l'élément 
militaire  ;  il  est  douteux  qu'il  soit  capable  de  s'éta- 


282         LA  MONARCHIE   CONSTITUTIONNELLE 

blir  lui-même.  La  haine  entre  lui  et  la  partie  paisible 
du  pays  ira  toujours  s' envenimant,  car  il  paraîtra 
de  plus  en  plus  au  pays  un  éternel  trouble- fête.  Il  ne 
réussira,  je  le  crains,  qu'à  provoquer  des  espèces  de 
crises  périodiques,  suivies  d'expulsions  violentes, 
que  le  parti  conservateur  montrera  comme  des  assai- 
nissements, mais  qui  seront  en  réalité  des  affaiblis- 
sements, et  qui  en  tout  cas  useront  d'une  manière 
déplorable  le  tempérament  de  la  France.  Dans  ces 
vomissements  convulsifs  en  effet,  des  éléments  excel- 
lents, nécessaires  à  la  vie  d'une  nation,  seront  rejetés 
avec  les  éléments  impurs.  Gomme  il  est  arrivé  après 
18A8,  les  idées  libérales  souffriront  de  leur  inévitable 
solidarité  avec  un  parti  qui,  plein  d'illusions  géné- 
reuses ,  exerce  un  grand  attrait  sur  les  imaginations 
jeunes,  et  qui,  d'ailleurs,  a  toute  une  partie  de  son 
programme  en  commun  avec  l'école  libérale.  Il  est  à 
craindre  que  de  longues  habitudes  d'esprit,  une  cer- 
taine raideur,  beaucoup  de  routine  et  d'habitude  de 
tout  juger  d'après  Paris  (habitude  facile  à  com- 
prendre chez  un  parti  qui  fut  à  l'origine  essentielle- 
ment parisien)  n'induisent  ce  parti  à  croire  que  des 
révolutions  dans  le  genre  de  1830  et  1848  pourraient 
se  renouveler.  Rien  ne  serait  plus  funeste.  Le  temps 
des  révolutions  parisiennes  est  fini.  Je  fonde  cette 
opinion  beaucoup  moins  sur  les  changements  maté- 


EN   FRANCE.  283 

riels  accomplis  dans  Paris  que  sur  deux  raisons  qui 
pèseront,  selon  moi,  d'un  poids  énorme  sur  les  desti- 
nées de  l'avenir. 

L'une  est  l'établissement  du  suffrage  universel.  Un 
peuple  en  possession  de  ce  suffrage  ne  laissera  pas 
faire  de  révolution  par  sa  capitale.  Si  une  telle  révo- 
lution s'opérait  dans  Paris  (chose  heureusement 
impossible),  je  suis  persuadé  que  les  départements 
ne  l'accepteraient  pas,  que  des  barricades  s'élève- 
raient sur  les  chemins  de  fer  pour  arrêter  la  propa- 
gation de  l'incendie  et  empêcher  l'approvisionnement 
de  la  capitale,  que  l'émeute  parisienne,  vite  affamée, 
n'aurait  que  quelques  jours  de  vie.  L'émancipation 
de  la  province  a  fait  depuis  1848  de  grands  progrès. 

Un  autre  événement,  d'ailleurs,  doit  être  pris  en 
grande  considération.  Toute  la  philosophie  de  l'his- 
toire est  dominée  par  la  question  de  l'armement. 
Rien  n'a  autant  contribué  au  triomphe  de  l'esprit 
moderne  que  l'invention  de  la  poudre  à  canon.  L'ar- 
tillerie a  tué  la  chevalerie  et  la  féodalité,  créé  la  force 
des  royautés  et  des  Etats,  maté  définitivement  la 
barbarie,  rendu  impossible  ces  cyclones  étranges  du 
monde  tartare  qui,  se  formant  au  centre  de  l'Asie, 
venaient  ébranler  l'Europe  et  terrifier  le  monde 
chrétien.  L'application  délicate  de  la  science  à  l'art 
de  la  guerre  amènera  de  nos  jours  des  révolutions 


284         LA    MONARCHIE    CONSTITUTIONNELLE 

presque  aussi  graves.  La  guerre  deviendra  de  plus 
en  plus  un  problème  scientifique  et  industriel; 
l'avantage  sera  pour  la  nation  la  plus  riche,  la  plus 
scientifique,  la  plus  industrieuse.  Que  si  nous  exami- 
nons les  effets  de  ce  changement  à  l'intérieur  des 
Etats,  il  est  clair  que  l'application  en  grand  de  la 
science  à  l'armement  profitera  uniquement  aux  gou- 
vernements. L'effet  de  l'artillerie  fut  de  démolir  les 
uns  après  les  autres  tous  les  châteaux  féodaux  ;  une 
décharge  de  tel  engin  perfectionné  arrêtera  une  révo- 
lution. Aux  époques  où  l'armement  est  peu  perfec- 
tionné, un  citoyen  égale  presque  un  soldat;  mais, 
dès  que  le  procédé  agressif  devient  une  chose  savante, 
exigeant  des  instruments  de  précision  et  demandant 
une  éducation  spéciale ,  le  soldat  a  une  immense 
supériorité  sur  la  masse  désarmée.  Tout  porte  donc 
à  croire  que  des  révolutions  commencées  par  les 
citoyens  seraient  désormais  écrasées  dans  leur  germe. 
C'est  ce  que  comprennent  avec  leur  habileté  ordi- 
naire les  jésuites  quand  ils  s'emparent  des  avenues  de 
l'école  de  Saint-Cyr  et  de  l'École  polytechnique.  Ils 
voient  l'avenir  de  ceux  qui  savent  manier  les  armes 
savantes  et  les  forces  disciplinées,  et  ils  reconnaissent 
très-bien  que  l'avantage,  sous  ce  rapport,  est  aux 
anciennes  classes  nobles,  moins  préoccupées  que  la 
bourgeoisie  d'industrie  ou  de  positions  civiles  lucra- 


EN   FRANCE.  285 

tives,  et  par  là  même  plus  capables  d'abnégation.  La 
victoire  est  toujours  à  l'abnégation.  Le  Germain  con- 
quit le  monde,  parce  qu'il  était  capable  de  fidélité, 
c'est-à-dire  d'abnégation.  Il  est  vrai  que  le  parti 
démocratique  est  capable,  lui  aussi,  de  grands  sacri- 
fices, mais  non  de  celui  qui  consiste  à  mourir  par 
fidélité  et  à  supporter  le  dédain  de  l'aristocrate  dont 
on  est  moralement  le  supérieur. 

La  France  paraît  donc  devoir  longtemps  encore 
échapper  à  la  république,  même  quand  le  parti 
républicain  formerait  la  majorité  numérique.  La 
France  voit  grandir  chaque  jour  dans  son  sein  une 
masse  populaire  dénuée  d'idéal  religieux,  et  repous- 
sant tout  principe  social  supérieur  à  la  volonté  des 
individus.  L'autre  masse,  non  encore  pénétrée  de 
cette  idée  égoïste,  est  chaque  jour  diminuée  par  l'in- 
struction primaire  et  par  l'usage  du  suffrage  univer- 
sel ;  mais,  contre  ce  flot  montant  d'idées  envahis- 
santes, lesquelles,  étant  jeunes  et  inexpérimentées, 
ne  tiennent  compte  d'aucune  difficulté,  se  dressent 
des  intérêts  et  des  besoins  supérieurs,  qui  veulent  une 
organisation  et  une  direction  de  la  société  par  un 
principe  de  raison  et  de  science  distinct  de  la  volonté 
des  individus.  Le  démocrate  s'imagine  toujours  que 
la  conscience  de  la  nation  est  parfaitement  claire,  il 
n'admet  rien  d'obscur,  d'hésitant,  de  contradictoire 


ÏW         LA   MONARCHIE   CONSTITUTIONNELLE 

dans  l'opinion  :  compter  les  voix  et  faire  ce  que  veut 
la  majorité  lui  paraissent  choses  fort  simples  ;  mais  ce 
sont  là  des  illusions.  Longtemps  encore  l'opinion 
devra  être  devinée,  pressentie,  supposée  et  jusqu'à 
un  certain  point  dirigée.  De  là  des  intérêts  monar- 
chiques qui ,  le  lendemain  de  l'établissement  de  la 
république,  se  montreront  formidables,  même  dans 
l'esprit  de  ceux  qui  auront  fait  ou  laissé  faire  la 
république. 

Le  mouvement  qui  s'opère  dans  les  classes  popu- 
laires et  qui  tend  à  donner  aux  individus  une  con- 
science déplus  en  plus  nette  de  leurs  droits  est  un  fait 
si  évident,  que  vouloir  s'y  opposer  serait  de  la  pure 
folie.  Le  devoir  de  la  politique  est,  non  pas  de  com- 
battre un  tel  mouvement,  mais  de  le  prévoir  et  de  s'en 
accommoder.  Les  savants  n'ont  jamais  cherché  des 
moyens  pour  arrêter  la  marée;  ils  ont  mieux  fait  ;  ils 
ont  si  bien  déterminé  les  lois  du  phénomène,  que  le 
navigateur  sait  minute  par  minute  l'état  delà  mer  et 
en  tire  grand  profit.  L'essentiel  est  que  le  flot  ascen- 
dant n'emporte  pas  les  digues  nécessaires  et  ne  pro- 
duise pas,  en  se  retirant,  de  funestes  réactions.  Or 
c'est  là,  suivant  les  apparences,  ce  qui  arrivera  toutes 
les  fois  que  la  démocratie  française  sera  conduite  parle 
jacobinisme  âpre,  hargneux,  pédantesque,  qui  remue 
le  pays,  parfois  même  lui  donne  de  l'essor»  mais  ne  le 


EN   FRANGE,  '287 

conduira  jamais  à  une  constitution  assurée.  Ce  parti 
peut  faire  une  révolution,  il  ne  régnera  pas  plus  de 
deux  mois  après  l'avoir  faite.  Même  le  jour  où  (chose 
peu  probable)  il  arriverait  à  une  majorité  de  scrutin, 
il  ne  fonderait  rien  encore,  car  les  éléments  dont  il 
dispose,  excellents  pour  agiter,  sont  instables,  faciles 
à  diviser,  et  tout  à  fait  incapables  de  fournir  les  élé- 
ments solides  d'une  construction.  Sa  force,  quoique 
grande,  est  en  partie  une  force  de  circonstance.  Dix 
fois  il  m'a  été  donné,  pendant  une  campagne  élec- 
torale, d'entendre  le  dialogue  que  voici  :  «  Nous  ne 
sommes  pas  contents  du  gouvernement  ;  il  coûte  trop 
cher;  il  gouverne  au  profit  d'idées  qui  ne  sont  pas 
les  nôtres  ;  nous  voterons  pour  le  candidat  de  l'oppo- 
sition la  plus  avancée.  —  Vous  êtes  donc  révolution- 
naires? —  Nullement;  une  révolution  serait  le  der- 
nier malheur.  Il  s'agit  seulement  de  faire  impression 
sur  le  gouvernement,  de  le  forcer  à  changer,  de  le 
contenir  vigoureusement.  —  Mais,  si  la  Chambre  est 
composée  de  révolutionnaires,  c'est  le  renversement 
du  gouvernement.  —  Non  ;  il  n'y  en  aura  que  vingt 
ou  trente,  et  puis  le  gouvernement  est  si  fort  !  il  a 
les  chassepots!  »  Ce  naïf  raisonnement  donne  la 
mesure  de  l'illusion  que  se  fait  la  gauche  radicale, 
quand  elle  s'imagine  que  le  pays  la  veut  pour  elle- 
même.  Une  grande  partie  du  pays  la  prend  comme 


288         LA    MONARCHIE    CONSTITUTIONNELLE 

un  bâton  pour  châtier  le  pouvoir,  non  comme  un 
appui  pour  s'étayer.  «  On  nous  nomme,  donc  on  nous 
aime,  »  serait  de  la  part  des  honorables  membres  de 
l'opposition  dite  avancée  la  plus  dangereuse  des  con- 
clusions. On  les  nomme  pour  donner  une  leçon  au 
gouvernement,  et  avec  la  persuasion  que  le  gouver- 
nement est  assez  fort  pour  supporter  la  leçon.  Le  jour 
où  il  n'en  serait  plus  ainsi  et  où  l'on  s'apercevrait 
qu'on  a  mis  en  danger  l'existence  du  gouvernement,  il 
se  ferait  une  volte-face,  si  bien  que  le  parti  radical  est 
soumis  à  cette  loi  étrange,  que  l'heure  de  sa  victoire 
est  le  commencement  de  sa  défaite.  Son  triomphe  est 
sa  fin  ;  souvent  ceux  qui  l'ont  nommé  et  mis  en  avant 
applaudissent  eux-mêmes  à  sa  proscription. 

L'ordre  en  effet  est  devenu,  dans  nos  sociétés  mo- 
dernes d'Europe,  une  condition  si  impérieuse,  que  de 
longues  guerres  civiles  sont  impossibles.  On  cite 
quelquefois  l'exemple  de  ces  illustres  républiques 
grecques  et  italiennes,  qui  créèrent  une  admirable 
civilisation  au  milieu  d'un  Ëtat  politique  assez  ana- 
logue à  notre  Terreur  ;  mais  on  ne  saurait  rien  conclure 
de  là  pour  des  sociétés  comme  les  nôtres,  où  les  res- 
sorts sont  bien  plus  compliqués.  L'Espagne,  les  répu- 
bliques espagnoles  de  l'Amérique,  l'Italie  même, 
peuvent  supporter  plus  d'anarchie  que  la  France, 
parce  que  ce  sont  des  pays  où  la  vie  matérielle 


EN  FRANCE.  289 

est  plus  facile,  où  il  y  a  moins  de  sources  de  richesse, 
où  les  intérêts  et  le  crédit  ont  pris  moins  de  déve- 
loppement. La  Terreur,  à  la  fin  du  dernier  siècle, 
fut  la  suspension  de  la  vie.  Ce  serait  de  nos  jours 
bien  pis  encore.  De  même  qu'un  être  d'une  struc- 
ture simple  résiste  à  des  milieux  très- différents, 
et  que  les  animaux  fins,  tels  que  l'homme,  ont  des 
limites  de  vie  très-restreintes,  si  bien  que  de  légers 
changements  dans  leurs  habitudes  amènent  pour  eux 
la  mort,  de  même  nos  civilisations  montées  comme 
de  savants  appareils  ne  supportent  pas  de  crises. 
Elles  ont,  si  j'ose  le  dire,  le  tempérament  délicat;  un 
degré  de  plus  ou  de  moins  les  tue.  Huit  jours  d'anar- 
chie amèneraient  des  pertes  incalculables  ;  au  bout 
d'un  mois  peut-être,  les  chemins  de  fer  s'arrêteraient. 
Nous  avons  créé  des  mécanismes  d'une  précision  infi- 
nie, des  outillages  qui  marchent  par  la  confiance  et 
qui  tous  supposent  une  profonde  tranquillité  publique, 
un  gouvernement  à  la  fois  fortement  établi  et  sérieu- 
sement contrôlé.  Je  sais  qu'aux  États-Unis  les  choses 
ne  se  passent  point  de  la  sorte  ;  on  y  supporte  des 
désordres  qui  chez  nous  feraient  pousser  des  cris 
d'alarme.  Gela  vient  de  ce  que  l'assise  constitution- 
nelle des  États-Unis  n'est  jamais  réellement  compro- 
mise. Ces  pays  américains,  peu  gouvernés,  ressem- 
blent aux  pays  européens  où  la  dynastie  est  hors  de 

49 


290         LA    MONARCHIE    CONSTITUTIONNELLE 

question.  Ils  ont  le  respect  de  la  loi  et  de  la  consti- 
tution, qui  représentent  chez  eux  ce  qu'est  en  Europe 
le  dogme  de  la  légitimité.  Comparer  les  pays  à 
tendances  socialistes,  comme  le  nôtre,  où  tant  de 
personnes  attendent  d'une  révolution  l'amélioration 
de  leur  sort,  à  de  pareils  États,  complètement 
exempts  de  socialisme,  où  l'homme,  tout  occupé  de 
ses  affaires  privées,  demande  au  gouvernement  très- 
peu  de  garanties,  est  la  plus  profonde  erreur  qu'on 
puisse  commettre  en  fait  d'histoire  philosophique. 

Le  besoin  d'ordre  qu'éprouvent  nos  vieilles  socié- 
tés européennes,  coïncidant  avec  le  perfectionnement 
des  armes,  donnera  en  somme  aux  gouvernements 
autant  de  force  que  leur  en  enlève  chaque  jour  le 
progrès  des  idées  révolutionnaires.  Comme  la  reli- 
gion, l'ordre  aura  ses  fanatiques.  Les  sociétés 
modernes  offrent  cette  particularité,  qu'elles  sont 
d'une  grande  douceur  quand  leur  principe  n'est  pas 
en  danger,  mais  qu'elles  deviennent  impitoyables 
si  on  leur  inspire  des  doutes  sur  les  conditions  de 
leur  durée.  La  société  qui  a  eu  peur  est  comme 
l'homme  qui  a  eu  peur  :  elle  n'a  plus  toute  sa  valeur 
morale.  Les  moyens  qu'employa  la  société  catho- 
lique au  xine  et  au  xvie  siècle  pour  défendre  son 
existence  menacée,  la  société  moderne  les  emploiera, 
sous  des  formes  plus  expéditives  et  moins  cruelles, 


EN  FRANCE.  291 

mais  non  moins  terribles.  Si  les  vieilles  dynasties  y 
sont  impuissantes,  ou  si,  comme  il  est  probable, 
elles  refusent  le  pouvoir  dans  des  conditions  indignes 
d'elles,  on  recourra  aux  paciers  et  aux  podestats  de 
l'Italie  du  moyen  âge,  que  l'on  chargera  à  forfait,  et 
sur  un  sanglant  programme  réglé  d'avance,  de  réta- 
blir les  conditions  de  la  vie.  Cette  ère  de  podestats, 
bien  blasés  sur  la  gloire,  et  qui  ne  voudront  pour 
prix  de  leurs  services  que  de  beaux  profits,  sera  l'ère 
des  supplices.  Les  supplices  reviennent  toujours 
aux  époques  d'égoïsme  et  de  perfidie,  qui  ont  tué 
toute  fidélité  personnelle,  quand  la  hiérarchie  de 
l'humanité  ne  se  fonde  plus  que  sur  la  peur,  et  que 
l'homme  n'a  de  prise  sur  son  semblable  qu'en  tortu- 
rant sa  chair.  On  re verra  le  carême  des  Visconti,  les 
supplices  des  Achéménides  et  de  Timour.  Des  dicta- 
teurs d'aventure  analogues  aux  généraux  de  l'Amé- 
rique espagnole  se  chargeront  seuls  d'une  telle 
besogne.  Comme  nos  races  cependant  ont  un  fonds 
de  fidélité  dont  elles  ne  se  départent  pas,  comme 
d'ailleurs  il  restera  longtemps  des  survivants  des 
anciennes  dynasties ,  il  y  aura  probablement  des 
retours  de  légitimité  et  même  de  féodalité,  après 
chaque  cruelle  dictature.  En  certaines  provinces,  les 
populations  iront  demander  à  des  familles  anciennes, 
riches,  habituées  au  maniement  des  armes,  de  se 


292         LA   MONARCHIE   CONSTITUTIONNELLE 

mettre  à  leur  tête  pour  lutter  contre  l'anarchie  et 
former  des  centres  de  résistance  locale.  Plus  d'une 
fois  encore,  on  suppliera  les  vieux  détenteurs  tradi- 
tionnels de  rôles  nationaux  de  reprendre  leur  tâche 
et  de  rendre  à  tout  prix,  aux  pays  qui  contractèrent 
jadis  avec  leurs  ancêtres,  un  peu  de  paix,  de  bonne 
foi  et  d'honneur.  Peut-être  se  feront-ils  prier  et 
mettront-ils  à  leur  acceptation  des  clauses  qu'on  ne 
marchandera  pas.  Peut-être  même  leur  demandera- 
t-on  de  n'accepter  aucune  condition,  et,  dans  l'intérêt 
des  peuples,  de  conserver  intacte  une  plénitude  de 
pouvoir  qu'on  envisagera  comme  la  propriété  la  plus 
précieuse  de  la  nation.  En  présence  de  certains  faits 
comme  ceux  qui  se  sont  passés  récemment  en  Grèce, 
au  Mexique,  en  Espagne,  le  parti  démocratique  dit 
parfois  avec  un  sourire  :  «  On  ne  trouve  plus  de 
rois.  »  En  effet,  nous  verrons  un  temps  où  la  royauté 
dépréciée  n'aura  plus  assez  d'attraits  pour  tenter  les 
princes  capables  et  se  respectant  eux-mêmes.  Dieu 
veuille  qu'un  jour,  pour  avoir  trop  fait  fi  des  libertés 
octroyées,  on  ne  soit  pas  amené  à  prier  les  souverains 
de  les  réserver  toutes,  ou  de  n'en  délier  le  faisceau 
que  lentement,  par  des  concessions  et  des  chartes 
personnelles,  locales,  momentanées  ! 

Un  retour  des  barbares,  c'est-à-dire  un  nouveau 
triomphe  des  parties  moins  conscientes  et  moins 


EN    FRANGE.  293 

civilisées  de  l'humanité  sur  les  parties  plus  con- 
scientes et  plus  civilisées,  paraît,  au  premier  coup 
d'œil,  impossible.  Entendons-nous  bien  à  cet  égard. 
Il  existe  encore  dans  le  monde  un  réservoir  de  forces 
barbares,  placées  presque  toutes  sous  la  main  dé  la 
Russie.  Tant  que  les  nations  civilisées  conserveront 
leur  forte  organisation,  le  rôle  de  cette  barbarie  est 
à  peu  près  réduit  à  néant;  mais  certainement,  si 
(ce  qu'à  Dieu  ne  plaise!  )  la  lèpre  de  l'égoïsme  et  de 
l'anarchie  faisait  périr  nos  États  occidentaux,  la  bar- 
barie retrouverait  sa  fonction,  qui  est  de  relever  la 
virilité  dans  les  civilisations  corrompues,  d'opérer  un 
retour  vivifiant  d'instinct  quand  la  réflexion  a  sup- 
primé la  subordination,  de  montrer  que  se  faire  tuer 
volontiers  par  fidélité  pour  un  chef  (chose  que  le 
démocrate  tient  pour  basse  et  insensée)  est  ce  qui 
rend  fort  et  fait  posséder  la  terre.  Il  ne  faut  pas  se 
dissimuler,  en  effet,  que  le  dernier  terme  des  théories 
démocratiques  socialistes  serait  un  complet  affaiblis- 
sement. Une  nation  qui  se  livrerait  à  ce  programme, 
répudiant  toute  idée  de  gloire,  d'éclat  social,  de 
supériorité  individuelle,  réduisant  tout  à  contenter 
les  volontés  matérialistes  des  foules,  c'est-à-dire  à 
procurer  la  jouissance  du  plus  grand  nombre, 
deviendrait  tout  à  fait  ouverte  à  la  conquête,  et  son 
existence  courrait  les  plus  grands  dangers. 


294        LA    MONARCHIE    CONSTITUTIONNELLE 

Comment  prévenir  ces  tristes  éventualités,  que 
nous  avons  voulu  montrer  comme  des  possibilités  et 
non  comme  des.  craintes  déterminées?  Par  le  pro- 
gramme réactionnaire?  En  comprimant,  éteignant, 
serrant,  gouvernant  de  plus  en  plus?  Non,  mille  fois 
non  ;  cette  politique  a  été  l'origine  de  tout  le  mal  ; 
elle  serait  le  moyen  de  tout  perdre.  Le  programme 
libéral  est  en  même  temps  le  programme  vraiment 
conservateur.  Monarchie  constitutionnelle,  limitée  et 
contrôlée  ;  décentralisation ,  diminution  du  gouver- 
nement, forte  organisation  de  la  commune,  du  can- 
ton, du  département;  large  essor  donné  à  l'activité 
individuelle  dans  le  domaine  de  l'art,  de  l'esprit,  de 
la  science,  de  l'industrie,  de  la  colonisation;  poli- 
tique décidément  pacifique,  abandon  de  toute  pré- 
tention à  des  agrandissements  territoriaux  en  Europe; 
développement  d'une  bonne  instruction  primaire  et 
d'une  instruction  supérieure  capable  de  donner  aux 
mœurs  de  la  classe  instruite  la  base  d'une  solide 
philosophie  ;  formation  d'une  chambre  haute  prove- 
nant de  modes  d'élection  très- variés  et  réalisant  à 
côté  de  la  simple  représentation  numérique  des 
citoyens  la  représentation  des  intérêts,  des  fonctions, 
des  spécialités,  des  aptitudes  diverses;  dans  les 
questions  sociales ,  neutralité  du  gouvernement  ; 
liberté  entière  d'association  ;  séparation  graduelle  de 


EN   FRANCE.  295 

l'Ëglise  et  de  l'Ëtat,  condition  de  tout  sérieux  dans 
les  opinions  religieuses  :  voilà  ce  qu'on  rêve  quand 
on  cherche,  avec  la  réflexion  froide  et  dégagée  des 
aveuglements  d'un  patriotisme  intempérant,  la  voie 
du  possible.  A  quelques  égards,  c'est  là  une  politique 
de  pénitence,  impliquant  l'aveu  que,  pour  le  moment, 
il  s'agit  moins  de  continuer  la  Révolution  que  de  la 
critiquer  et  de  réparer  ses  erreurs.  Je  me  figure  sou- 
vent, en  effet,  que  l'esprit  français  traverse  une 
période  de  jeûne ,  une  sorte  de  diète  politique , 
durant  laquelle  l'attitude  qui  nous  convient  est  celle 
de  l'homme  d'esprit  qui  expie  les  fautes  de  sa  jeu- 
nesse, ou  bien  du  voyageur  déçu  qui  contourne  par 
le  plus  long  chemin  la  hauteur  qu'il  avait  prétendu 
escalader  à  pic.  Les  révolutions,  comme  les  guerres 
civiles,  fortifient  si  l'on  en  sort;  elles  tuent  si  elles 
durent.  Les  brillantes  et  hardies  entreprises  nous 
ont  mal  réussi;  essayons  des  voies  plus  humbles. 
Les  initiatives  de  Paris  ont  été  funestes;  voyons  ce 
que  peut  le  terre-à-terre  provincial.  Craignons  ces 
revendications  impérieuses  et  hautaines,  si  rarement 
suivies  d'effet.  Qu'on  me  montre  un  exemple,  au 
moins  en  France,  d'une  liberté  prise  de  haute  lutte 
et  gardée. 

Nul  plus  que  moi  n'admire  et  n'aime  ce  centre 
extraordinaire  de  vie   et  de  pensée  qui  s'appelle 


296         LA   MONARCHIE   CONSTITUTIONNELLE 

Paris.  Maladie  si  Ton  veut,  mais  maladie  à  la  façon 
de  la  perle,  précieuse  et  exquise  hypertrophie,  Paris 
est  la  raison  d'être  de  la  France.  Foyer  de  lumière 
et  de  chaleur,  je  veux  bien  qu'on  l'appelle  aussi 
foyer  de  décomposition  morale,  pourvu  qu'on  m'ac- 
corde que  sur  ce  fumier  naissent  des  fleurs  char- 
mantes, dont  quelques-unes  de  première  rareté.  La 
gloire  de  la  France  est  de  savoir  entretenir  cette  pro- 
digieuse exhibition  permanente  de  ses  produits  les 
plus  excellents;  mais  il  ne  faut  pas  se  dissimuler  à 
quel  prix  ce  merveilleux  résultat  est  obtenu.  Les 
capitales  consomment  et  ne  produisent  pas.  Il  ne 
faut  pas,  en  portant  le  mal  aux  extrêmes,  risquer  de 
faire  de  la  France  alternativement  une  tête  sans 
corps  et  un  corps  sans  tête.  L'action  politique  de 
Paris  doit  cesser  d'être  prépondérante.  Les  deux 
choses  que  la  province  a  jusqu'ici  reçues  de  Paris, 
les  révolutions  et  le  gouvernement,  la  province  com- 
mence à  les  accueillir  avec  une  égale  antipathie, 
Seule,  la  démocratie  parisienne  ne  fondera  rien  de 
solide;  si  Ton  n'y  prend  garde,  elle  amènera  des 
exterminations  périodiques,  funestes  pour  la  France, 
puisque  la  démocratie  parisienne  est  d'un  autre  côté 
un  ferment  nécessaire,  un  excitant  sans  lequel  la 
vie  de  la  France  languirait.  Les  réunions  publiques 
de  la  dernière  période  électorale  à  Paris  ont  révélé 


EN    FRANGE.  297 

un  manque  complet  d'esprit  politique.  Maîtresse  du 
terrain,  la  démocratie  a  mis  à  l'ordre  du  jour  une 
sorte  de  surenchère  en  fait  de  paradoxes  ;  les  candi- 
dats se  sont  laissé  conduire  par  les  exigences  de  la 
foule,  et  n'ont  guère  été  appréciés  qu'en  proportion 
de  leur  vigueur  déclamatoire;  l'opinion  modérée  n'a 
pu  se  faire  entendre,  ou  bien  a  été  obligée  de  forcer 
sa  ^oix.  Paris  ignore  les  deux  premières  vertus  de  la 
vie  politique,  la  patience  et  l'oubli.  La  politique  du 
patriarche  Jacob,  qui  voulait  que  la  marche  de  toute 
sa  tribu  se  réglât  sur  le  pas  des  agneaux  nouveau- 
nés,  n'est  pas  du  tout  son  fait. 

En  général,  l'erreur  du  parti  libéral  français  est  de 
ne  pas  comprendre  que  toute  construction  politique 
doit  avoir  une  base  conservatrice.  En  Angleterre , 
le  gouvernement  parlementaire  n'a  été  possible 
qu'après  l'exclusion  du  parti  radical,  exclusion  qui 
s'est  faite  avec  une  sorte  de  frénésie  de  légitimité. 
Rien  n'est  assuré  en  politique  jusqu'à  ce  qu'on  ait 
amené  les  parties  lourdes  et  solides,  qui  sont  le  lest 
de  la  nation,  à  servir  le  progrès.  Le  parti  libéral  de 
1830  s'imagina  trop  facilement  emporter  son  pro- 
gramme de  vive  force,  en  contrariant  en  face  le  parti 
légitimiste.  L'abstention  ou  l'hostilité  de  ce  parti  est 
encore  le  grand  malheur  de  la  France.  Retirée  de  la 
vie  commune,  l'aristocratie  légitimiste  refuse  à  la 


298         LA   MONARCHIE   CONSTITUTIONNELLE 

société  ce  qu'elle  lui  doit,  un  patronage,  des 
modèles  et  des  leçons  de  noble  vie,  de  belles  images 
de  sérieux.  La  vulgarité,  le  défaut  d'éducation  de 
la  France,  l'ignorance  de  l'art  de  vivre,  l'ennui,  le 
manque  de  respect,  la  parcimonie  puérile  de  la  vie 
provinciale,  viennent  de  ce  que  les  personnes  qui 
devraient  au  pays  les  types  de  gentilshommes  rem- 
plissant les  devoirs  publics  avec  une  autorité  recon- 
nue de  tous  désertent  la  société  générale,  se  renfer- 
ment de  plus  en  plus  dans  une  vie  solitaire  et 
fermée.  Le  parti  légitimiste  est  en  un  sens  l'assise 
indispensable  de  toute  fondation  politique  parmi 
nous;  même  les  États-Unis  possèdent  à  leur  manière 
cette  base  essentielle  de  toute  société  dans  leurs  sou- 
venirs religieux,  héroïques  à  leur  manière,  et  clans 
cette  classe  de  citoyens  moraux,  fiers,  graves, 
pesants,  qui  sont  les  pierres  avec  lesquelles  on  bâtit 
l'édifice  de  l'État.  Le  reste  n'est  que  sable;  on  n'en 
fait  rien  de  durable,  quelque  esprit  et  même  quel- 
que chaleur  de  cœur  qu'on  y  mette. 

Ce  parti  provincial,  qui  prend  de  jour  en  jour 
conscience  de  sa  force,  que  pense-t-il?  que  veut-il? 
Jamais  état  d'opinion  ne  fut  plus  évident.  Ce  parti 
est  libéral,  non  révolutionnaire,  constitutionnel,  non 
républicain  ;  il  veut  le  contrôle  du  pouvoir,  non  sa 
destruction,  la  fin  du  gouvernement  personnel,  non 


EN   FRANCE.  299 

le  renversement  de  la  dynastie.  Je  ne  doute  pas  que, 
si  le  gouvernement  eût,  il  y  a  huit  mois,  nettement 
pris  son  parti,  renoncé  aux  candidatures  officielles, 
au  morcellement  artificiel  des  circonscriptions,  et 
laissé  les  élections  se  faire  spontanément  par  le  pays, 
le  scrutin  n'eût  envoyé  une  chambre  décidément 
imbue  de  ces  principes,  et  qui,  étant  considérée  par 
le  pays  comme  une  représentation  de  sa  volonté, 
aurait  eu  assez  de  force  pour  traverser  les  circon- 
stances les  plus  difficiles.  On  aura  un  jour  autant  de 
peine  à  comprendre  que  l'empereur  Napoléon  III 
n'ait  pas  saisi  ce  moyen  pour  obtenir  une  seconde 
signature  du  pays  à  son  contrat  de  mariage  et  pour 
partager  avec  lui  la  responsabilité  d'un  obscur 
avenir,  qu'on  en  éprouve  à  comprendre  que  Louis- 
Philippe  n'ait  pas  vu  dans  l'adjonction  des  capacités 
une  manière  d'élargir  les  bases  de  sa  dynastie.  La 
province,  en  effet,  prend  les  élections  beaucoup  plus 
au  sérieux  que  Paris.  N'ayant  de  vie  politique 
qu'une  fois  tous  les  six  ans,  elle  prête  aux  élections 
une  importance  que  Paris,  avec  sa  perpétuelle  légè- 
reté, ne  leur  accorde  pas.  Paris,  préoccupé  de  sa 
protestation  radicale,  voit  dans  les  élections  non  un 
choix  de  graves  délégués,  mais  une  occasion  de  mani- 
festations ironiques.  La  province  ne  comprend  pas 
ces  finesses  ;  son  député  est  vraiment  son  mandataire, 


300  LA   MONARCHIE   CONSTITUTIONNELLE 

et  elle  y  tient.  Une  chambre  élue  librement  et  sans 
l'intervention  de  l'administration  eût-elle  été  dange- 
reuse pour  la  dynastie  ?  L'opposition  radicale  y  eût- 
elle  été  représentée  par  un  nombre  plus  considérable 
de  députés?  Je  crois  juste  tout  le  contraire.  Dans  un 
grand  nombre  de  cas,  l'élection  des  candidats  hos- 
tiles ou  même  injurieux  a  été  une  façon  de  protester 
contre  le  candidat  officiel  ou  complaisant.  La  candi- 
dature officielle  trouble  complètement  l'opération 
électorale  et  en  altère  la  sincérité,  non-seulement 
par  la  pression  directe  que  l'administration  exerce  en 
sa  faveur,  mais  surtout  par  la  fausse  situation  où  elle 
met  l'électeur  indépendant.  Pour  celui-ci,  en  effet, 
il  ne  s'agit  plus  de  choisir  le  candidat  qui  représente 
le  mieux  son  opinion,  ou  qu'il  croit  le  plus  capable 
de  rendre  des  services  au  pays  ;  il  s'agit  d'écarter  à 
tout  prix  le  candidat  officiel.  Dès  lors,  plus  de  nuances, 
plus  de  préférences.  Les  opinions  extrêmes  trouvant 
une  faveur  assurée  dans  la  foule,  sur  laquelle  les 
assertions  tranchées,  les  déclamations  bruyantes, 
ont  plus  de  force  que  les  opinions  moyennes,  le  parti 
démocratique  d'ailleurs  ayant  une  organisation  que 
n'a  aucun  autre  parti  et  disposant  d'un  vrai  fana- 
tisme, les  libéraux  suivent  le  torrent,  et  adoptent 
malgré  leurs  répugnances  le  candidat  radical.  C'est 
une  erreur  fort  répandue  en  France  de  croire  qu'en 


EN    FRANCE.  301 

demandant  plus  on  obtient  moins,  et  que  l'opposi- 
tion radicale  est  l'instrument  du  progrès,  la  force 
d'impulsion  du  gouvernement  ;  cela  est  vrai  de  l'op- 
position modérée,  mais  non  [de  l'opinion  radicale, 
laquelle  est  un  obstacle  au  progrès,  un  empêchement 
aux  concessions,  par  la  terreur  qu'elle  inspire  et  les 
mesures  de  répression  qu'elle  amène. 

Plus  que  jamais  l'effort  de  la  politique  doit  être 
non  pas  de  résoudre  les  questions,  mais  d'attendre 
qu'elles  s'usent.  La  vie  des  nations,  comme  celle  des 
individus,  est  un  compromis  entre  des  contradictions. 
De  combien  de  choses  il  faut  reconnaître  qu'on  ne 
peut  vivre  ni  avec  elles  ni  sans  elles,  et  pourtant  l'on 
vit  toujours  !  Le  prince  Napoléon  disait,  il  y  a  quel- 
ques jours,  avec  esprit,  à  ceux  qui  veulent  ajourner 
la  liberté  jusqu'à  ce  qu'il  n'y  ait  plus  en  France  ni 
dynasties  rivales  ni  parti  révolutionnaire:  a  Vous 
attendrez  longtemps.  »  L'histoire  ne  blâmera  pas  la 
politique  de  ceux  qui,  dans  un  tel  état  de  choses,  se 
seront  résignés  à  vivre  d'expédients.  Supposez 
qu'un  membre  de  la  branche  aînée  ou  de  la 
branche  cadette  de  Bourbon  règne  un  jour  sur  la 
France,  ce  ne  sera  point  parce  que  la  majorité  de  la 
France  se  sera  faite  légitimiste  ou  orléaniste,  c'est 
parce  que  la  roue  de  fortune  aura  ramené  des  circon- 
stances où  tel  membre  de  la  maison  de  Bourbon  se 


302         LA  MONARCHIE    CONSTITUTIONNELLE 

sera  trouvé  l'utilité  du  moment.  La  France  a  si  com- 
plètement laissé  mourir  en  elle  l'attachement  dynas- 
tique, que  même  la  légitimité  n'y  rentrerait  que  par 
aventure,  à  titre  transitoire.  Le  positivisme  contem- 
porain a  tellement  supprimé  toute  métaphysique, 
qu'une  idée  des  plus  étroites  tend  à  se  répandre  :  c'est 
qu'un  suffrage  populaire  a  d'autant  plus  de  force 
qu'il  est  plus  récent,  si  bien  qu'au  bout  d'une  quin- 
zaine d'années  on  fait  cet  étrange  raisonnement: 
«  La  génération  qui  avait  voté  tel  plébiscite  est  morte 
en  partie,  le  suffrage  a  perdu  sa  valeur  et  a  besoin 
d'être  renouvelé.  »  C'est  le  contraire  de  l'idée  du 
moyen  âge,  selon  laquelle  un  pacte  valait  d'autant 
plus  qu'il  était  plus  ancien.  C'est  en  un  sens  la  néga- 
tion du  principe  national,  car  le  principe  national, 
comme  la  religion,  suppose  des  pactes  indépendants 
de  la  volonté  des  individus,  des  pactes  transmis  et 
reçus  de  père  en  fils  comme  un  héritage.  En  refusant 
à  la  nation  le  pouvoir  d'engager  l'avenir,  on  réduit 
tout  à  des  contrats  viagers,  que  dis-je?  passagers  ; 
les  exaltés,  je  crois,  les  voudraient  même  annuels, 
en  attendant  ce  qu'ils  appellent  le  gouvernement 
direct,  état  où  la  volonté  nationale  ne  serait  plus  que 
le  caprice  de  chaque  heure.  Que  devient  avec  de 
pareilles  conceptions  politiques  l'intégrité  de  la 
nation?  Comment  nier  le  droit  à  la  sécession  quand 


EN  FRANGE.  303 

on  réduit  tout  au  fait  matériel  de  la  volonté  actuelle 
des  citoyens?  La  vérité  est  qu'une  nation  est  autre 
chose  que  la  collection  des  unités  qui  la  composent, 
qu'elle  ne  saurait  dépendre  d'un  vote,  qu'elle  est  à 
sa  manière  une  idée,  une  chose  abstraite,  supérieure 
aux  volontés  particulières.  Le  principe  du  gouverne- 
ment ne  saurait  non  plus  être  réduit  à  une  simple 
consultation  du  suffrage  universel,  c'est-à-dire  à  con- 
stater et  exécuter  ce  que  le  plus  grand  nombre  regarde 
comme  son  intérêt.  Cette  conception  matérialiste  ren- 
ferme au  fond  un  appel  à  la  lutte  :  en  se  proclamant 
ultima  ratio,  le  suffrage  universel  part  de  cette  idée 
que  le  plus  grand  nombre  est  un  indice  de  force  ;  il 
suppose  que,  si  la  minorité  ne  pliait  pas  devant 
l'opinion  de  la  majorité,  elle  aurait  toute  chance 
d'être  vaincue.  Mais  ce  raisonnement  n'est  pas 
exact,  car  la  minorité  peut  être  plus  énergique  et 
plus  versée  dans  le  maniement  des  armes  que  la 
majorité.  «  Nous  sommes  vingt,  vous  êtes  un,  dit  le 
suffrage  universel  ;  cédez,  ou  nous  vous  forçons  !  — 
Vous  êtes  vingt,  mais  j'ai  raison,  et  à  moi  seul  je 
peux  vous  forcer  ;  cédez,  »  dira  l'homme  armé. 

Fata  viam  inventent!  Heureux  qui  peut,  comme 
Boèce,  sur  les  ruines  d'un  monde,  écrire  sa  Consola- 
tion de  la  philosophie.  L'avenir  de  la  France  est  un 
mystère  qui  déjoue  toute  sagacité.  Certes,  d'autres 


304        LA    MONARCHIE    CONSTITUTIONNELLE 

pays  agitent  de  graves  problèmes  :  l'Angleterre,  avec 
un  calme  qu'on  ne  peut  assez  admirer,  résout  des 
questions  hardies  qui  chez  nous  passent  pour  le 
domaine  des  seuls  utopistes  ;  mais  partout  le  débat 
est  circonscrit,  partout  il  y  a  une  arène  limitée,  des 
lois  du  combat,  des  hérauts  et  des  juges.  Chez  nous, 
c'est  la  constitution  même,  la  forme  et  jusqu'à  un 
certain  point  l'existence  de  la  société  qui  sont  per- 
pétuellement en  question.  Un  pays  peut-il  résister  à 
un  tel  régime?  Voilà  ce  qu'on  se  demande  avec 
inquiétude.  On  se  rassure  en  songeant  qu'une  grande 
nation  est,  comme  le  corps  humain,  une  machine 
admirablement  pondérée  et  équilibrée,  qu'elle  se 
crée  les  organes  dont  elle  a  besoin,  et  que ,  si  elle 
les  a  perdus,  elle  se  les  redonne.  Il  se  peut  que, 
dans  notre  ardeur  révolutionnaire,  nous  ayons  poussé 
trop  loin  les  amputations,  qu'en  croyant  ne  retran- 
cher que  des  superfluités  maladives,  nous  ayons 
touché  à  quelque  organe  essentiel  de  la  vie ,  si  bien 
que  l'obstination  du  malade  à  ne  pas  se  bien  porter 
tienne  à  quelque  grosse  lésion  faite  par  nous  dans 
ses  entrailles.  C'est  une  raison  pour  y  mettre  désor- 
mais beaucoup  de  précautions  et  pour  laisser  ce 
corps,  robuste  après  tout,  quoique  profondément 
atteint,  réparer  ses  blessures  intérieures  et  revenir 
aux  conditions  normales  de  la  vie. 


EN    FRANCE.  305 

Hâtons-nous  de  le  dire,  d'ailleurs  :  des  défauts 
aussi  brillants  que  ceux  de  la  France  sont  à  leur 
manière  des  qualités.  La  France  n'a  pas  perdu  le 
sceptre  de  l'esprit,  du  goût,  de  l'art  délicat,  de 
ratticisme;  longtemps  encore,  elle  fixera  l'attention 
de  l'humanité  civilisée,  et  posera  l'enjeu  sur  lequel 
le  public  européen  engagera  ses  paris.  Les  affaires 
de  la  France  sont  de  telle  nature,  qu'elles  divisent 
et  passionnent  les  étrangers  autant  et  souvent  plus 
que  les  affaires  de  leur  propre  pays.  Le  grand  incon- 
vénient de  son  état  politique,  c'est  l'imprévu;  mais 
l'imprévu  est  à  double  face  :  à  côté  des  mauvaises 
chances,  il  y  a  les  bonnes,  et  nous  ne  serions  nulle- 
ment surpris  qu'après  de  déplorables  aventures,  la 
France  traversât  des  années  d'un  singulier  éclat. 
Si,  lasse  enfin  d'étonner  le  monde,  elle  voulait 
prendre  son  parti  d'une  sorte  d'apaisement  poli- 
tique, quelle  ample  et  glorieuse  revanche  elle  pour- 
rait prendre  dans  les  voies  de  l'activité  privée! 
Comme  elle  saurait  rivaliser  avec  l'Angleterre  dans 
la  conquête  pacifique  du  globe  et  dans  l'assujettisse- 
ment de  toutes  les  races  inférieures  I  La  France  peut 
tout,  excepté  être  médiocre.  Ce  qu'elle  souffre,  en 
somme,  elle  le  souffre  pour  avoir  trop  osé  contre  les 
dieux.  Quels  que  soient  les  malheurs  que  l'avenir  lui 
réserve ,  et  dût  le  sort  du  Français ,  comme  celui  du 

30 


300        LA  MONARCHIE  CONSTITUTIONNELLE. 

Grec,  du  Juif,  de  l'Italien,  exciter  un  jour  la  pitié  du 
monde  et  presque  son  sourire,  le  monde  n'oubliera 
point  que,  si  la  France  est  tombée  dans  cet  abîme 
de  misère,  c'est  pour  avoir  fait  d'audacieuses  expé- 
riences dont  tous  profitent,  pour  avoir  aimé  la  jus- 
tice jusqu'à  la  folie,  pour  avoir  admis  avec  une  géné- 
reuse imprudence  la  possibilité  d'un  idéal  que  les 
misères  de  l'humanité  ne  comportent  pas. 


LA   PART 

DE  LA  FAMILLE   ET   DE  L'ÉTAT 

DANS    L'ÉDUCATION1 


Mesdames,    Messieurs, 

Vous  venez  d'entendre  de  nobles,  d'excellentes 
paroles,  et  dites  avec  une  haute  autorité.  J'y  adhère 
complètement.  Je  pense,  comme  notre  digne  et 
illustre  président2,  que  la  question  de  l'éducation  est 
pour  les  sociétés  modernes  une  question  de  vie  ou 
de  mort,  une  question  d'où  dépend  l'avenir.  Notre 
parti,  messieurs,  est  bien  pris  à  cet  égard.  Nous  ne 
reculerons  jamais  devant  ce  principe  philosophique, 
que  tout  homme  a  droit  à  la  lumière.  Nous  avons 

\ .  Conférence  faite  dans  l'ancien  Cirque  du  Pri  ice-Impérial 
le  49  avril  4869. 
2.  M.  Carnot,  député  au  Corps  législatif. 


308  LA   PART  DE  LA  FAMILLE 

confiance  que  la  lumière  est  bienfaisante ,  que , 
si  elle  a  parfois  des  dangers,  elle  seule  peut  offrir 
le  remède  à  ces  dangers.  Que  les  personnes  qui  ne 
croient  pas  à  la  réalité  du  devoir,  qui  regardent  la 
morale  comme  une  illusion,  prêchent  la  thèse  déso- 
lante de  l'abrutissement  nécessaire  d'une  partie  de 
l'espèce  humaine,  rien  de  mieux  ;  mais,  pour  nous 
qui  croyons  que  la  morale  est  vraie  d'une  manière 
absolue,  une  telle  doctrine  nous  est  interdite.  A  tout 
prix,  et  quoi  qu'il  arrive,  que  plus  de  lumière  se 
fasse  !  Voilà  notre  devise  ;  nous  ne  l'abandonnerons 
jamais. 

Beaucoup  d'esprits,  et  parfois  de  bons  esprits,  ont 
des  scrupules,  je  le  sais.  Ils  s'effrayent  du  progrès 
qui  porte  de  nos  jours  la  conscience  dans  des  por- 
tions de  l'humanité  qui  jusqu'à  présent  y  étaient 
restées  fermées.  «  Il  y  a,  disent-ils,  dans  le  travail 
humain,  des  fonctions  humbles  auxquelles  l'homme 
instruit  et  cultivé  ne  consentira  jamais  à  se  plier.  Le 
réveil  de  la  conscience  est  toujours  plus  ou  moins 
accompagné  de  révolte;  la  diffusion  de  l'instruction 
rendra  tout  à  fait  impossibles  l'ordre,  la  hiérarchie, 
l'acceptation  de  l'autorité,  sans  lesquels  l'humanité 
n'a  pas  pu  vivre  jusqu'ici.  »  C'est  là,  messieurs,  un 
raisonnement  très-mauvais,  j'ose  même  dire  très- 
impie.  C'est  la  raison  dont  on  s'est  servi,  durant  des 


ET  DE   L'ÉTAT  DANS    L'ÉDUCATION.  309 

siècles,  pour  maintenir  l'esclavage.  «  Le  monde, 
disait-on,  a  des  besognes  infimes  dont  jamais  un 
homme  libre  ne  se  chargera;  l'esclavage  est  donc 
nécessaire.  »  L'esclavage  a  disparu,  et  le  monde 
n'a  pas  croulé  pour  cela.  L'ignorance  disparaîtra,  et 
le  monde  ne  croulera  pas.  Le  raisonnement  que  je 
combats  part  d'une  doctrine  basse  et  fausse  :  c'est 
que  l'instruction  ne  sert  que  pour  l'usage  pratique 
qu'on  en  fait  ;  si  bien  que  celui  qui  par  sa  position 
sociale  n'a  pas  à  faire  valoir  sa  culture  d'esprit  n'a 
pas  besoin  de  cette  culture.  La  littérature,  dans  cette 
manière  de  voir,  ne  sert  qu'à  l'homme  de  lettres,  la 
science  qu'au  savant  ;  les  bonnes  manières,  la  dis- 
tinction ne  servent  qu'à  l'homme  du  monde.  Le 
pauvre  doit  être  ignorant ,  car  l'éducation  et  le 
savoir  lui  seraient  inutiles.  Blasphème,  messieurs! 
La  culture  de  l'esprit,  la  culture  de  l'âme  sont  des 
devoirs  pour  tout  homme.  Ce  ne  sont  pas  de  simples 
ornements,  ce  sont  des  choses  sacrées  comme  la 
religion.  Si  la  culture  de  l'esprit  n'était  qu'une  chose 
frivole,  «  la  moins  vaine  des  vanités,  »  comme 
disait  Bossuet,  on  pourrait  soutenir  qu'elle  n'est  pas 
faite  pour  tous,  de  même  que  le  luxe  n'est  pas  fait 
pour  tous.  Mais,  si  la  culture  de  l'esprit  est  la  chose 
sainte  par  excellence,  4iul  n'en  doit  être  exclu.  On 
n'a  jamais  osé  dire,  au  moins  dans  un  pays  chrétien, 


310  LA   PART    DE   LA   FAMILLE 

que  la  religion  soit  une  chose  réservée  pour  quel- 
ques-uns, que  l'homme  humble  et  pauvre  doive  être 
chassé  de  l'église.  Eh  bien,  messieurs,  l'instruction, 
la  culture  de  l'âme,  c'est  notre  religion.  Nous  n'avons 
le  droit  d'en  chasser  personne.  Condamner  un  homme 
a  priori  à  ne  pas  recevoir  l'instruction,  c'est  décla- 
rer qu'il  n'a  pas  d'âme,  qu'il  n'est  pas  fils  de  Dieu 
et  de  la  lumière.  Voilà  l'impiété  par  excellence.  Je 
me  joins  à  l'honorable  M.  Carnot  pour  lui  déclarer 
une  guerre  à  mort.  On  a  dit  que  la  victoire  de 
Sadowa  avait  été  la  victoire  de  l'instituteur  primaire  ; 
cela  est  vrai,  messieurs.  Une  nation  qui  négligerait 
cette  partie  de  sa  tâche  non-seulement  manquerait 
absolument  à  ses  devoirs  envers  ses  membres ,  elle 
se  condamnerait  à  une  inévitale  décadence,  à  une 
complète   infériorité  devant  les  autres  nations.  La 
doctrine  de  l'abrutissement  d'une  partie  de  l'espèce 
humaine  n'est  pas  seulement  impie,  elle  est  impoli- 
tique ;  elle  exposera  la  société  qui  l'adoptera  aux 
plus  tristes  retours  de  la  brutalité.  «  Prenez  garde, 
disait  Mirabeau,  vous  qui  voulez  tenir  le  peuple  dans 
l'ignorance;  c'est  vous  qui  êtes  les  plus  menacés;  ne 
voyez-vous  pas  avec  quelle  facilité  d'une  bête  brute 
on  fait  une  bête  féroce?  » 

La  question  spéciale  que  j'ai  à  discuter  devant 
vous,  messieurs,  est  une  des  plus  difficiles  de  toutes 


ET  DE   L'ÉTAT  DANS   L'ÉDUCATION.  311 

celles  qui  sont  relatives  à  cette  délicate  matière  de 
l'instruction  publique.  J'entreprends  de  discuter  les 
droits  réciproques  de  la  famille  et  de  l'État  dans 
l'éducation  de  l'enfant.  Ce  problème  a  donné  lieu 
aux  solutions  les  plus  opposées.  Il  tient  aux  prin- 
cipes les  plus  profonds  de  la  théorie  de  la  société , 
principes  pour  lesquels  je  dois  réclamer  tout  d'abord 
votre  plus  sérieuse  attention. 

Sauf  des  cas  extrêmement  rares,  l'homme,  mes- 
sieurs ,  naît  en  société,  c'est-à-dire  que  tout 
d'abord,  et  sans  qu'il  l'ait  choisi,  l'homme  fait  partie 
de  groupes  dont  il  est  membre-né.  La  famille,  la 
commune  ou  la  cité,  le  canton,  le  département  ou  la 
province,  l'État,  l'Église  ou  l'association  religieuse 
quelle  qu'elle  soit,  voilà  des  groupes  que  j'appellerai 
naturels,  en  ce  sens  que  chacun  de  nous  y  appartient 
en  naissant ,  participe  à  leurs  bienfaits  et  à  leurs 
charges.  Établir  un  juste  équilibre  entre  les  droits 
opposés  de  ces  groupes  divers  est  le  grand  problème 
des  choses  humaines.  Nulle  part  cette  tâche  n'est 
plus  difficile  que  quand  il  s'agit  d'éducation.  Dans 
toutes  les  autres  parties  du  gouvernement  civil,  le 
sujet,  le  membre  de  l'État  est  considéré  comme  ma- 
jeur, libre,  responsable .  capable  de  raisonner  et 
discerner.  Quand  il  s'agit  d'éducation,  au  contraire, 
le  sujet,  qui  est  l'enfant,  est  en  tutelle,  incapable  de 


312  LA   PART  DE   LA   FAMILLE 

volonté  propre.  Le  choix  de  son  éducateur,  choix 
dans  lequel  il  n'est  pour  rien,  décidera  de  sa  vie.  Sa 
vie,  en  d'autres  termes,  différera  totalement,  selon 
que  son  père,  sa  mère,  sa  ville  natale,  l'État  dont  il 
fait  partie,  l'Église  où  le  sort  l'a  fait  naître  régle- 
ront son  éducation.  L'expérience  en  pareille  matière 
se  fait  sur  le  vif,  sur  des  âmes,  et  sur  des  âmes 
mineures,  si  j'ose  le  dire,  pour  lesquelles  la  loi  est 
obligée  de  prendre  un  parti. 

L'homme,  en  effet,  messieurs,  est  un  être  essen- 
tiellement éducable.  Le  don  que  chacun  de  nous 
apporte  en  naissant  n'est  presque  rien  si  la  société 
ne  vient  le  développer  et  en  diriger  l'emploi.  L'ani- 
mal aussi  est  susceptible,  dans  une  certaine  mesure, 
d'élargir  ses  aptitudes  par  l'éducation  ;  mais  cela  est 
peu  de  chose,  et,  en  tout  cas,  l'humanité  a  seule, 
comme  l'a  dit  Herder,  la  possibilité  de  capitaliser 
ses  découvertes,  d'ajouter  de  nouvelles  acquisitions 
à  ses  acquisitions  plus  anciennes,  si  bien  que 
chacun  de  nous  est  l'héritier  d'une  somme  immense 
de  dévouements,  de  sacrifices,  d'expériences,  de 
réflexions,  qui  constitue  notre  patrimoine,  fait  notre 
lien  avec  le  passé  et  avec  l'avenir.  Il  n'y  a  pas  de 
philosophie  plus  superficielle  que  celle  qui,  prenant 
l'homme  comme  un  être  égoïste  et  viager,  prétend 
l'expliquer  et  lui  tracer  ses  devoirs  en  dehors  de 


ET  DE   L'ÉTAT   DANS  L'ÉDUCATION.  313 

la  société  dont  il  est  une  partie.  Autant  vaut  consi- 
dérer l'abeille  abstraction  faite  de  la  ruche,  et  dire 
qu'à  elle  seule  l'abeille  construit  son  alvéole.  L'hu- 
manité est  un  ensemble  dont  toutes  les  parties  sont 
solidaires  les  unes  pour  les  autres.  Nous  avons  tous 
des  ancêtres.  Tel  ami  de  la  vérité  qui  a  souffert  pout 
elle  il  y  a  des  siècles  nous  a  conquis  le  droit  de  con- 
duire librement  notre  pensée;  c'est  à  une  longue 
série  de  générations  honnêtes  et  obscures  que  nous 
devons  une  patrie,  une  existence  civile  et  libre.  Ce 
trésor  de  raison  et  de  science,  toujours  grandissant, 
que  nous  avons  reçu  du  passé  et  que  nous  léguons  à 
l'avenir,  c'est  l'éducation,  messieurs,  l'éducation  à 
tous  ses  degrés,  qui  nous  y  fait  participer.  Ce  trésor 
appartient  à  la  société  qui  le  dispense.  Sous  quelle 
forme,  par  quelles  mains,  avec  quelles  garanties 
cette  dispensation  doit-elle  se  faire? 

Un  principe  sur  lequel  tous  les  bons  esprits  de 
nos  jours  paraissent  d'accord  est  de  n'attribuer  à  la 
société,  je  veux  dire  à  la  commune,  à  la  province,  à 
l'État,  que  ce  que  les  individus  isolés  ou  associés 
librement  ne  peuvent  faire.  Le  progrès  social  consis- 
tera justement  dans  l'avenir  à  transporter  une  foule 
de  choses  de  la  catégorie  des  choses  d'État  à  la  caté- 
gorie des  choses  libres,  abandonnées  à  l'initiative 
privée.  La  religion,  par  exemple,  était  autrefois  une 


314  LA   PART   DE  LA  FAMILLE 

chose  d'État;  elle  ne  l'est  plus  et  tend  chaque  jour 
à  devenir  une  chose  tout  à  fait  libre.  Concevons- 
nous  une  société  où  l'instruction  publique  pourrait 
de  même  être  considérée  comme  une  chose  libre,  ne 
regardant  que  l'individu  et  la  famille  ;  une  société  où 
il  n'y  aurait  aucune  administration  de  l'instruction 
publique,  où  l'Etat  et  la  commune  ne  s'occuperaient 
pas  plus  de  l'école  à  laquelle  le  père  conduit  son  fils 
que  de  la  maison  où  il  le  fournit  de  vêtements  ;  une 
société  où  chacun  choisirait  un  professeur,  un  méde- 
cin, un  avocat,  selon  l'opinion  qu'il  a  de  sa  capacité, 
et  sans  s'inquiéter  s'il  est  diplômé  par  l'État  ?  Oui, 
sans  doute,  une  telle  société  se  conçoit;  le  jour  où 
une  pareille  absence  de  législation  serait  possible, 
un  immense  progrès  intellectuel  et  moral  aurait  été 
accompli  ;  car  une  société  est  d'autant  plus  parfaite 
que  l'État  s'y  occupe  de  moins  de  choses  ;  mais  ce 
jour  est  fort  éloigné.  Tous  les  pays  du  monde,  la  libre 
Amérique  plus  qu'aucun  autre,  regardent  comme 
impossible  d'abandonner  purement  et  simplement 
à  la  sollicitude  des  particuliers  le  soin  de  l'instruc- 
tion publique.  Il  est  indubitable  que  l'application 
d'un  tel  système  aurait,  à  l'heure  qu'il  est,  pour  con- 
séquence de  réduire  déplorablement  le  nombre  de 
ceux  qui  participent  à  l'instruction  et  d'en  abaisser 
misérablement  le  niveau.  Nous  ne  discuterons  donc 


ET  DE   L'ÉTAT  DANS  L'ÉDUCATION.  315 

pas,  messieurs,  une  utopie  qui  deviendra  peut-être 
un  jour  une  réalité,  l'utopie  d'une  instruction  absolu- 
ment libre,  je  veux  dire  dont  ni  l'État,  ni  le  canton, 
ni  le  département,  ni  la  commune  ne  s'occuperaient, 
ni  pour  la  subventionner,  ni  pour  la  surveiller.  Nous 
rechercherons  comment,  dans  l'état  actuel  de  nos 
sociétés,  il  est  possible,  en  pareille  matière,  de 
concilier  l'intérêt  de  l'État  avec  les  droits  sacrés  de 
la  famille  et  de  l'individu 

Plus  nous  remontons  dans  le  passé,  messieurs, 
plus  nous  trouvons  les  droits  de  l'État  sur  l'éduca- 
tion de  l'enfant  affirmés  hautement  et  même  exa- 
gérés. Dans  ces  petites  sociétés  grecques  qui  sont 
pour  nous  à  l'horizon  de  l'histoire  comme  un  idéal, 
l'éducation,  de  même  que  la  religion,  était  abso- 
lument une  chose  d'État.  L'éducation  était  réglée 
dans  ses  moindres  détails;  tous  se  livraient  aux 
mêmes  exercices  du  corps,  tous  apprenaient  les 
mêmes  chants ,  tous  participaient  aux  mêmes  céré- 
monies religieuses  et  traversaient  les  mêmes  initia- 
tions. Y  changer  quelque  chose  était  un  crime  puni 
de  mort;  «  corrompre  la  jeunesse,  »  c'est-à-dire 
la  détourner  de  l'éducation  d'État,  était  un  crime 
capital  (témoin  Socrate).  Et  ce  régime,  qui  nous 
paraîtrait  insupportable,  était  charmant  alors;  car 
le  monde  était  jeune,  et  la  cité  donnait  tant  de  vie 


316  LA   PART  DE    LA  FAMILLE 

et  de  joie,  qu'on  lui  pardonnait  toutes  les  injustices, 
toutes  les  tyrannies.  Un  beau  bas-relief  trouvé  à 
Athènes  par  M.  Beulé,  au  pied  de  l'Acropole,  nous 
montre  une  danse  militaire  d'éphèbes,  une  pyr- 
rhique;  ils  sont  là,  l'épée  à  la  main,  faisant  l'exer- 
cice avec  un  ensemble  et  à  la  fois  une  individualité 
qui  étonnent  ;  une  muse  préside  à  leurs  exercices  et 
les  dirige.  On  sent  dans  ce  morceau  une  harmonie 
de  vie  dont  nous  n'avons  plus  d'idée.  Gela  est  tout 
simple.  La  cité  antique,  messieurs,  était  en  réalité 
une  famille;  tous  y  étaient  du  même  sang.  Les  luttes 
qui  chez  nous  divisent  la  famille,  l'Église,  l'État, 
n'existaient  pas  alors  ;  nos  thèses  sur  la  séparation 
de  l'Église  et  de  l'État,  sur  les  écoles  libres  et  les 
écoles  d'État,  n'avaient  aucun  sens.  La  cité  était  à 
la  fois  la  famille,  l'Église  et  l'État. 

Une  telle  organisation,  je  le  répète,  n'était  pos- 
sible que  dans  de  très-petites  républiques,  fondées 
sur  la  noblesse  de  race.  Dans  de  grands  États,  une 
pareille  maîtrise  exercée  sur  les  choses  de  l'âme  eût 
été  une  insupportable  tyrannie.  Entendons-nous  sur 
ce  qui  constituait  la  liberté  dans  ces  vieilles  cités 
grecques.  La  liberté,  c'était  l'indépendance  de  la 
cité,  mais  ce  n'était  nullement  l'indépendance  de 
l'individu,  le  droit  de  l'individu  de  se  développer  à 
sa  guise,  en  dehors  de  l'esprit  de  la  cité.  L'individu 


ET  DE  L'ÉTAT  DANS  L'ÉDUCATION.  317 

qui  voulait  se  développer  de  la  sorte  s'expatriait; 
il  allait  coloniser,  ou  bien  il  allait  chercher  un  asile 
dans  quelque  grand  État,  dans  un  royaume  où  le 
principe  de  la  culture  intellectuelle  et  morale  n'était 
pas  si  étroit.  On  était  probablement  plus  libre,  dans 
le  sens  moderne ,  en  Perse  qu'à  Sparte ,  et  ce  fut 
justement  ce  que  cette  vieille  discipline  des  Hellènes 
avait  de  tyrannique  qui  fit  verser  le  monde  du  côté 
des  grands  empires,  tels  que  l'empire  romain,  où 
des  gens  de  toute  provenance  se  trouvaient  con- 
fondus sans  distinction  de  race  et  de  sang. 

L'empire  romain,  messieurs,  négligea  tristement 
l'instruction  publique,  et  certainement  ce  fut  là  une 
des  causes  de  sa  faiblesse.  Je  suis  persuadé  que,  si 
les  bons  empereurs  qui  se  succédèrent  de  Nerva  à 
Marc-Aurèle  avaient  porté  d'une  manière  plus  suivie 
leur  attention  du  côté  de  l'éducation  populaire,  la 
prompte  décadence  de  la  machine  impériale  eût  été 
évitée.  Le  christianisme  fit  ce  que  l'empire  n'avait 
pas  su  faire.  A  travers  mille  persécutions,  malgré 
des  lois  vexatoires  et  toutes  faites  pour  empêcher  les 
associations  privées  des  citoyens,  le  christianisme 
ouvrit  l'ère  des  grands  efforts  libres,  des  grandes 
associations  en  dehors  de  l'État.  Il  prit  l'homme 
plus  profondément  qu'on  ne  l'avait  pris  jusque-là. 
L'Église  fit  revivre  en  un  sens  la  cité  grecque,  et 


318  LA   PART  DE  LA   FAMILLE 

créa,  au  milieu  du  froid  glacial  d'une  société  égoïste, 
un  petit  inonde  où  l'homme  trouva  des  motifs  de 
bien  faire  et  des  raisons  d'aimer.  A  partir  du  triomphe 
du  christianisme  au  ive  siècle,  l'État  et  la  cité 
abdiquent  à  peu  près  complètement  tout  droit  sur 
l'éducation  ;  l'Eglise  en  est  seule  chargée  ;  et  voyez, 
messieurs,  combien  il  est  dangereux  de  suivre  dans 
les  choses  humaines  une  direction  exclusive  :  .cette 
association  des  âmes,  qui  a  si  fort  élevé  le  niveau 
de  la  moralité  humaine,  réduit  l'esprit  humain 
durant  six  ou  sept  cents  ans  à  une  complète  nullité  ; 
rappelez-vous  ce  que  furent  le  vie,  le  vne,  le  viii% 
le  ixe,  le  xe  siècle  :  un  long  sommeil  durant  lequel 
l'humanité  oublia  toute  la  tradition  "savante  de  l'an- 
tiquité et  retomba  en  pleine  barbarie. 

Le  réveil  se  fit  en  France  ;  il  se  fit  à  Paris,  au 
moment  où  Paris  a  été  le  plus  complètement  et 
le  plus  légitimement  le  centre  de  l'Europe,  sous 
Philippe -Auguste,  ou,  pour  mieux  dire,  sous  Louis 
le  Jeune  et  Suger,  à  l'époque  d'Abélard.  Alors  se 
fonda  quelque  chose  d'admirable  et  extraordinaire, 
je  veux  parler  de  l'université  de  Paris,  bientôt  imi- 
tée dans  toute  l'Europe  latine.  L'université  de  Paris, 
qui  commence  à  paraître  vers  1200,  est,  dis-je, 
quelque  chose  de  tout  à  fait  nouveau  et  original. 
Elle  naît  de  l'Église,  elle  naît  au  parvis  Notre-Dame* 


ET   DE  L'ÉTAT  DANS    L'ÉDUCATION.  319 

elle  reste  toujours  plus  ou  moins  sous  la  surveillance 
souvent  jalouse  de  l'Église,  et,  à  l'époque  de  la 
Révolution,  les  grades  de  l'université  de  Paris  étaient 
encore  conférés  par  le  chancelier  de  Notre-Dame. 
Mais  un  pouvoir  nouveau,  qui  grandissait  alors,  le  roi 
de  France,  la  prend  sous  sa  tutelle  et  la  soustrait  en 
grande  partie  à  la  juridiction  ecclésiastique.  Le  roi 
de  France,  en  proclamant  l'université  de  Paris  sa 
Fille  aînée,  émancipa  en  réalité  l'enseignement,  et 
créa  ce  grand  régime  des  corporations  enseignantes, 
à  demi  indépendantes  de  l'État,  possédant  de  grands 
biens  en  dehors  de  l'État,  qui  a  porté  et  porte 
encore  en  Allemagne  et  en  Angleterre  de  si  bons 
fruits.  La  réforme  protestante,  dans  les  pays  qui 
l'adoptèrent,  acheva  l'émancipation  des  universités 
et  donna  à  l'école  auprès  de  l'église,  et  presque  à 
l'égal  de  l'église,  une  place  qu'elle  n'avait  pas 
encore  eue  jusque-là.  Dans  les  pays  catholiques,  au 
contraire,  l'importance  prise  par  la  compagnie  de 
Jésus  amoindrit  les  universités  et  donna  à  l'éduca- 
tion une  direction,  selon  moi,  très- critiquable.  Mais 
arrivons  à  notre  temps  et  au  système  qui,  à  la 
suite  de  bien  des  tâtonnements  depuis  l'assemblée 
nationale  de  1789  jusqu'à  nos  jours,  semble  s'être 
établi  dans  les  mœurs,  et  qu'on  peut  considérer 
comme  une  espèce  de  charte  intervenue,  après  de 


320  LA  PART  DE  LA  FAMILLE 

longs  débats,  pour  mettre  d'accord  des  prétentions 
également  légitimes. 

Ce  qui  caractérise  toutes  les  œuvres  de  la  révolu- 
tion française,  messieurs,  c'est  l'exagération  de  l'idée 
de  l'État.  Bien  plus  entraînés  par  un  puissant  enthou- 
siasme que  réglés  par  le  sentiment  de  la  réalité,  les 
hommes  de  ce  temps  crurent  qu'il  était  possible, 
dans  nos  grandes  nations  modernes,  de  revenir  à 
l'idée  du  citoyen  antique,  ne  vivant  que  pour  l'État. 
C'était  là  une  noble  erreur.  Sans  doute  l'homme 
moderne  a  une  patrie,  et  pour  cette  patrie  il  saura, 
s'il  le  faut,  égaler  les  actes  les  plus  loués  de  l'héroïsme 
antique;  mais  cette  patrie  ne  saurait  être  un  moule 
étroit,  une  espèce  d'ordre  militaire  comme  Sparte  et 
les  républiques  de  l'antiquité.  Nos  États  modernes 
sont  trop  grands  pour  cela.  La  patrie  est  selon  nous 
une  libre  société  que  chacun  aime  parce  qu'il  y  trouve 
les  moyens  de  développer  son  individualité,  mais  qui 
ne  doit  être  une  gêne  pour  personne.  La  révolution 
française  ne  comprit  pas  cela  suffisamment,  ou  du 
moins  elle  l'oublia,  car  ses  premières  vues  sur  l'édu- 
cation furent  admirables.  Presque  tous  les  cahiers  des 
états  généraux  (les  vrais  programmes  de  la  Révolu- 
tion) insistaient  à  la  fois  et  sur  la  création  d'un  sys- 
tème général  d'instruction  publique ,  et  sur  la  pro- 
clamation de  la  liberté  de  l'enseignement»  C'était  la 


ET   DE   L'ÉTAT   DANS  L'ÉDUCATION.  321 

vérité.  On  est  frappé  de  ce  qu'il  y  eut,  dans  ces  pre- 
miers instincts  de  la  révolution,  de  droiture  et  de 
justesse.  Le  plan  de  M.  deTalleyrand,  lu  aux  séances 
des  10  et  11  septembre  1791  à  l'Assemblée  consti- 
tuante, est  la  plus  remarquable  théorie  de  l'instruc- 
tion publique  qu'on  ait  proposée  en  notre  pays.  La 
part  de  la  liberté  y  est  assez  large.  Elle  l'est  déjà 
moins  dans  le  plan  présenté  par  Condorcet  à  l'Assem- 
blée législative,  le  20  avril  1792.  Une  sorte  de  roi- 
deur  de  sectaire,  qui  sûrement  a  sa  grandeur,  com- 
mence à  faire  méconnaître  les  nécessités  de  la  vie 
réelle.  C'est  bien  pis  à  la  Convention  :  Sparte  est  le 
rêve  universel.  L'enfant,  selon  les  idées  souvent 
énoncées  vers  ce  temps,  doit  être  enlevé  à  sa  famille 
pour  être  élevé  selon  les  vues  de  l'État  ;  les  parents 
(les  vrais  éducateurs,  messieurs,  ne  l'oubliez  jamais) 
sont  tenus  en  suspicion.  On  était  dans  un  état  de 
fièvre  étrange;  les  idées  les  plus  contradictoires  se 
produisaient.  Au  milieu  de  ces  rêves,  on  est  heureu- 
sement surpris  de  voir  la  terrible  assemblée  procla- 
mer, à  un  moment,  «  la  liberté  de  l'enseignement  ». 
Ce  mot  ne  fut  qu'un  éclair  passager.  Les  plans  du 
Directoire  et  du  Consulat  versèrent  dans  le  sens  d'un 
enseignement  donné  en  principe  uniquement  par 
l'État.  L'enseignement  devint  d'abord  une  fonction 
de  l'État,  puis  l'œuvre  d'une  corporation  totalement 

24 


322  LA  PART  DE  LA  FAMILLE 

dépendante  de  l'État.  L'organisation  de  l'instruction 
publique  de  1802  et  l'Université  impériale  de  1806 
sont  fondées  sur  ce  principe.  L'éducation  de  cette 
époque  est  toute  militaire  ;  chaque  école  est  un  régi- 
ment divisé  en  compagnies,  avec  des  sergents  et  des 
caporaux  ;  tout  se  fait  au  bruit  du  tambour  ;  on  veut 
former  des  soldats  bien  plus  que  des  hommes. 
L'être  intérieur  est  tout  à  fait  négligé.  La  part 
faite  à  la  religion  et  à  la  morale  est  presque  nulle. 
Sûrement,  la  religion  figure  au  règlement  ;  elle 
a  ses  heures,  ses  exercices,  mais  c'est  une  reli- 
gion officielle,  une  religion  de  régiment,  quelque 
chose  comme  une  messe  militaire,  où  l'on  fait  l'exer- 
cice et  où  l'on  n'entend  que  le  bruit  des  fusils  et  du 
commandement.  De  la  vraie  religion  et  de  la  vraie 
morale,  de  celle  qu'on  puise  dans  une  tradition  de 
famille,  dans  les  leçons  d'une  mère,  dans  les  loisirs 
rêveurs  d'une  jeunesse  libre,  il  n'y  en  avait  pas  une 
trace.  De  là  ce  quelque  chose  de  sec,  de  brutal  et 
d'étroit  qui  caractérise  ce  temps.  Les  petits  sémi- 
naires seuls,  tolérés,  mais  strictement  limités, 
offrirent  une  échappatoire  à  cette  compression;  là  put 
se  former  l'âme  poétique  d'un  Lamartine;  rappelez- 
vous  le  premier  moment  de  colère  du  grand  poëte 
contre  «  ces  hommes  géométriques,  qui  seuls  avaient 
alors  la  parole,  et  qui  nous  écrasaient,  nous  autres 


ET  DE  L'ETAT  DANS  L'ÉDUCATION.  323 

jeunes  hommes,  sous  l'insolente  tyrannie  de  leur 
triomphe,  croyant  avoir  desséché  pour  toujours  en 
nous  ce  qu'ils  étaient  parvenus  en  effet  à  flétrir  et  à 
tuer  en  eux,  toute  la  partie  morale,  divine,  mélo- 
dieuse de  la  pensée  humaine.  Rien  ne  peut  peindre  à 
ceux  qui  ne  l'ont  pas  subie  l'orgueilleuse  stérilité 
de  cette  époque.  » 

Je  ne  raconterai  pas  les  luttes  qui  suivirent  et  qui 
sont  tout  à  fait  de  l'histoire  contemporaine.  Qu'il 
suffise  de  dire  qu'une  sorte  de  concordat  semble 
s'être  établi  entre  ceux  qui  voudraient  que  l'État  seul 
enseignât  et  ceux  qui  voudraient  que  l'instruction  fût 
livrée  entièrement  à  l'initiative  privée.  Dans  ce  nou- 
veau système,  messieurs,  l'État  joue  le  rôle  de  zéla- 
teur, de  principal  promoteur  des  études  :  il  fait  pour 
elles  des  sacrifices  pécuniaires,  les  villes  en  font  aussi  ; 
la  société,  enfin,  s'occupe  activement  d'un  intérêt 
qu'elle  sent  bien  être  majeur  pour  elle  ;  mais  elle  ne 
force  personne.  Le  père  assez  coupable  pour  ne  pas 
donner  l'éducation  à  son  fils,  elle  ne  le  punit  pas. 
Le  père  qui  ne  veut  pas  des  écoles  de  l'État  en  a 
d'autres  à  son  choix.  Je  n'examine  pas  si,  dans  la 
pratique,  cet  idéal  est  bien  réalisé  ;  je  ne  recherche- 
rai pas  surtout  si  l'État  porte  dans  la  direction  de 
l'instruction  publique  l'esprit  libéral  et  solide  qui 
conviendrait  en  pareille  matière.  Je  ne  m'occupe  que 


324  LA   PART   DE   LA    FAMILLE 

du  système  général.  Ce  système,  je  l'adopte  pour  ma 
part,  comme  conciliant  assez  bien,  s'il  était  loyale- 
ment pratiqué,  les  droits  de  la  famille  et  les  droits 
de  l'État. 

Il  est  clair  en  effet,  messieurs,  qu'un  système 
d'éducation  analogue  à  celui  de  l'antiquité  grecque, 
un  système  uniforme,  obligatoire  pour  tous,  enlevant 
l'enfant  à  sa  famille,  l'assujettissant  à  une  discipline 
où  la  conscience  du  père  pourrait  être  blessée,  un  tel 
système,  dis-je,  est  de  nos  jours  absolument  impos- 
sible. Loin  d'être  une  machine  d'éducation,  ce  serait 
là  une  machine  d'abrutissement,  de  sottise  et  d'igno- 
rance. Les  conceptions  du  temps  de  la  Révolution 
(si  Ton  excepte  le  plan  de  Talleyrand),  et  surtout 
l'Université  de  Napoléon  Ier,  furent  frappées  à  cet 
égard  d'un  défaut  irrémédiable.  Lisez  le  règlement 
des  études  de  1802  ;  vous  y  lisez  ce  qui  suit  :  «  Tout 
ce  qui  est  relatif  aux  repas,  aux  recréations,  aux 
promenades,  au  sommeil  se  fera  par  compagnie... 
Il  y  aura  dans  chaque  lycée  une  bibliothèque  de 
1,500  volumes;  toutes  les  bibliothèques  contien- 
dront les  mêmes  ouvrages.  Aucun  autre  ouvrage  ne 
pourra  y  être  placé  sans  l'autorisation  du  ministre 
de  l'intérieur.  » 

Voilà  ce  que  M.  Thiers  appelle  «  la  création  la 
plus  belle  peut-être  du  règne  de  Napoléon  ».  Nous 


ET  DE   L'ÉTAT  DANS  L'ÉDUCATION.  325 

nous  permettons  de  ne  pas  être  de  son  avis.  Cette 
uniformité  d'éducation,  cet  esprit  officiel  serait  la 
mort  intellectuelle  d'une  nation.  Non,  tel  n'est  nul- 
lement notre  idéal.  L'État  doit  maintenir  un  niveau, 
non  l'imposer.  Même  sur  la  question  de  savoir  si 
l'État  doit  déclarer  obligatoire  un  certain  minimum 
d'enseignement,  j'hésite.  Qu'il  y  ait  obligation 
morale  pour  le  père  de  donner  à  son  fils  l'instruction 
nécessaire,  celle  qui  fait  l'homme,  cela  est  trop  clair 
pour  avoir  besoin  d'être  dit.  Mais  faut-il  écrire 
cette  obligation  dans  la  loi,  l'y  écrire  avec  une 
sanction  pénale?  eh  bien,  je  le  répète,  j'hésite. 
Un  père,  une  mère  (et  ce  cas  sera  fréquent)  se 
chargeront  de  donner  ou  faire  donner  chez  eux 
à  leur  enfant  l'éducation  qui  leur  paraît  la  meil- 
leure, comment  constatera- 1- on  que  cette  édu- 
cation est  l'équivalent  de  celle  qui  se  donne  à  l'école 
primaire?  Fera-t-on  subir  un  examen  à  l'enfant  ? 
Cet  examen  m'inquiète.  Qui  le  fera  subir  ?  Sur 
quoi  portera-t-il  ?  Sûrement,  si  des  personnes  prati- 
ques m'assuraient  qu'une  telle  législation  est  néces- 
saire pour  rompre  ce  poids  d'ignorance  qui  nous 
écrase,  j'y  consentirais  ;  mais  je  ne  crois  pas  qu'il  en 
soit  ainsi.  11  n'en  est  pas  de  même  de  la  gratuité  de 
l'instruction  primaire;  celle-là  est  désirable;  il  faut 
que  le  père  qui  ne  donne  pas  l'instruction  à  son  fils 


326  LA   PART   DE   LA    FAMILLE 

soit  inexcusable.  Que  le  blâme  du  public  s'attache  à 
lui,  à  la  bonne  heure  !  mais  je  ne  veux  rien  de  plus. 
La  vraie  sanction  à  cet  égard,  comme  pour  toutes 
les  choses  d'ordre  moral,  est  de  laisser  se  constituer 
par  la  liberté  une  forte  opinion  publique  qui  soit 
sévère  pour  tant  de  méfaits  que  la  loi  n'atteindra 
jamais. 

Une  distinction  capitale,  du  reste,  doit  ici  être 
faite,  et  cette  distinction  va  nous  permettre  de  péné- 
trer plus  profondément  dans  notre  sujet.  Entre  les 
parties  si  diverses  dont  se  compose  la  culture  de 
l'homme,  il  en  est  que  l'Ëtat  peut  donner,  peut  seul 
bien  donner;  il  en  est  d'autres  pour  lesquelles  l'État 
est  tout  à  fait  incompétent.  La  culture  morale  et 
intellectuelle  de  l'homme,  en  effet,  se  compose  de 
deux  parties  bien  distinctes  :  d'une  part,  Y  instruc- 
tion, l'acquisition  d'un  certain  nombre  de  connais- 
sances positives,  diverses  selon  les  vocations  et  les 
aptitudes  du  jeune  homme;  d'autre  part,  Y  éduca- 
tion, l'éducation,  dis-je,  également  nécessaire  à  tous, 
l'éducation  qui  fait  le  galant  homme,  l'honnête 
homme,  l'homme  bien  élevé.  Il  est  clair  que  cette 
seconde  partie  est  la  plus  importante.  Il  est  permis 
d'être  ignorant  en  bien  des  choses,  d'être  même 
un  ignorant  dans  le  sens  absolu  du  mot  ;  il  n'est  pas 
permis  d'être  un  homme  sans  principes  de  moralité, 


ET  DE   L'ÉTAT   DANS  L'ÉDUCATION.  327 

un  homme  mal  élevé.  Que  ces  deux  éléments  fonda- 
mentaux de  la  culture  humaine  puissent  être  séparés, 
hélas!  cela  est  trop  clair.  Ne  voit-on  pas  tous  les 
jours  des  hommes  fort  savants  dénués  de  distinc- 
tion, de  bonté,  parfois  d'honnêteté  ?  Ne  voit-on  pas, 
d'un  autre  côté,  des  personnes  excellentes,  délicates, 
distinguées,  livrées  à  toutes  les  suggestions  de 
l'ignorance  et  de  l'absurdité?  Il  est  clair  que  la  per- 
fection est  de  réunir  les  deux  choses.  Or,  de  ces  deux 
choses,  il  en  est  une,  l'instruction,  que  l'État  seul 
peut  donner  d'une  façon  éminente;  il  en  est  une 
autre,  l'éducation,  pour  laquelle  il  ne  peut  pas  grand 
chose.  Livrez  l'instruction  à  l'initiative  et  au  choix 
des  particuliers,  elle  deviendra  très-faible.  La  dignité 
du  professeur  ne  sera  pas  assez  gardée,  l'appré- 
ciation de  son  savoir  se  trouvera  livrée  à  des  juge- 
ments arbitraires  et  superficiels.  Livrez,  d'un  autre 
côté,  l'éducation  à  l'État,  il  fera  son  possible,  il 
n'aboutira  qu'à  ces  grands  internats,  héritage 
malheureux  des  jésuites  du  xvir9  et  du  xvme  siècle, 
où  l'enfant  séparé  de  la  famille,  séquestré  du 
monde  et  de  la  société  de  l'autre  sexe,  ne  peut 
acquérir  ni  distinction  ni  délicatesse.  Je  l'avoue, 
autant  je  maintiens  le  privilège  de  l'État  sur  l'en- 
seignement proprement  dit,  autant  je  voudrais  voir 
l'État  renoncer  à  ses  internats;  la  responsabilité  y 


328  LA  PART  DE  LA  FAMILLE 

est  trop  grande;  la  famille  seule  peut  ici  apporter 
une  efficace  collaboration.  L'éducation,  c'est  le  res- 
pect de  ce  qui  est  réellement  bon,  grand  et  beau; 
c'est  la  politesse,  charmante  vertu,  qui  supplée  à 
tant  d'autres  vertus;  c'est  le  tact,  qui  est  presque 
de  la  vertu  aussi.  Ce  n'est  pas  un  professeur  qui 
peut  apprendre  tout  cela. 

Cette  pureté,  cette  délicatesse  de  conscience,  base 
de  toute  solide  moralité,  cette  fleur  de  sentiment  qui 
sera  un  jour  le  charme  de  l'homme,  cette  finesse 
d'esprit  consistant  toute  en  insaisissables  nuances,  où 
l'enfant  et  le  jeune  homme  peuvent-ils  l'apprendre? 
Dans  les  livres,  dans  des  leçons  attentivement  écou- 
tées, dans  des  textes  appris  par  cœur  ?  oh  !  nulle- 
ment, messieurs;  ces  choses-là  s'apprennent  dans 
l'atmosphère  où  l'on  vit,  dans  le  milieu  social  où  l'on 
est  placé  ;  elles  s'apprennent  par  la  vie  de  famille, 
non  autrement.  L'instruction  se  donne  en  classe,  au 
lycée,  à  l'école  ;  l'éducation  se  reçoit  dans  la  maison 
paternelle  ;  les  maîtres,  à  cet  égard,  c'est  la  mère, 
ce  sont  les  sœurs.  Rappelez -vous,  messieurs,  ce  beau 
récit  de  Jean  Chrysostome  sur  son  entrée  à  l'école 
du  rhéteur  Libanius,  à  Antioche.  Libanius  avait  cou- 
tume, quand  un  élève  nouveau  se  présentait  à  son 
école ,  de  le  questionner  sur  son  passé ,  sur  ses  pa- 
rents, sur  son  pays.  Jean,  interrogé  de  la  sorte,  lui 


ET  DE    L'ETAT  DANS  L'EDUCATION.  329 

raconta  que  sa  mère  Anthuse,  devenue  veuve  à  vingt 
ans,  n'avait  pas  voulu  se  remarier  pour  se  consacrer 
tout  entière  à  son  éducation.  «  0  dieux  de  la  Grèce, 
s'écria  le  vieux  rhéteur,  quelles  mères  et  quelles 
veuves  parmi  ces  chrétiens  !  »  Voilà  le  modèle,  mes- 
sieurs. Oui,  la  femme  profondément  sérieuse  et  mo- 
rale peut  seule  guérir  les  plaies  de  notre  temps ,  re- 
faire l'éducation  de  l'homme,  ramener  le  goût  du  bien 
et  du  beau.  Il  faut  pour  cela  reprendre  l'enfant,  ne 
pas  le  confier  à  des  soins  mercenaires,  ne  se  séparer 
de  lui  que  pendant  les  heures  consacrées  à  l'ensei- 
gnement des  classes,  à  aucun  âge  ne  le  laisser  tout  à 
fait  séparé  de  la  société  des  femmes.  Je  suis  si  con- 
vaincu de  ces  principes,  que  je  voudrais  voir  intro- 
duire chez  nous  un  usage  qui  existe  chez  d'autres 
nations,  et  qui  produit  d'excellents  résultats  :  c'est 
que  les  écoles  des  deux  sexes  soient  séparées  le  plus 
tard  possible,  que  l'école  soit  commune  aussi  long- 
temps que  cela  se  peut,  et  que  cette  école  commune 
soit  dirigée  par  une  femme.  L'homme,  en  présence 
de  la  femme,  a  le  sentiment  de  quelque  chose  de  plus 
faible,  de  plus  délicat,  de  plus  distingué  que  lui.  Cet 
instinct  obscur  eC  profond  a  été  la  base  de  toute  civi- 
lisation, l'homme  puisant  dans  ce  sentiment  le  désir 
de  se  subordonner,  de  rendre  service  à  l'être  plus 
faible,  de  lui  prouver  sa  secrète  sympathie  par  des 


330  LA    PART  DE   LA   FAMILLE 

complaisances  et  des  politesses.  La  société  de 
l'homme  et  de  la  femme  est  ainsi  essentiellement 
éducatrice.  L'éducation  de  l'homme  est  impossible 
sans  femmes.  On  dit,  je  crois,  que  la  séquestration 
que  je  combats  se  fait  dans  l'intérêt  de  la  morale  ; 
je  suis  persuadé  qu'elle  est  une  des  causes  de  ce  peu 
de  respect  pour  la  femme  qu'on  regrette  de  trouver 
dans  une  certaine  jeunesse.  La  jeunesse  allemande  a 
sûrement  des  mœurs  plus  pures  que  la  nôtre,  et 
cependant  son  éducation  est  beaucoup  plus  libre, 
bien  moins  casernée. 

«Vous  tracez  là,  me  dira-t-on,  un  idéal  chimérique. 
Même  dans  une  grande  ville ,  un  tel  système  d'édu- 
cation, avec  nos  mœurs,  serait  très-difficile.  Dans  les 
petites  villes,  dans  les  campagnes,  il  est  impossible; 
l'internat  est  la  conséquence  nécessaire  de  ce  fait  que 
toute  famille  n'a  pas  à  sa  portée  un  établissement  d'in- 
struction où  elle  puisse  envoyer  ses  enfants.  »  —  Je 
sais  qu'un  tel  idéal  sera  dans  beaucoup  de  cas  diffi- 
cile à  réaliser.  Ce  que  je  maintiens  seulement,  c'est 
que  l'internat  doit  toujours  être  un  pis  aller.  Même 
dans  les  cas  où  la  séparation  de  l'enfant  et  de  sa 
famille  est  nécessaire,  je  voudrais  qu'on  se  passât  le 
plus  possible  de  ce  moyen  désespéré.  En  Allemagne, 
pays  si  avancé  pour  ce  qui  touche  aux  questions 
d'éducation,  il  n'y  a  presque  pas  d'internats.  Gomment 


ET  DE  L'ÉTAT   DANS  L'ÉDUCATION.  331 

s'y  prend-on?  Si  l'on  est  obligé  de  se  séparer  de  son 
enfant,  on  le  met  chez  des  parents,  chez  des  amis, 
chez  des  pasteurs,  chez  des  professeurs  réunissant 
dans  leur  maison  une  dizaine  d'élèves.  A  un  âge  où 
nous  croyons  que  l'enfant  a  besoin  d'être  surveillé  à 
toute  heure,  on  ne  craint  pas  de  le  livrer  à  lui-même; 
on  le  charge  de  se  loger,  de  se  nourrir,  de  se  con- 
duire dans  une  grande  ville.  Permettez -moi  de 
rappeler  ici  un  souvenir  d'enfance.  Je  suis  né  dans 
une  petite  ville  de  basse  Bretagne,  où  se  trouvait  un 
collège  tenu  par  de  respectables  ecclésiastiques,  qui 
enseignaient  fort  bien  le  latin.  Il  s'exhalait  de  cette 
pieuse  maison  un  parfum  de  vétusté  qui,  quand 
j'y  pense,  m'enchante  encore;  on  se  fût  cru  trans- 
porté au  temps  de  Rollin  ou  des  solitaires  de  Port- 
Royal.  Ce  collège  donnait  l'éducation  à  toute  la  jeu- 
nesse de  la  petite  ville  et  des  campagnes  dans  un 
rayon  de  six  ou  huit  lieues  à  la  ronde.  Il  comptait 
très- peu  d'internes.  Les  jeunes  gens,  quand  ils 
n'avaient  pas  leurs  parents  dans  la  ville,  demeu- 
raient chez  les  habitants,  dont  plusieurs  trouvaient 
dans  l'exercice  de  cette  hospitalité  de  petits  béné- 
fices ;  les  parents,  en  venant  le  mercredi  au  marché, 
apportaient  à  leurs  enfants  les  provisions  de  la 
semaine  ;  les  chambrées  faisaient  le  ménage  en  com- 
mun  avec  beaucoup  de  cordialité,   de  gaieté  et 


332  LA  PART   DE    LA  FAMILLE 

d'économie.  Ce  système  était  celui  du  moyen  âge  ; 
c'est  encore  celui  de  l'Angleterre  et  de  l'Allemagne. 
Que  si  nos  mœurs  ne  comportaient  pas  de  tels  arran- 
gements, que  si  la  forme  nouvelle  de  Paris  se  prête 
en  particulier  aussi  peu  que  possible  à  ce  que  cette 
ville  reste  ce  qu'elle  a  toujours  été,  une  ville  d'études, 
je  demanderais  au  moins  une  chose,  c'est  que  les 
pensionnats,  s'il  en  faut,  ne  soient  pas  tenus  par 
l'État,  qu'ils  soient  des  établissements  privés  placés 
sous  la  surveillance  des  parents  et  choisis  par  eux 
en  toute  responsabilité. 

Responsabilité i  mot  capital,  messieurs,  et  qui 
renferme  le  secret  de  presque  toutes  les  réformes 
morales  de  notre  temps.  Certes,  il  est  commode  de 
déléguer  à  d'autres  ce  poids  de  la  conscience  qui  fait 
notre  noblesse  et  notre  fardeau  ;  mais  aucune  de  ces 
délégations  n'est  valable.  Le  tort  de  nos  vieilles 
habitudes  françaises,  en  fait  d'éducation  comme  en 
bien  d'autres  choses,  était  de  chercher  à  diminuer  la 
responsabilité.  Les  parents  n'avaient  qu'un  seul  désir, 
trouver  une  bonne  maison  à  laquelle  ils  pussent 
confier  leur  enfant  en  toute  sûreté  de  conscience, 
afin  de  n'avoir  plus  à  y  penser.  Eh  bien,  cela  est 
très -immoral.  Rien  ne  dégage  l'homme  de  ses 
devoirs,  de  sa  responsabilité  devant  Dieu.  Cette 
manière  de  placer  l'enfant  durant  son  éducation 


ET    DE   L'ÉTAT   DANS   L'ÉDUCATION.  333 

hors  du  milieu  de  la  famille  est,  je  le  répète,  un 
héritage  du  système  introduit  par  les  jésuites,  les- 
quels ont  si  souvent  égaré  les  idées  de  notre  pays 
en  fait  d'éducation.  Quelle  fut  la  tactique  des  jésuites 
au  xvie  et  au  xviie  siècle  pour  arriver  à  leur  but,  qui 
était  d'attirer  à  eux  l'éducation  de  la  jeunesse?  Elle 
fut  bien  simple.  On  s'emparait  de  l'esprit  de  la 
mère,  on  lui  exposait  le  poids  terrible  que  ferait 
peser  sur  elle  devant  Dieu  l'éducation  de  ses 
enfants.  Puis  on  lui  offrait  un  moyen  fort  commode 
pour  échapper  à  cette  responsabilité,  c'était  de 
les  confier  à  la  Société.  On  lui  expliquait  avec  toutes 
les  précautions  possibles  qu'elle  n'avait  pas  compé- 
tence pour  des  matières  aussi  graves,  qu'il  fallait 
se  démettre  d'un  tel  soin  sur  les  docteurs  autorisés 
(erreur  énorme!  en  pareille  matière  le  docteur 
autorisé,  messieurs,  c'est  la  mère).  Remis  aux  meil- 
leurs maîtres,  l'enfant  ne  chargeait  plus  la  con- 
science de  ses  parents.  Hélas!  la  mère,  trop  souvent 
frivole,  écoutait  volontiers  ce  discours;  elle-même 
n'était  peut-être  pas  fâchée  de  se  voir  débarrassée 
de  soins  austères.  Tout  le  monde,  de  la  sorte,  était 
content;  la  mère  était  à  la  fois  tout  entière  à  ses 
plaisirs  et  sûre  de  gagner  le  ciel  ;  le  révérend  père 
le  garantissait.  Ainsi  fut  consommée  cette  séparation 
fatale  de  la  mère  et  de  l'enfant  ;  ainsi  fut  infligée  à 


334  LA   PART  DE  LA  FAMILLE 

nos  mœurs  nationales  leur  plus  cruelle  blessure; 
ainsi  furent  fondés  ces  gigantesques  établissements 
dont  l'ancien  collège  Louis-le-Grand  (alors  appar- 
tenant aux  jésuites)  donna  le  premier  modèle.  L'in- 
vention fut  trouvée  admirable;  elle  était  funeste,  et 
nous  ne  l'avons  pas  encore  expiée.  La  femme  abdiqua 
sa  plus  noble  tâche,  la  tâche  qu'elle  seule  peut 
remplir.  La  famille,  loin  d'être  tenue  pour  la  base 
de  l'éducation,  fut  regardée  comme  un  obstacle.  On 
la  mit  en  suspicion  ;  on  l'écarta  le  plus  possible,  on 
prémunit  l'enfant  contre  l'influence  de  ses  parents; 
les  jours  de  sortie  furent  présentés  comme  des  jours 
de  danger  pour  lui.  L'Université  elle-même  imita 
plus  qu'elle  ne  l'aurait  dû  les  internats  jésuitiques, 
et  cette  organisation  à  la  façon  d'un  régiment  devint 
le  trait  fondamental  de  l'éducation  française.  Je  crois 
qu'il  n'en  peut  rien  sortir  de  bon.  L'église,  le  monas- 
tère, le  collège  du  moyen  âge  (bien  différent  de  nos 
lycées),  ont  à  leur  manière  élevé  l'homme,  créé  un 
type  d'éducation  plus  on  moins  complet.  Une  seule 
chose  n'a  jamais  élevé  personne,  c'est  la  caserne. 
Voyez  le  triste  souvenir  que  gardent  souvent  nos 
jeunes  gens  de  ces  années  qui  devraient  être  les  plus 
heureuses  de  leur  vie.  Voyez  combien  peu  rap- 
portent de  cette  vie  d'internat  des  principes  solides 
de  morale  et  ces  instincts  profonds  qui  mettent 


ET  DE    L'ÉTAT   DANS   L'ÉDUCATION.  335 

l'homme  en  quelque  sorte  dans  l'heureuse  incapacité 
de  mal  faire.  Une  règle  uniforme  ne  saurait  produire 
d'individualités  distinguées.  L'affection  du  maître  et 
des  élèves  est,  dans  de  telles  combinaisons,  presque 
impossible. 

Quel  est  ie  maître,  en  effet,  avec  lequel  l'interne 
d'un  lycée  est  le  plus  souvent  en  rapport?  C'est  le 
surveillant,  le  maître  d'étude.  Il  y  a  parmi  ces 
maîtres  respectables  bien  des  dévouements  cachés, 
d'honorables  abnégations;  mais  je  crains  qu'il  ne  soit 
toujours  impossible  à  l'État  de  former  un  corps  de 
maîtres  d'étude  qui  soit  à  la  hauteur  de  ses  fonc- 
tions. Il  n'en  est  pas  ainsi  pour  les  professeurs  ;  seul, 
je  l'ai  dit,  l'État  aura  un  corps  de  professeurs  émi- 
nents.  Pour  les  maîtres  d'étude,  c'est  tout  l'in- 
verse. Condamné  à  une  position  subalterne  à  l'égard 
des  professeurs  et  de  l'administration,  le  corps  des 
surveillants  dans  les  établissements  de  l'État,  malgré 
de  très -honorables  exceptions,  laissera  toujours  à 
désirer.  Or  un  pareil  corps,  presque  insignifiant  si 
l'État  se  borne  à  son  vrai  rôle,  qui  est  de  donner 
l'instruction  dans  des  externats ,  devient  le  plus 
important  si  l'État  s'impose  la  tâche  difficile  de 
former  l'homme  tout  entier. 

Une  grande  différence  se  remarque  encore  à  cet 
égard  entre  nos  mœurs  et  celles  de  l'Angleterre  et  de 


336  LA  PART  DE    LA    FAMILLE 

l'Allemagne.  En  Angleterre,  en  particulier,  l'édu- 
cation est  beaucoup  moins  surveillée  dans,  le  détail 
que  chez  nous.  Vous  allez  sentir  le  contraste  par  un 
exemple.  Chez  nous,  chaque  élève  reçoit  un  devoir 
journalier.  Non-seulement  le  professeur  vérifie  si  le 
devoir  est  fait;  mais,  dans  l'intervalle  des  deux 
classes,  des  précautions  sont  prises  pour  que  l'élève 
le  fasse.  On  l'enferme  à  certaines  heures  dans  une 
salle;  pendant  ce  temps,  il  est  surveillé,  on  lui 
interdit  la  lecture  des  livres  étrangers  à  la  tâche  du 
jour;  un  maître  d'étude  est  chargé  de  l'aiguillonner 
sans  cesse.  En  Angleterre,  les  choses  se  passent 
autrement.  Si  l'élève,  revenant  en  classe,  n'a  pas  fait 
son  devoir,  il  est  très-sévèrement  puni.  Dans  l'in- 
tervalle, on  le  laisse  libre  ;  s'il  lui  plaît  de  faire  tout 
d'abord  son  travail,  s'il  lui  plaît  d'attendre  à  la  der- 
nière heure,  cela  le  regarde.  Toute  lecture,  non 
immorale,  lui  est  permise.  Que  la  tâche  soit  faite, 
voilà  tout  ce  qu'on  lui  demande.  Je  préfère  cette 
méthode;  elle  inculque  mieux  le  sentiment  du  devoir. 
L'excès  des  mesures  préventives  paraît  de  la 
sagesse;  il  n'a  qu'un  inconvénient,  c'est  de  cou- 
per du  même  coup  la  racine  du  bien  et  celle  du  mal, 
c'est-à-dire  la  liberté.  Tout  ce  qui  réduit  l'homme 
à  l'état  d'automate  lui  enlève  sa  valeur,  et  prépare 
l'abaissement  de  la  nation  assez  imprudente  pour 


ET    DE    L'ÉTAT   DANS   L'ÉDUCATION.  337 

croire  qu'on  affermit  l'ordre  social  en  affaiblissant 
l'individu. 

En  toute  chose,  mesdames  et  messieurs,  revenons 
aux  traditions  qu'un  christianisme  éclairé  et  une 
saine  philosophie  sont  d'accord  pour  nous  enseigner. 
Le  trait  le  pbs  glorieux  de  la  France  est  qu'elle  sait 
mieux  qu'aucune  autre  nation  voir  ses  défauts  et  se 
critiquer  elle-même.  En  cela,  nous  ressemblons  à 
Athènes,  où  les  gens  d'esprit  passaient  leur  temps  à 
môdire  de  leur  ville  et  à  vanter  les  institutions  de 
Sparte.  Croyons  que  nous  continuerions  mal  la  bril- 
lante et  spirituelle  société  des  deux  derniers  siècles 
en  n'étant  que  frivoles.  C'est  mal  honorer  ses  ancê- 
tres que  de  n'imiter  que  leurs  défauts.  Prenons  garde 
de  pousser  à  outrance  ce  jeu  redoutable  qui  consiste 
à  user  sans  rémission  les  forces  vives  d'un  pays,  à 
faire  comme  les  cavaliers  arabes  qui  poussent  au 
galop  leur  cheval  jusqu'au  bord  du  précipice,  se 
croyant  toujours  maîtres  de  l'arrêter.  —  Le  monde 
ne  tient  debout  que  par  un  peu  de  vertu  ;  dix  justes 
obtiennent  souvent  la  grâce  d'une  société  coupable  ; 
plus  la  conscience  de  l'humanité  se  déterminera, 
plus  la  vertu  sara  nécessaire.  L'égoïsme,  la  recherche 
avide  de  la  richesse  et  des  jouissances  ne  sau- 
raient rien  forder.  Que  chacun  donc  fasse  son  devoir, 

messieurs.  Chacun  à  son  rang  est  le  gardien  d'une 

22 


333  LA   PART   DE  LA    FAMILLE 

tradition  qui  importe  à  la  continuation  de  l'œuvre 
divine  ici-bas.  Tous  nous  sommes  frères  en  la  rai- 
son, frères  devant  le  devoir,  frères  devant  Dieu. 
L'égalité  absolue  n'est  pas  dans  la  nature.  Il  y  aura 
toujours  des  individus  plus  forts,  plus  beaux,  plus 
riches,  plus  intelligents,  plus  doués  que  d'autres. 
C'est  devant  Dieu  et  devant  le  devoir  que  l'égalité 
est  parfaite.  A  ce  tribunal,  le  pauvre  courageux  et 
sans  envie,  l'homme  simple  mais  dévoué,  la  femme 
obscure  qui  remplit  bien  sa  tâche  de  tous  les  jours, 
sont  supérieurs  au  riche  qui  éblouit  le  monde  par 
son  opulence,  à  l'homme  vain  qui  remplit  la  terre  de 
son  nom.  Il  n'y  a  pas  d'autre  grandeur  que  celle  du 
devoir  accompli;  il  n'y  a  pas  non  plus  d'autre  joie. 
Étrange  est  assurément  la  situation  de  l'homme 
placé  entre  les  dictées  impérieuses  de  la  conscience 
morale  et  les  incertitudes  d'une  destinée  que  la  Pro- 
vidence a  voulu  couvrir  d'un  voile.  Écoutons  la  con- 
.  science,  croyons -la.  Si,  ce  qu'à  Dieu  ne  plaise! 
le  devoir  était  un  piège  tendu  devant  nous  par  un 
génie  décevant,  il  serait  beau  d'y  avoir  été  trompé. 
Mais  il  n'en  est  rien,  et,  pour  moi,  je  tiens  les  vérités 
de  la^religion  naturelle  pour  aussi  certaines  à  leur 
manière  que  celles  du  monde  réel.  Voilà  la  foi  qui 
sauve,  la  loi  qui  nous  fait  envisager  autrement  que 
comme  une  folle  partie  de  joie  les  quatre  jours  que 


ET    DE    L'ÉTAT   DANS   L'ÉDUCATION.  330 

nous  passons  sur  cette  terre;  la  foi  qui  nous  assure 
que  tout  n'est  pas  vain  dans  les  nobles  aspirations 
de  notre  cœur;  la  foi  qui  nous  raffermit,  et  qui,  si 
par  moments  les  nuages  s'amoncellent  à  l'horizon, 
nous  montre,  par  delà  les  orages,  des  champs  heu- 
reux où  l'humanité,  séchant  ses  iarmes,  se  conso'era 
uu  jour  de  ses  souffrances. 


FIN, 


TABLE  DES  MATIÈRES. 


Pages. 

Préface ' 

La  réforme  intellectuelle  et  morale  de  la  France 1 

La  guerre  entre  la  France  et  l'Allemagne 122 

Lettre  à  M.  Strauss.  . *  •  •  •  167 

Nouvelle  lettre  à  M.  Strauss 187 

De  la  convocation  d'une  assemblée  pendant  le  siège 211 

La  monarchie  constitutionnelle  en  France 233 

La  part  de  la  famille  et  de  l'Etat  dans  l'éducation.  . 307 


F.   AUihAl    ET   C". 


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Renan,  Ernest 

La  Réforme  intellectuelle  et 

MORALE 


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